Informations sur le livre

  • Auteur: Mona Messine
  • Genre: Roman
  • Nombre de pages: 224
  • ISBN: 001-224
  • Année: 2023
  • Nombre de chunks: 154

Contenu

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428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 1428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 1 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 2428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 2 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Fracture(s) 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 3428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 3 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 © Éditions Livres Agités, 2024 Éditions Livres Agités 12 rue Alibert 75010 Paris www.livresagites.fr 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 4428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 4 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Lidwine Van Lancker Fracture(s) 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 5428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 5 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 6428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 6 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 À Pierre et Maguy 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 7428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 7 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 8428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 8 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Leurs jambes pour toutes montures, Pour tous biens l’or de leurs regards, Par le chemin des aventures Ils vont haillonneux et hagards.

Le sage, indigné, les harangue ; Le sot plaint ces fous hasardeux ; Les enfants leur tirent la langue Et les filles se moquent d’eux.


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C’est qu’odieux et ridicules, Et maléfiques en effet, Ils ont l’air, sur les crépuscules, D’un mauvais rêve que l’on fait ; C’est que, sur leurs aigres guitares Crispant la main des libertés, Ils nasillent des chants bizarres, Nostalgiques et révoltés ; C’est enfin que dans leurs prunelles Rit et pleure – fastidieux – L’amour des choses éternelles, Des vieux morts et des anciens dieux !

Donc, allez, vagabonds sans trêves, Errez, funestes et maudits, Le long des gouffres et des grèves, Sous l’œil fermé des paradis !

Extrait de Grotesques , Paul V erlaine 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 9428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 9 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 10428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 10 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Je m’appelle Arthur, j’ai quinze ans et je vais tous les tuer. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 11428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 11 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 12428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 12 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 D’abord le sang.

Leurs goûts âcres s’insinuent doucement en lui, l’enivrent, puis le repaissent.

Les secondes passent, il voudrait conserver ces odeurs, graver leur souvenir dans sa peau, dans sa chair.

Sous son pantalon, on devine le bracelet électronique qui lui mord la cheville.

Là, au beau milieu de la cuisine, le visage frappé de stupeur comme s’il n’avait pas compris.


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Lui, l’homme important qui se riait de tout, dont le pouvoir s’étendait dans les moindres recoins de la société, qui décidait de l’avenir de centaines de personnes en un claquement 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 13428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 13 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 de doigts, n’aurait jamais cru que l’édifice qu’il avait bâti année après année allait s’effondrer en quelques instants, au soir d’une journée banale.

La stupidité grise de la mort l’enveloppait, ignorant qui il était.

Il se dirige vers le salon sans jeter un regard au garçon tremblant dans un coin de la pièce.

Des silhouettes blanches marchent les unes derrière les autres, brandissant des pancartes.

Vêtues de noir, les forces de l’ordre leur font face.

Elle est encore chaude, de la main de Vincent sans doute.

La vue depuis la baie du salon est plus spectaculaire que dans ses souvenirs.

Le soleil d’hiver se couche, des volutes bleues se mêlent au rose.

Il se perd dans la contemplation de la ville entremêlée à la forêt, qui descend tel un serpent affamé vers les champs.

L’ombre de son quartier, encore plus loin, le nargue.

D’officiers de police, de journalistes, de voisins. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 14428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 14 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 La famille peut-être.

Il faudra répondre à leurs questions, à leurs attentes.

Il aimerait déjà que tout soit fini. Être pris en charge.


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Il aimerait juste s’allonger et dormir. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 15428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 15 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 16428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 16 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Quelques mois plus tôt… 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 17428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 17 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 18428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 18 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 – Hey, t’as pas du feu ?

Ces simples mots suffisent à faire exploser une décharge électrique du bas de sa colonne vertébrale au sommet de son crâne.

Arthur n’ose plus bouger. – Hey, excuse-moi… Du feu ? À cette deuxième injonction, le garçon tourne timidement la tête.

Côme le regarde, mi-sérieux, mi-goguenard, une cigarette éteinte à la bouche.

Côme… Jamais Arthur n’aurait espéré qu’il lui adresse la parole.

Il se déplace toujours en meute, entouré d’amis fidèles et d’une nuée de filles.

Eux deux se croisent depuis les petites classes mais ils n’ont jamais échangé plus de trois mots.

Le jeune homme met quelques secondes à lui répondre.

Il ne comprend pas bien ce qu’il veut mais se décide enfin à lever la tête.

Côme plante son regard dans le sien et Arthur sait à cet instant que le monde ne sera plus jamais comme 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 19428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 19 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 avant.


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Arthur voudrait la repousser pour mieux admirer son visage, mais il retient son geste. – T’as jamais fumé, j’parie ?

De sa démarche féline, il aborde un passant et revient, triomphant, un briquet à la main. – Regarde, c’est simple, tu aspires en allumant.

Attention de ne pas avaler la fumée, tu vas tousser.

Arthur aimerait se laisser aller à ce nouveau bonheur, ne pas fuir cette joie simple.

Trop l’aimer peut faire mal à en décoller la peau. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 20428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 20 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Arthur se souvient bien du dernier soleil qui avait carbonisé son innocence.

Lui qui n’avait pas d’amis allait enfin pouvoir montrer à une élève l’étendue de ses connaissances. « Maman, je peux inviter Héloïse à la maison ?

La maîtresse nous a demandé de réaliser un exposé ensemble.

Dis-moi oui, s’il te plaît. » À la rentrée précédente, sa mère l’avait inscrit dans un établissement situé sur les hauteurs de la ville.

Elle répétait en boucle : « C’est mieux ! » Mais mieux par rapport à quoi ?

Mieux, c’était avant, lorsqu’il n’avait qu’à traverser la rue pour se rendre à son école et qu’il pouvait jouer pendant des heures avec ses copains.

Depuis, il devait se lever avec la nuit et prendre un car qui roulait à travers les champs.


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Il se sentait loin de chez lui dans cette partie de la 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 21428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 21 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 ville presque étrangère, avec ses façades trop blanches, ses rues trop propres et tous ces gens qui ne semblaient pas le voir.

Les amitiés s’étaient nouées depuis des années, tissées dans des cercles, des atmosphères feutrées, entretenues par de puissants intérêts partagés.

Surtout, il craignait de se perdre, de ne pas reconnaître l’arrêt du car et de ne plus retrouver son quartier.

Il traînait cette angoisse toute la journée et la nuit, elle l’engloutissait, l’emportait dans des abysses.

Sa mère se précipitait, l’amenait dans sa chambre et il finissait la nuit avec elle, loin de ses draps souillés.

Lorsque la peur le prenait, elle l’empêchait de se retenir.

Et puis il détestait cet uniforme obligatoire, qui le gênait et le différenciait de ses anciens copains.

Il n’était plus invité aux goûters, aux anniversaires.

Enfin, ce mercredi-là, pour la première fois, une camarade d’école allait franchir le seuil de sa maison.

Bien sûr, il n’avait pas raconté à sa mère qu’Héloïse ne l’avait pas vraiment choisi.

En réalité, elle était absente le jour de la constitution des groupes.


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Et il n’avait pas non 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 22428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 22 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 plus raconté ces minutes d’attente qui lui avaient tordu le ventre, ni les mains moites et le blanc dans sa tête.

Enfin, le soulagement final de ne plus être un intrus mais d’intégrer un duo parfaitement orchestré.

Levé aux aurores, Arthur avait soigné sa toilette et sa tristesse s’était diluée dans l’eau fraîche en même temps que l’encre bleue qui constellait ses mains.

Il avait même mis un peu d’eau de Cologne de sa mère à la naissance de ses poignets.

Sabine avait acheté des gâteaux et de jolies assiettes.

Sa chambre était rangée, la table dressée, et il avait retapé les coussins du canapé.

Il avait même appris par cœur les longues définitions de mots imprononçables figurant dans l’exposé sur les volcans : « éruption effusive », « magma », « fumerolles », « geyser », « tectonique des plaques »… Dès son déjeuner avalé, il n’avait plus eu la patience d’attendre et s’était installé à la fenêtre pour guetter.

Sabine avait fait semblant de ne pas être agacée par sa question, toujours la même : « Maman, quelle heure il est ? » 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 23428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 23 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 24428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 24 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Sabine ne se souvenait pas d’avoir jamais voulu un enfant.


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Petite, tandis que ses amies s’extasiaient devant l’arrivée d’un frère ou d’une sœur, voulant jouer à la maman, suppliant leur mère de leur donner un bébé à câliner, elle n’éprouvait que répulsion devant ces petites choses rouges incapables de communiquer autrement qu’en hurlant.

Lorsqu’elle avait appris plus tard comment les enfants se concevaient et de quelle façon ils venaient au monde, elle avait été prise d’une honte immense.

Il était parti bien avant sa naissance et sa mère avait enchaîné les hommes à la maison sans en garder un seul.

Sabine était plutôt bonne à l’école, mais à la fin du collège, sa mère l’avait orientée directement en section pro.

Monique ne voyait pas l’intérêt de lui faire continuer les études.

Le lycée était en ville, tout lui paraissait trop loin, trop compliqué, trop cher.

La jeune fille devait gagner 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 25428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 25 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 sa vie rapidement, penser à ses points de retraite.

Les études ne la mèneraient à rien, ce serait une perte de temps… Sa mère égrenait ainsi ses certitudes, ne laissant pas de place à la moindre contestation.

Même les avocats et les médecins percevaient des salaires de misère, alors à quoi bon ?

Elle allait lui trouver un travail au supermarché.

Un emploi avec des avantages, une bonne couverture santé, et la sécurité si on respectait les règles.


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Elle ne savait pas quoi faire d’autre de toute façon. À quoi aurait-elle pu prétendre ?

Les nouvelles recrues, ils les mettaient face aux congélateurs et aux frigos.

Mais Sabine craignait le froid, et même en plein été, les mitaines en laine n’empêchaient pas ses doigts de bleuir.

Au fil des mois, elle s’était mise à détester ce métier hiérarchisé, où les chefs de rayon régnaient comme des demi-dieux et le directeur, tel un fantôme tout-puissant, les observait depuis son bureau à l’étage, au-dessus de leurs têtes.

Dans la salle de pause, en cuisine, des tas d’histoires circulaient.

Licenciement pour un ongle cassé, un chewing-gum mâché ou une erreur de caisse de quelques centimes… Sabine venait travailler avec la boule au ventre, redoutant de commettre une faute.

Pourtant, chaque jour elle attaquait la longue file de clients avec le sourire, écoutant les plaintes des personnes âgées, ne se 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 26428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 26 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 formalisant pas des cadres avec leur téléphone vissé à l’oreille, trop pressés pour la saluer.

Et puis il y avait Christophe, le magasinier du rayon crèmerie.

Ils se retrouvaient plusieurs fois dans la journée à l’extérieur pour fumer une cigarette.

Les formes voluptueuses de sa mère, le blond factice de ses cheveux, son rouge à lèvres écarlate qui tachait les mégots de ses cigarettes, toute cette sexualité affichée la mettait mal à l’aise.


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Brune, les cheveux et les ongles coupés court, le visage naturel, sans maquillage.

Une seule fois, épuisée par sa mère qui lui prédisait un avenir sombre, sans mari et sans enfant, elle avait cédé et affronté le miroir pour se maquiller.

Mais le rimmel avait coulé, sa bouche lui était apparue déformée.

Christophe n’était pas particulièrement beau lui non plus.

Son visage chiffonné avait l’air d’être en papier mâché.

Il était jeune, et pourtant de longues rides sillonnaient sa figure, entraînant vers le bas ses joues, son nez, sa bouche.

Ses cheveux coupés ras révélaient un crâne bosselé, constellé d’excroissances de chair que Sabine rêvait secrètement de couper.

Peut-être parce qu’il était le seul à lui donner l’impression de s’intéresser à 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 27428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 27 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 elle.

Il répétait sans cesse qu’il ne travaillerait pas toute sa vie ici.

Il voulait monter sa boîte, comme son oncle garagiste.

Sabine retenait son souffle lorsqu’il lui décrivait son atelier.

Il expliquait dans les moindres détails comment il recevrait les clients et combien il gagnerait.

Parfois, il lui disait qu’elle pourrait être sa secrétaire, ou mieux, sa comptable.

Il prenait l’exemple de sa tante qui s’occupe de tous les papiers. « Elle a appris sur le tas et tout se passe très bien. » Alors, Sabine s’imaginait tenir le garage avec lui.


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Ses joues rosissaient et elle riait en mettant la main devant sa bouche pour cacher ses dents mal alignées.

La pause cigarette devenait l’épiphanie de ses journées et elle en venait à redouter ses jours de repos.

Imaginer Christophe se confier à une autre lui retournait le ventre.

Souvent, elle prenait sa voiture pour passer devant le centre commercial et tenter de l’apercevoir.

Alors quand il lui avait proposé de prendre un verre après le travail, elle n’avait pas hésité.

Tout lui semblait évident, comme si leurs rêves partagés sur le trottoir d’une grande surface avaient scellé leur destin.

Elle avait accepté, 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 28428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 28 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 oubliant ses vêtements moches et ses chaussures usées.

Leur première soirée ne s’était pas déroulée comme elle l’attendait.

Une brasserie de la galerie du centre commercial avait fait office de restaurant chic et des ampoules nues avaient remplacé les chandelles.

Plus surprenant, elle n’était pas la seule à avoir été invitée.

Ses collègues de travail étaient un peu étonnés de la voir là, sa présence était inhabituelle.

Mais Sabine n’avait pas réellement prêté attention à ce qui l’entourait.

Un instant, elle avait oublié le piaillement de ses camarades, l’alcool qui lui donnait mal à la tête, l’odeur de cigarette incrustée dans la moleskine craquelée des banquettes.

Seul Christophe comptait, leur futur et leurs ambitions communes.


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Elle rêvait d’un avenir meilleur, loin du supermarché, de ces horaires qui cassent le sommeil, font plier les dos.

Finalement, elle avait été incapable d’aligner trois phrases, elle s’était forcée à rire aux blagues des uns et des autres, enchaînant les cigarettes, tentant de ne pas grimacer chaque fois qu’elle portait son verre à ses lèvres.

La transpiration coulait sous ses aisselles, perlait au-dessus de sa bouche, et quand Christophe s’était enfin assis à ses côtés, elle l’avait embrassé.

C’est ainsi qu’avait commencé leur histoire. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 29428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 29 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Sabine avait vingt ans, elle était vierge, et Christophe le deuxième garçon qu’elle embrassait.

Plus tard, ils allèrent au cinéma et dans les brasseries du centre commercial.

Il l’emmena même jusqu’au lac, au milieu de la forêt.

Elle ne savait pas nager et ils étaient restés sur la berge à observer les baigneurs.

Pour la première fois de sa vie elle se disait que, peut-être, elle était jolie.

Et cette certitude fragile l’aidait à s’ouvrir aux autres.

Le premier matin où elle vomit, elle pensa à une indigestion.

Mais lorsque le phénomène se répéta, elle dut se rendre à l’évidence : elle était enceinte.

Ce minuscule bout de vie grandissait déjà en elle, poussait pour faire sa place.

Elle sentait qu’il la dévorait, qu’il la possédait littéralement.


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Incapable de combattre cet étranger qui grandissait dans son corps, elle aurait voulu se donner des coups dans le ventre, tomber dans les escaliers.

Pourtant malgré les scénarios les plus fous, à aucun moment elle ne songea à avorter.

C’était comme si cet être en devenir avait la capacité vorace des humains à tout conquérir, à tout engloutir.

Son ventre était devenu le territoire de l’intrus et il était bien décidé à tout envahir pour assurer sa propre survie.

Sans 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 30428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 30 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 prendre de congés, son employeur ne le lui aurait pas permis.

Elle continua donc à se rendre au travail mais ses gestes étaient engourdis, l’enthousiasme n’y était plus.

Elle avait vu les seins de sa fille gonfler, repéré ses nausées matinales, lu sur son visage les marques qui bientôt lui donneraient un air triste et amer.

Tandis qu’elle voyait son propre corps s’avachir chaque jour un peu plus, le visage lisse de sa fille, son corps mince, son insouciance par rapport au temps qui passe étaient devenus une véritable provocation pour elle.

Heureusement, Dieu lui avait donné une enfant pas spécialement belle, et surtout pas coquette.

Monique avait toujours plu aux hommes et elle n’aurait pas supporté une fille qui lui fasse de l’ombre.

Sabine était restée à sa place, attendant sagement dans le couloir que sa mère fasse « ses affaires » durant ses après-midis de libre, ne posant pas de questions.


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Maintenant, enceinte, Sabine avait rejoint la cohorte des femmes et leurs misères.

Les nuits sans sommeil, la douleur de l’accouchement et les jours sans fin à se vider de son sang, à sentir son intérieur déchiré, le désolant spectacle de ce ventre mou et désormais inutile.

Bientôt, son corps gorgé de vie serait strié de vergetures, comme des larmes incrustées dans sa chair. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 31428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 31 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 C’est pourtant elle, Monique, qui décida Sabine à se rendre chez le médecin qui ne fit que confirmer ce qu’elles savaient toutes les deux.

Elle pouvait entendre les battements de cœur du bébé.

Et ce bruit caverneux lui fit l’effet d’une révélation : elle protégerait cet être de toutes ses forces sa vie durant.

Christophe accueillit la nouvelle sans ardeur mais il proposa néanmoins à Sabine de venir vivre chez lui.

Il résidait dans un logement HLM à deux tours de chez Monique.

Ici, les immeubles étaient moins hauts que ceux où Sabine avait grandi et elle fut heureuse de ce progrès social.

Christophe travaillait au supermarché et donnait un coup de main à son oncle au garage.

Sabine n’avait pas d’amie et une mollesse s’était emparée d’elle.

Elle l’appellerait Arthur, parce qu’elle avait adoré un film dont le héros portait ce prénom.

Il réparerait toutes les injustices qu’elle avait subies, elle serait une mère plus aimante que la sienne et lui offrirait le confort d’un foyer.


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Le jour de la naissance, Christophe n’était pas à ses côtés.

Il était parti aider une connaissance à plusieurs kilomètres de là, si bien qu’elle n’était pas parvenue à le joindre.

C’est Monique qui se chargea de conduire sa fille qui se tordait de douleur 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 32428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 32 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 à l’hôpital.

Personne n’avait prévenu Sabine de la violence de l’accouchement.

Son corps semblait possédé par une force supérieure qui lui intimait l’ordre d’expulser cette limace chaude et gluante.

La découverte de cet être couvert de sang ne lui fournit pas l’émotion espérée, bien au contraire.

Sur son visage, elle reconnut immédiatement les traits de Christophe et elle en éprouva un profond sentiment de rejet.

Elle le trouvait laid et se sentait incapable de l’aimer.

Sabine ne comprenait rien à cet enfant qui hurlait sans cesse, qu’il fallait nourrir, changer, baigner.

Christophe s’absentait plus encore que durant sa grossesse.

Il lui arrivait de rentrer au petit matin pour prendre une douche et filer au travail sans un regard au nourrisson.

Elle oubliait de le changer et l’état de ses fesses irritées jusqu’au sang lui donnait mal au ventre.

Faire les courses, remplir les papiers du médecin, tout lui semblait insurmontable.

Elle passait ses journées à la fenêtre, allumait cigarette sur cigarette pour tenter d’oublier les cris.


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Souvent, elle s’imaginait prendre le bébé et le lâcher dans le vide, tout doucement.

Mais elle se ressaisissait vite, effrayée par la violence de ses pensées. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 33428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 33 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Elle pleurait sans cesse et n’osait se confier à personne.

Dans ses bras, Arthur se calmait, buvait sans rechigner, souriait, même.

Une fois Monique partie, Sabine se retrouvait seule avec ce nourrisson indéchiffrable.

Sabine appela tous les numéros qu’elle avait en sa possession mais personne ne lui répondit.

On tentait de la rassurer, on lui disait de ne pas s’inquiéter . « Il va bien.

Il a beaucoup de travail, il va t’appeler. » C’est Monique qui lui apprit la vérité.

Christophe vivait désormais avec une collègue de travail.

Leur relation durait depuis un certain temps et au supermarché, tous ne parlaient que de ça. À son grand étonnement, sa fille ne versa pas une larme.

Débarrassée d’un géniteur encombrant, son amour pour son fils pourrait s’épanouir.

Elle se sentit alors submergée par la tendresse pour cet enfant.

Soudain, plus rien ne compta sauf le bonheur d’Arthur.


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Elle se demanda comment elle avait pu ne pas l’aimer pendant ces longues semaines et elle entreprit de répondre à tous les désirs du petit garçon pour se faire pardonner. *** 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 34428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 34 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Sept ans plus tard, regardant Arthur posté à la fenêtre à attendre la venue de cette Héloïse, Sabine sentit la jalousie lui vriller le cœur.

Elle eut tout juste le temps d’entendre Arthur s’exclamer : « Elle arrive ! », et il se précipitait à sa rencontre.

Dévalant les escaliers, il n’eut pas la patience d’attendre l’ascenseur montant, poussif, les étages.

Héloïse était dans le hall d’entrée accompagnée d’une dame âgée.

L’écolière n’esquissa pas même un sourire en voyant arriver Arthur.

Il l’entendit implorer de ne pas rester, qu’elle n’aurait jamais dû être absente le jour des groupes – « C’est la faute de la maîtresse.

S’il te plaît, Amanda, je ferai mon exposé à la maison, je ne peux pas rester ici, j’ai trop peur. » Arthur regardait le visage de la nounou qui lui souriait et lui disait qu’elles allaient repartir, qu’Héloïse ne se sentait pas très bien.

S’il le voulait, il pouvait les accompagner et ils travailleraient dans la chambre d’Héloïse.

Longtemps après leur départ, Sabine le trouva debout au milieu du couloir.


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Il respirait profondément, gardait les 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 35428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 35 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 yeux fermés pour essayer de déceler une odeur.

Il sentait bien la soupe de la voisine du premier, celle qu’il aidait à monter son caddie trop lourd lorsque l’ascenseur était en panne.

Il reconnut aussi le parfum légèrement écœurant de leur voisine qui vivait dans l’appartement du second.

Elle lui passait toujours la main dans les cheveux et l’appelait « mon petit » en riant.

Il y avait aussi une vague odeur des frites de ce midi, à la maison.

Surtout, il cherchait sur lui l’odeur du dégoût. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 36428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 36 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 La blessure de la rencontre ratée avec Héloïse s’était ravivée en fumant sa première cigarette avec Côme.

Même sa morsure serait un cadeau. *** Des mois s’étaient écoulés sans déception.

Et ce lundi matin, Arthur se prépare longuement dans la salle de bains.

Avant de partir, il enfile la veste que Côme lui a donnée quelques jours auparavant.

Il se regarde une dernière fois dans le miroir de l’entrée.

Jette la tête en arrière pour dégager une mèche de cheveux qu’il n’a pas.

Plisse les yeux, fait mine de tirer sur une cigarette, esquisse un sourire.

Un coup d’œil à son 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 37428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 37 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 téléphone le ramène à la réalité.


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En sortant de l’immeuble, la puanteur le saisit à la gorge.

L’amoncellement de poubelles forme un mikado géant à l’équilibre précaire.

Au prochain coup de vent, elles se déverseront par terre et s’éparpilleront dans les rues.

Arthur se frotte les yeux, il vient d’apercevoir la queue d’un rat.

Le jour se lève à peine, les rares réverbères en état de marche n’émettent qu’une faible lumière tremblante.

Les voitures encombrent les trottoirs, quelques véhicules traversent la rue sans ralentir et frôlent Arthur sans le voir.

Il court et parvient à monter dans le bus avant que les portes ne se referment.

Au milieu du parking, une carcasse de voiture fume encore.

Dans les immeubles sans balcon, les fenêtres sont éclairées, témoins des vies cachées, des visages ridés, des sanglots étouffés, des peurs secrètes de celles qui prennent à la gorge dès le matin.

Le bus se fraie un chemin dans les rues encombrées et entame sa route à travers les champs gelés.

Arthur se retourne pour regarder son quartier disparaître au loin jusqu’à ne devenir qu’une ombre.

Il se laisse bercer par le roulement familier du moteur et tripote son paquet de cigarettes.

Il s’y raccroche comme un symbole de sa nouvelle vie.

Un 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 38428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 38 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 barrage bloque l’entrée de la ville.

Les véhicules sont filtrés par les manifestants, laissant planer un nuage de fumée des pots d’échappement.


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Pour passer, il faut négocier, discuter, prêter une oreille attentive aux récriminations.

Ils sont nombreux, ce matin, à s’être rassemblés en emmenant les enfants à l’école avant d’aller au travail.

Des employés, des ouvriers, des retraités, des chômeurs.

Femmes et hommes se sont levés à l’aube, ils ont quitté silencieusement le confort de leur lit.

Certains ont eu hâte de fermer la porte d’un logement déserté par les êtres qui leur sont chers.

Tous unis par une même demande : un peu d’écoute face à leurs difficultés quotidiennes, avec le coût de la vie qui augmente, le sentiment d’être déclassés, laissés-pour-compte au bord du chemin.

Un homme en complet marron souffle bruyamment en regardant sa montre et laisse échapper un juron.

Une dame en veste polaire rose appelle à son travail pour prévenir qu’elle risque d’être en retard.

Arthur enfonce un peu plus sa tête dans sa capuche, sourd à la colère qui gronde dans l’habitacle.

L’important pour lui est de faire comme si tout cela n’existait pas.

Ne pas reconnaître les visages familiers, les anciens camarades, leurs parents croisés au détour d’un 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 39428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 39 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 immeuble ou chez le marchand du coin.

Tous portent le même masque de fatigue qu’il observe tous les jours chez sa mère.

Au collège, les manifestants étaient devenus un sujet de moquerie.

Rester dans la moyenne, faire partie des invisibles.


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Parfois, en classe, il retenait sa respiration de longues secondes pour faire le moins de bruit possible.

Lentement, le bus redémarre et traverse le périphérique qui coupe la plaine en deux.

Le soleil commence à se refléter dans les vitrines des magasins.

Les odeurs de pain chaud se mêlent à l’air frais du matin.

Seuls quelques employés de mairie nettoient à grands jets les trottoirs.

Le bus continue son ascension, l’avenue s’élargit et longe des maisons aux façades ostentatoires.

De l’autre côté de l’avenue, Arthur repère un groupe d’enfants qui se dirigent vers les bois.

Arthur imagine les gros titres des journaux annonçant leur disparition, les gens à leur recherche, les chiens qui aboient.

Il voudrait demander au chauffeur de s’arrêter, de faire 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 40428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 40 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 demi-tour pour les protéger de tous les dangers qu’il perçoit.

D’ailleurs, personne autour de lui ne semble s’inquiéter.

Tous les passagers sont immobiles, moroses, les yeux fixés sur leur portable, tel un troupeau shooté aux calmants, en route pour l’abattoir.

L’angoisse quotidienne du retour au collège reprend Arthur par surprise.

Il respire un grand coup, appuie sur le bouton d’arrêt, descend du bus et finit les quelques mètres qui le séparent de la maison de Côme.

En sortant, il a fait bien attention de ne pas croiser ses camarades de classe.


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Depuis leur première cigarette, les deux garçons font le chemin ensemble matin et soir.

Arthur est toujours resté évasif sur son adresse. « Quelques rues plus bas… » L’explication avait suffi.

Il ne lui demande jamais comment il va, comment ça se passe à la maison, s’il a besoin de quelque chose.

Il s’est habitué à ce compagnon fidèle qui l’attend tous les matins devant sa porte.

Il l’aperçoit parfois de la fenêtre de sa chambre lorsqu’il se prépare et s’amuse à le regarder arpenter le trottoir, estimant le temps qu’il lui faudra pour commencer à s’impatienter.

Comme chaque jour, Arthur se plante en face 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 41428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 41 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 de la grande maison en béton blanc, allume une cigarette et attend.

Et puis, c’est toujours une immense joie de voir débouler Côme les cheveux encore humides, fraîchement douché, les vêtements parfaitement repassés.

Arthur aime leurs moments d’intimité. Être le premier de la journée à lui parler, à respirer son odeur, à partager sa première cigarette.

En chemin, Côme a toujours des tas d’histoires à raconter, de projets.

Il parle de ses vacances à l’étranger, de ses exploits au ski, du dernier restaurant où il a dîné.

Ce soir, en rentrant, il répétera ses gestes devant le miroir.

Il tentera d’imiter sa façon de plisser les yeux en tirant sur sa cigarette, ses intonations.

Mais ces moments lui semblent toujours trop courts.


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Il sait que, bientôt, il va devoir le partager avec d’autres.

L’ombre des imposantes silhouettes de Gaspard et Nathanaël se glissent entre eux.

En s’approchant du collège, il croit même entendre leur voix.

Leur amitié, leurs vacances communes, les week-ends en famille sont autant d’obstacles infranchissables pour Arthur.

D’eux il connaît surtout leur agressivité, leur cruauté, leur mépris pour les plus faibles, les déclassés , comme ils disent.

La loi du plus fort 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 42428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 42 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 qu’ils appliquent inconsciemment, comme si cela allait de soi, comme si le cadeau de leur naissance leur donnait tous les droits.

Arthur préfère les éviter, il baisse les yeux en leur présence, paraît ne pas les voir.

Il a entendu des rumeurs sur des petites amies frappées pour un regard, une infidélité présumée, et redoute plus que tout qu’ils s’intéressent à lui. À peine les grilles de l’établissement franchies, Gaspard et Nathanaël se précipitent sur Côme, lui tapent la main, lui parlent de personnes qu’Arthur ne connaît pas.

Son ami lui échappe et s’éloigne sans un regard pour lui.

Bientôt, il ne sera plus qu’un dos et une chevelure lumineuse.

Et de toute la journée, il ne lui adressera plus la parole.

Il ne reste plus à Arthur qu’à attendre, à regarder les heures tourner.

Plus tard, sur le trajet du retour, ils se retrouveront.


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Lui seul le sait. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 43428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 43 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 44428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 44 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Côme, immobile, a l’air de rêver… Ses longs cils blonds projettent une ombre sur ses joues, sa mèche couvre la moitié de son visage.

Ses yeux sont mi-clos, ses lèvres esquissent des mots incompréhensibles, un filet de bave luit au coin de sa bouche.

Il est vautré sur le canapé dans sa chambre, devant une partie de Call of Duty qui tourne en boucle.

Le soleil d’hiver se couche, la maison est déserte.

Dans quelques minutes, les longues inhalations du bang auront fait leur effet et il aura oublié la présence de son camarade.

Arthur l’a observé en silence préparer la pipe à eau.

Ses gestes sont précis, méticuleux, empreints de solennité, comme une liturgie dédiée au culte d’une défonce immédiate.

Il n’aime pas cette sensation de fumée bloquée dans la poitrine, 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 45428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 45 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 sa gorge qui s’enflamme, le trou noir qui suit.

Lui préfère les joints, même si ses mains tremblent quand il les roule.

Dès que Côme sera suffisamment défoncé, Arthur sortira de la chambre.

Pour l’instant, il guette le moment opportun. À la manière d’un chat, il frôle les murs, touche les meubles, marque de son empreinte chaque objet.


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Le moindre bruit le fait tressaillir et il se fige alors quelques instants, les sens aux aguets, prêt à remonter en courant se réfugier dans la chambre de son copain.

Mais à cette heure-ci, la maison est déserte, Vincent et Diane travaillent, Chloé, la sœur de Côme, ne rentrera que tard de son cours de danse.

Même la femme de ménage a été libérée de ses fonctions.

Il ouvre les tiroirs de la commode du salon, contemple longuement les photos témoignant d’un bonheur ordinaire qui lui échappe.

Parfois, il cache de son pouce le visage de Côme et tente de s’imaginer à sa place.

Il visualise la journée parfaite, père et fils vêtus d’un bermuda bleu marine et d’une chemise blanche, mère et fille dans des robes claires assorties.

En arrièreplan, le soleil de fin de matinée se reflète sur le lac.

Dans son rêve, Arthur croit entendre 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 46428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 46 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 le chant des oiseaux.

Le simple fait de s’imaginer en frère de Chloé le dérange.

Il a peu de temps avant que la nuit ne tombe, signal de départ pour lui.

Il attrape une canette de soda dans la cuisine et remonte à l’étage.

Longtemps, il n’a pas osé pénétrer dans sa chambre.

Il restait de longues minutes le visage collé contre la porte, la main accrochée à la poignée, résistant à la tentation.

Il a fini par s’enhardir, poussant son exploration tous les jours un peu plus.


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Désormais, il connaît chaque centimètre carré de l’antre de Chloé.

En fermant les yeux, il peut décrire toutes les affiches de ballet décorant le mur, la couleur du couvre-lit, la disposition des coussins.

Ce soir, il lit quelques lignes de L’Attrape-cœurs posé sur la table de chevet, ouvre les cahiers de classe et passe son doigt sur les pages remplies de l’écriture régulière de la lycéenne.

Il fouille même les tiroirs à la recherche d’un journal intime dont il serait le héros.

Parfois, il s’allonge sur son lit et ferme les yeux, bras croisés sur la poitrine, le visage couvert du tee-shirt trouvé sous l’oreiller.

Le plus souvent, il se lève précipitamment, 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 47428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 47 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 alerté par un bruit, conscient de l’obscurité qui a envahi la chambre.

Il lisse alors les draps, tente d’effacer les marques de son corps, remet tout en place et rejoint Côme qui l’accueille en souriant, reconnaissant de la présence fidèle de son ami. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 48428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 48 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Salut !

La gorge d’Arthur lui fait mal à force d’avoir crié mais la musique, une fois encore, recouvre sa voix.

Il enregistre les détails de sa tenue : robe noire courte, épaules dénudées, sa main droite tenant un grand chapeau de paille.


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Elle vacille sur ses talons trop hauts et attrape le jeune homme, l’embrasse sur la joue, lui dit qu’elle arrive de San Francisco, qu’hier à la même heure, elle était sur une plage au bord de l’eau.

Elle finit par lui demander pourquoi elle ne l’a jamais vu au club.

Elle rit, n’attend pas de réponse et se précipite sur une fille immense vêtue d’une robe argentée moulante.

On dirait Ariel, la petite sirène… Arthur aimait bien regarder le film avec sa mère quand il était petit.

Il a gardé sa parka, 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 49428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 49 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 l’écharpe autour de son cou le gêne.

Il a fini par suivre les instructions de Côme malgré ses réticences.

Cette maison est bien trop près de leur collège et il a peur d’y croiser quelqu’un qui le reconnaisse.

Les ecstas dans la poche de son pantalon lui rappellent ce qu’il fait ici.

Pour se motiver, il recalcule pour la dixième fois combien cette course va lui rapporter.

C’est simple, il suffit qu’il trouve Léo, qu’il lui remette les cachets et prenne le fric avant de s’en aller.

Côme se charge de trouver la marchandise et les clients, lui se contente d’assurer les livraisons.

Pour suivre la musique, la foule se fait plus compacte.

Une fille parle fort et avec de grands gestes à une dizaine de personnes.

Arthur aimerait contourner le groupe, franchir cette masse qui lui obstrue la vue, mais une douleur le fait sursauter.


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Une cendre de cigarette vient d’atterrir sur le dessus de sa main.

La fille ne s’est aperçue de rien, elle continue son histoire, portée par les rires.

Arthur veut partir et personne ne peut lui dire où est Léo. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 50428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 50 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Enfin, un type s’approche de lui.

Il porte une chemise bleue et une grosse montre au poignet.

Dents blanches, cheveux longs coiffés en arrière, et cet air de maître du monde.

Il lui demande si c’est lui qui cherche Léo, n’attend pas la réponse.

Le type marche vite, slalome entre les invités, fait un check de la main à certains.

Il l’entraîne à l’étage en sautillant dans l’escalier.

Là-haut, la musique est moins forte, des couples enlacés se parlent à voix basse, d’autres s’embrassent.

Quand Arthur pénètre dans la pièce, il aperçoit quatre garçons jouant à un jeu de guerre qu’il ne connaît pas.

Personne ne tourne la tête à son arrivée ; l’écran mobilise toute leur attention.

Arthur se sent stupide, inutile, se balance sur ses jambes, attendant quelque chose qui ne vient pas.

Enfin, une liasse de billets passe de main en main, il n’a plus qu’à tendre le sachet.

Il pourrait se blottir dans un coin et se laisser hypnotiser par la violence qui dégueule de l’écran.

Les autres lui proposeraient peut-être de jouer et il se sentirait important à son tour.


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Mais le type qui l’a guidé à travers les couloirs rouvre la porte et, avec une petite courbette, lui 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 51428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 51 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 montre la sortie.

Arthur se sent alors perdu, incapable de se repérer.

Il frôle des couples qui le regardent et pense entendre des chuchotements sur son passage.

Il touche son visage, passe sa main dans ses cheveux.

L’apparition des escaliers signe la fin de son calvaire.

Dans la salle principale, la meute ondule au son d’un air qu’Arthur n’a jamais entendu.

Sa blondeur solaire, sa délicatesse de peau, comme son frère, sa robe longue rose pâle.

Elle est adossée à un mur, les mains croisées à hauteur de son ventre.

En quelques secondes, il échafaude une histoire qu’il est le seul à croire.

L’émotion bloque le son de sa voix, l’empêchant de l’appeler.

Il serait un chevalier volant au secours d’une princesse abandonnée.

Les rires qu’il entend l’encouragent et le portent.

La foule se met à sauter, un grand type écrase les pieds d’Arthur, renverse un liquide collant sur son pantalon.

Chloé tourne son visage vers lui et ses yeux s’illuminent.

Quelque chose a changé, elle est 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 52428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 52 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 encore plus belle que dans ses souvenirs.

Elle lui sourit, il n’a plus qu’à tendre son bras pour la toucher.


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Son cou épais, sa silhouette massive, ses muscles qu’on devine sous sa chemise, tout concourt à lui faire ressentir sa propre fragilité.

Longtemps, le baiser de Nathanaël et Chloé va le hanter. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 53428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 53 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 54428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 54 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Quelques jours plus tard, alors qu’ils rentrent du collège, la maison des Villeroy, d’ordinaire si calme, est bruyante.

Une grande table a été dressée sous la véranda, des serveurs s’agitent, installent des seaux à glace, des plateaux de petitsfours salés.

Vincent et Diane, exceptionnellement, n’ont pas travaillé aujourd’hui.

Vincent espère que cette soirée lui permettra de se réconcilier avec Alban, son associé, qui n’était pas favorable à ce projet.

Celui-ci estimait avoir bien assez de patients et ne voulait pas s’éloigner du bloc opératoire, sacrifier ses malades sur l’autel de la rentabilité.

Cette clinique, il en avait rêvé, contre l’avis de son père qui ne comprenait pas que son fils perde son temps à vouloir gérer un établissement et abandonne ainsi son métier de chirurgien.

Dix-huit ans s’étaient écoulés et il n’avait jamais regretté son choix.


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Il avait fallu convaincre les 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 55428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 55 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 médecins de les recommander auprès des élus locaux pour obtenir les autorisations d’agrandissement, trouver des financements et continuer à satisfaire les patients.

La clinique des Magnolias était la plus importante à plusieurs kilomètres alentour, elle ne désemplissait pas.

Il disposait des appuis et de la notoriété de son père, et de son propre talent.

Ce dernier s’était fait tout seul en travaillant comme un forcené pour parvenir à devenir chirurgien.

Vincent lui avait offert une superbe opportunité en lui proposant de le rejoindre.

La clinique est maintenant extrêmement rentable pour tous les deux.

Ils touchent chaque fin d’année de confortables dividendes, bien supérieurs à ceux auxquels Alban aurait pu prétendre s’il était resté simple chirurgien.

Cet agrandissement est la victoire de Vincent, la promesse de gains supérieurs, de prestige, une façon aussi de montrer à son père qu’il est définitivement meilleur que lui.

Alban, pas très à l’aise au milieu de toutes ces huiles, trouve que cette soirée est une perte de temps.

Pourtant il avait choisi l’un de ses plus élégants costumes et avait demandé à son épouse de se faire belle.

Plus tôt dans la soirée, il était monté voir Côme 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 56428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 56 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 dans sa chambre.


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Il l’avait trouvé en compagnie d’un copain, en train de jouer à un jeu vidéo.

L’odeur du cannabis l’avait pris à la gorge et l’apathie du fils de Vincent, la rougeur de ses yeux, le sifflement dans la respiration ne lui avait pas permis le moindre doute.

Alban ne comprenait pas que Vincent ne s’occupe pas plus de lui, qu’il le laisse errer ainsi et ne surveille pas ses fréquentations.

Arthur, encore plus silencieux que d’habitude, n’osait à peine bouger, certain d’être jugé.

La nonchalance avec laquelle le chirurgien croisait les mains sur ses genoux, son ton de baryton, son assurance enjôleuse le fascinaient.

Le jeune homme imaginait sans peine des patients confiants, prêts à lui céder un droit de vie ou de mort sur eux.

Pourtant, sous ses airs doux, il sentait le loup qui sommeillait en Alban.

Il avait noté son sourire carnassier, la puissance de ses doigts, devinant qu’ils étaient assez puissants pour briser un cou.

Côme ne l’a même pas invité à rester à la réception.

Il veut juste saisir leur conversation. Écouter quelques instants leurs voix pour pouvoir s’en inspirer plus tard, au calme dans sa chambre.

Il s’imagine reprendre la gestuelle de 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 57428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 57 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Vincent, chaque détail de son comportement, son aisance surtout.

Enhardi, il fait quelques pas de plus dans leur direction.


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Il n’a jamais réellement discuté avec le couple, il les a juste croisés dans leur salon ou au détour d’un couloir.

Chaque fois, Arthur les salue poliment en baissant la tête pour éviter de croiser leurs regards.

Il redoute leurs questions, leurs jugements, plus que tout ses propres hésitations.

La chevelure de Diane tombe en longues boucles sur ses épaules, elle porte une robe de soie blanche qui lui arrive aux chevilles, laissant une épaule dénudée.

Elle tient un verre de vin dans sa main droite, attentive à son mari, souriante.

La chemise claire de Vincent laisse deviner son corps sportif.

Ses cheveux sont coiffés en arrière, sa barbe de trois jours est parfaitement taillée.

Il laisse glisser sa main jusqu’au creux des reins de sa femme.

Alban se dirige vers eux ; elle cherche dans le regard de l’associé de son époux une hésitation, un regret, peut-être la confirmation qu’elle s’est trompée de partenaire il y a dix-huit ans.

Arthur s’immiscerait bien dans cette scène parfaite.

Comme un papillon attiré par le soleil, il s’approche 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 58428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 58 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 maintenant plus près.

Leurs voix sont à sa portée, des voix rauques, harmonieuses.

Quelques bribes de leur conversation lui parviennent.

Il saisit les mots « collège », « notes en chute libre », « inquiétude ».

Et aussi « mauvaise fréquentation », « gosse hirsute », « racaille ».


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Il palpe son visage à la recherche d’un signe de pauvreté.

La certitude de savoir ses origines tatouées sur sa peau l’envahit.

Il se revoit à nouveau dans le hall de son immeuble.

Il a six ou sept ans et cherche à déceler l’odeur du dégoût. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 59428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 59 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 60428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 60 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 C’est samedi, Arthur tourne en rond dans sa chambre.

Les murs l’étouffent, il voudrait les pousser, défoncer à coups de massue les cloisons.

Toutes les minutes, il vérifie que son téléphone n’est pas éteint, consulte sa messagerie, redoutant d’avoir manqué l’appel.

Il se convainc que le réseau marche mal, qu’il n’est pas trop tard pour se retrouver.

La veille, Côme l’a invité à l’accompagner en ville pour acheter des fringues.

Depuis, Arthur n’a cessé d’y penser, même pendant la nuit, flatté que son ami veuille s’afficher avec lui un samedi.

Jusqu’à présent, ils ne s’étaient vus qu’en semaine.

En général, Arthur passe ses week-ends au centre commercial posé comme tant d’autres au milieu de nulle part, entre des champs déserts et des rangées de pavillons identiques, agrémentés 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 61428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 61 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 d’enseignes criardes, de panneaux publicitaires, signes de la folie de consommer des hommes.


Chunk 35/154

L’endroit est chauffé l’hiver, climatisé l’été et personne ne reproche aux jeunes d’y traîner sans rien dépenser.

Il y retrouve l’unique ami de son enfance qu’il ait conservé : Sébastien.

Lui vit seul avec son père dans l’immeuble voisin.

Dans ce quartier, où les pères sont généralement absents, il fait figure d’exception.

Sans un mot, sans même prendre le temps de dire au revoir à son fils.

Jean-Paul et Sébastien ne lui en ont jamais voulu.

Comment en vouloir à quelqu’un qui rêve de liberté ?

Ils ont créé leur cocon, remplacé l’absente par une bonne humeur, forcée au début, mais qui a fini par s’installer comme un trait de caractère.

Même s’il s’oblige à ne pas entendre sa manière d’avaler les mots, à ne pas voir son oreille percée et sa doudoune usée.

Même s’il fait semblant de ne pas le comparer à Côme.

Il est bientôt midi et Arthur n’a toujours pas de nouvelles de Côme.

Il lui a envoyé un texto, laissé un message et est tombé directement sur son répondeur.

Il a un peu honte de lâcher son ami et laisse sonner dans le vide.

Plutôt que de ne rien faire, Arthur décide de sortir.

Il se dirige vers l’arrêt de bus qui arrive 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 62428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 62 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 peu après.

Au barrage, les manifestants sont plus nombreux qu’en semaine.

Des hommes, des femmes de tous âges plaisantent, dévorent à pleines dents des sandwichs.


Chunk 36/154

Une odeur de saucisses grillées plane toujours dans l’air à cet endroit du trajet.

Une musique populaire s’échappe d’une vieille sono, quelques notes que tout le monde connaît.

De loin, ils ressemblent à ces groupes d’amis que l’on croise parfois le week-end.

On pourrait croire qu’ils se sont réunis pour boire un verre, jouer aux cartes, parler du temps qui passe.

On oublierait presque la vraie raison de leur présence : crier au monde leur misère.

Arthur ne reconnaît pas les rues qu’il a l’habitude de voir désertes quand il passe là, tôt le matin et en début de soirée. À la descente du bus, il met quelques instants à s’orienter.

Côme ne lui a toujours pas répondu et Arthur ne sait vraiment pas où le retrouver.

Sur la place centrale, les brasseries ont nappé de blanc les tables.

Les tenues d’apparat sont de sortie, on sent que chacun a fourni un effort, on est là pour s’exposer aux regards.

On jauge, on rit aux éclats, on parle de maisons et de voitures.

Le bruit des conversations parvient dans 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 63428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 63 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 un brouhaha aux oreilles d’Arthur.

Sa mère ne prend plus le temps de faire des courses.

Il fouille dans ses poches à la recherche de quelques pièces de monnaie.

Il s’arrête devant une boulangerie mais la vitrine est trop propre, trop belle, même les sandwichs l’intimident.


Chunk 37/154

Il voudrait trouver un fast-food, quelque chose de simple, de familier, où il pourrait manger des frites et de la mayonnaise.

Il s’engage dans une rue qu’il connaît, la grande avenue qui monte jusqu’au collège.

Il n’a pas l’intention d’aller chez Côme, mais désire fuir cette cohue inhabituelle.

Il y a un chemin qui traverse la forêt et mène au point d’eau.

Le souvenir des baraques à hot-dogs lui fait accélérer le pas.

Il arrive au croisement avec le chemin, emprunté par les enfants l’autre matin.

En s’enfonçant, il craint de ne plus avoir de réseau et de manquer Côme.

La boue noire adhère à ses chaussures, ralentissant son allure, marquant ses empreintes au sol.

Enfin, la clairière 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 64428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 64 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 s’ouvre à lui.

Le soleil, encore chaud pour la saison, l’éblouit.

Les restaurants sont pleins, les familles pique-niquent sur la pelouse, les enfants jouent au ballon.

Arthur n’a aucun mal à trouver la baraque, elle est exactement au même endroit que dans ses souvenirs.

Une petite fille le bouscule et il s’arrête pour lui sourire.

Des groupes de jeunes font de la barque, rient, prenant leur éternité pour acquise, ignorant les mâchoires du temps qui déjà se referment sur eux.

Les couverts en argent brillent, les serveurs portent des plateaux chargés de plats de poissons.

Cette intonation grave, ce rire clair… Un frisson court le long de son dos.


Chunk 38/154

De loin, il aperçoit les chevelures blondes du frère et de la sœur, les manières affectées des parents, la silhouette d’Alban.

Il n’en revient pas de sa chance, il en oublie sa faim.

Comme un accusé, il prépare mentalement un tas de raisons pour justifier sa présence.

Un déjeuner avec sa grand-mère, un rendez-vous avec son père, des retrouvailles avec un ami de longue date.

En silence, il travaille son intonation, sa gestuelle.

Il secoue ses cheveux qu’il porte court, sourit le plus naturellement possible, mime la surprise.

Il ne veut pas qu’ils sentent sa détresse, sa solitude. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 65428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 65 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Côme lui fait face.

Arthur perçoit son léger battement de cils, ses joues rougir, son visage se figer, la tête qui se détourne.

Et le rire forcé… Arthur comprend qu’il aura beau l’attendre toute la journée, Côme ne l’appellera pas. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 66428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 66 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Vincent arrive toujours le premier et repart le dernier de la clinique.

Le soleil n’est pas encore levé quand il gare sa voiture sur le parking et traverse le parc aux arbres centenaires.

Il allume la machine à café et prend le temps d’étudier les dossiers des patients.

La nuit qui se prolonge à l’extérieur l’aide à se concentrer.

Il regarde les vertèbres cassées, les os ressoudés, les chevilles en miettes.


Chunk 39/154

Pose des diagnostics, vérifie la pertinence des actes.

Ces simples tâches lui permettent de rester connecté à son métier de soignant, de s’évader des tâches administratives sous lesquelles il croule.

Dans ces quelques mètres carrés qui lui servent de bureau, il est le plus heureux des hommes.

Il y retrouve la fierté du jour où il a ouvert sa clinique.

Il venait alors de se marier avec Diane qu’il avait rencontrée sur les bancs de l’université et elle attendait leur premier enfant, leur fille Chloé.

Tous les soirs, avant de rentrer chez lui il fait 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 67428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 67 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 un tour dans les couloirs de son établissement.

Il passe sa blouse blanche, s’empare de la liste des patients et profite de son royaume.

Il salue les malades, les femmes de ménage, les aides-soignantes, les infirmières.

Il met un point d’honneur à prendre des nouvelles du petit dernier, de la grand-mère hospitalisée, du mari au chômage.

Souvent, il s’arrête dans la salle de repos des infirmières, boit un café avec elles, partage une friandise.

Il raconte des histoires qui font rire tout le monde.

Vincent aime donner l’image d’un patron accessible, à l’opposé d’Alban qui reste enfermé dans sa tour d’ivoire.

Il prolonge ces minutes volées pour profiter des regards pleins d’admiration.

Depuis combien de temps Diane ne le regardet-elle plus ainsi ?


Chunk 40/154

Des années. À quel moment le confort et la routine ont-ils éteint le lien qui les unissait ?

Comment sont-ils devenus des étrangers l’un pour l’autre alors que tous admirent leur union ?

Leur couple s’était peu à peu transformé en petite entreprise, chacun étant surtout préoccupé à développer les bénéfices de leur travail.

Un chalet au ski, des vacances dans des resorts à l’autre bout de la planète, une maison en béton blanc sur les hauteurs de la ville.

C’était 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 68428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 68 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 bien assez pour Diane, mais pas pour lui.

Alors Vincent s’étourdissait au travail, repoussant les limites de la réussite, croyant retrouver un peu d’admiration de la part de sa femme.

Pourtant, une parcelle de son cœur se souvient précisément de cet amour fou qu’ils ont vécu.

Il n’a qu’à se concentrer quelques secondes pour retrouver les sensations de leur première fois.

Il peut citer avec exactitude les vêtements qu’elle portait, ce pull bleu clair qu’il aimait tant, la grosse écharpe beige dans laquelle elle s’enroulait lorsqu’il faisait froid.

Lui, qui collectionnait les aventures féminines, s’était transformé en amant fidèle.

Pour la séduire, il travaillait jour et nuit, avec l’aide d’Alban.

Il avait fini deuxième de sa promotion d’internes, juste derrière son ami.

Certain de son aura, il pensait éblouir la jeune femme, fier d’avoir consenti à des sacrifices pour l’emporter.


Chunk 41/154

Malgré tous ces efforts, Diane avait immédiatement détesté Vincent.

Il représentait tout ce qu’elle abhorrait chez un homme.

Elle le trouvait léger, arrogant, et les récits de ses exploits amoureux lui parvenaient régulièrement.

Alban était plus doux, plus travailleur, les faiblesses qu’il laissait paraître l’émouvaient.

Elle voyait l’humain en lui alors qu’en Vincent elle ne lisait que le prédateur.

Dans un premier temps, Alban avait emporté la partie.

Les longues soirées 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 69428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 69 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 passées à réviser leurs examens les avaient rapprochés et ils avaient entamé une histoire.

Alban se pensait même amoureux, mais c’était oublier que Vincent ne connaissait pas l’échec.

La résistance de la jeune fille attisait son désir, alors il échafaudait des plans pour la conquérir.

Le père d’Alban était tombé malade au cours de sa dernière année de médecine.

Le jeune homme enchaînait les gardes et les heures auprès de sa famille.

Vincent en avait profité pour inviter Diane et lui présenter son père, un neurochirurgien renommé.

L’alchimie entre la jeune fille et le spécialiste avait opéré.

Le vieil homme, qui reprochait à son fils son dilettantisme, trouvait en cette jeune femme toutes les qualités qu’il avait espérées pour son enfant : la passion, l’ardeur au travail, un dévouement total à la science.

L’harmonie de leur duo excluait Vincent totalement.


Chunk 42/154

En leur compagnie, il se sentait gauche, inutile, de trop.

Pour finir, Diane était devenue cheffe adjointe dans le service dirigé par son beau-père à l’hôpital.

Aujourd’hui Vincent ne croit plus au bonheur de la famille idéale.

La première fois qu’il a trompé Diane, la culpabilité l’avait empêché de dormir.

C’était la fille d’une patiente dont il a oublié le visage.

Ils avaient échangé et s’étaient retrouvés 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 70428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 70 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 dans un hôtel bon marché.

Il avait hésité à tout avouer à son épouse, certain qu’un repentir sincère suffirait à se faire pardonner.

Mais il connaissait assez sa femme pour comprendre que le pardon ne viendrait pas.

Son exigence, son sens des valeurs, sa transparence interdisaient tout compromis.

Vincent avait préféré la lâcheté au risque de tout perdre.

Et il s’était tu… Depuis, il oublie ce silence dans des aventures passagères toujours plus nombreuses, dans des voitures toujours plus puissantes.

Sans se rendre compte qu’en s’éloignant d’elle, il se perdait. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 71428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 71 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 72428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 72 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Côme n’est pas de bonne humeur ce matin.

Son visage est livide, de larges cernes violets soulignent son regard.


Chunk 43/154

Sous la douche, la brûlure de l’eau sur son corps frigorifié avait calmé ses douleurs à l’estomac.

Posté à la fenêtre, il fixe la silhouette d’Arthur qui l’attend et cela le contrarie encore plus.

Au nuage de fumée blanche qui sort de sa bouche, Côme perçoit qu’il grelotte.

Sa gentillesse, sa prévenance, sa servilité l’énervent.

Il hésite à lui envoyer un message, inventer une excuse, dire qu’il est malade, qu’il n’a pas entendu le réveil.

Il imagine la déception qu’il pourrait lire sur le visage d’Arthur et la joie cruelle qu’il ressentirait.

Mais le jeune homme déteste la solitude et le trajet dans le froid l’ennuie.

Dissimulé derrière le rideau, il compte les secondes en souriant et attend le dernier moment pour sortir.

Arthur est habitué à ses sautes d’humeur et sait qu’il suffit d’attendre pour qu’il redevienne 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 73428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 73 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 le Côme qu’il aime.

Il tente de le lancer sur ses sujets favoris mais son ami se moque de sa façon de parler, de son accent, avançant sa bouche dans une mimique grotesque pour y parvenir.

Il se demande ce qu’il a pu faire de mal, sent la panique s’emparer de lui.

Pour une fois, la vue du portail du collège est un soulagement.

Même s’il ne peut s’empêcher d’avoir le cœur serré lorsque son ami se précipite sur Gaspard et Nathanaël.

Plus tard dans la matinée, Arthur profite d’un cours qui vient de sauter pour rejoindre la salle d’études.


Chunk 44/154

Cela lui laisse du temps pour réviser son contrôle de maths.

Depuis qu’il passe toutes ses soirées chez Côme, ses résultats sont en chute libre.

Son bulletin du premier trimestre affiche un avertissement.

Dans la salle, il s’installe à l’écart des autres qui travaillent en groupes.

Ils chuchotent entre eux, parfois les rigolades fusent.

Installé en face de la porte d’entrée, il surveille les allées et venues.

Chloé est au lycée depuis l’année dernière mais il continue à la voir partout.

Quand la porte s’ouvre, il pense d’abord à une hallucination.

Mais les silhouettes de Nathanaël et Gaspard dans son sillage le ramènent à la réalité.

Il replonge le nez dans son manuel et tente de 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 74428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 74 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 toutes ses forces de les ignorer.

Le raclement de la chaise en face de lui le fait sursauter.

Quand il lève les yeux, Nathanaël est assis de l’autre côté de la table.

Les deux autres, restés debout, le dominent, les bras croisés.

Il regarde la porte, estime le temps qu’il lui faut pour rejoindre la sortie en courant.

Nathanaël doit sentir que sa proie veut lui échapper et saisit son avant-bras.

Il approche son visage, Arthur peut sentir son souffle.

Il veut savoir pourquoi il était à la soirée chez Léo.

Arthur cherche l’aide de son ami, mais celui-ci ne bronche pas, a les yeux dans le vague.

Nathanaël répète sa question, laisse planer un long silence.


Chunk 45/154

Il comprend mieux maintenant pourquoi il traîne toujours avec Côme.

Il sent la menace s’éloigner et esquisse un sourire.

Il aimerait bien se montrer spirituel, lui taper dans la main, lui dire qu’ils ne sont pas fâchés, même si son avant-bras porte encore les marques de ses doigts. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 75428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 75 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Mais il ne trouve rien à dire, comme si son cerveau ne fonctionnait plus.

Lorsque la sonnerie retentit, il croit être tiré d’affaire mais Nathanaël se lève avant lui, le toise et se penche en exerçant une pression sur sa nuque.

Il lui chuchote à l’oreille de lui donner le shit qu’il a sur lui à la recréation.

Pourtant, Arthur tremble encore quand il retourne en classe. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 76428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 76 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Arthur a donné les barrettes à Nathanaël, effrayé qu’on puisse le repérer.

Il a attendu vainement une réaction de la part de Côme.

Il ne demandait pas des excuses, mais un clin d’œil, un hochement de tête, n’importe quel signe qui rappellerait leur complicité et que, malgré les apparences, ils étaient bien du même côté. À la fin des cours, il part seul, la gorge serrée, incapable d’envisager un avenir sans son meilleur ami.


Chunk 46/154

Quand Côme le rejoint dans la rue, lui tapant sur l’épaule, il tente de se justifier de ne pas l’avoir soutenu, lui assure avoir compati à sa détresse et confie sa propre peur qu’on le dénonce à son père.

Il ne répond rien quand son ami affirme qu’il risque moins que lui.

Arthur s’est tu mais a gardé longtemps la sensation d’avoir reçu un coup de poing dans le ventre.

Une heure plus tard, Arthur est assis devant le 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 77428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 77 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 bureau de Vincent.

En montant dans la chambre de Côme, il a remarqué que la porte était entrouverte.

Il a souvent imaginé pénétrer dans cet espace sacré qui recèle certainement de véritables trésors.

Il a attendu que la cérémonie du bang s’achève et que Côme soit assez stone pour s’éclipser.

Une fois à l’intérieur, Arthur a l’impression de pénétrer dans un musée à la gloire de Vincent.

D’immenses photos de lui ornent les murs de la pièce.

Des coupes portant son nom gravé s’accumulent sur les étagères.

Quelques photos de jeunesse trônent aussi sur le bureau, Vincent après un match, ou lançant un ballon.

Côme ressemble à son père, mais en moins grand, moins musclé, constate l’adolescent.

En revanche, il n’y a aucune photo de ses enfants ou de leur mère.


Chunk 47/154

Il repère rapidement des dossiers, saisit au hasard le dernier en dessous de la pile, un gros dossier rouge avec le nom de la clinique, Les Magnolias , d’une écriture que seuls les médecins ont l’arrogance de se permettre.

Il l’ouvre et tente de comprendre les colonnes de chiffres, les annotations au crayon.

Comme avec Sébastien lorsque, enfants, ils prétendaient être des cow-boys ou des Indiens.

Il dirige une multinationale, gère des centaines d’employés et prend des décisions importantes.

Il aimerait tellement 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 78428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 78 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 partager ce moment avec Côme.

Il est tenté, l’espace d’un instant, d’aller le chercher, de le sortir de sa torpeur.

Mais il arpente la pièce, le dossier rouge à la main, téléphone à l’oreille comme s’il tenait une conversation décisive.

Quand il sera plus grand, il sera comme Vincent, mieux certainement.

Il n’aura pas la vie minable de sa mère, il ne vivra pas dans son quartier pourri, avec des immeubles si hauts qu’ils obstruent l’avenir, où l’habitude de la déception empêche de rêver.

Pris dans son jeu, il n’entend pas la voiture de Vincent se garer dans le jardin, ni la porte d’entrée claquer.

Les pas dans l’escalier le surprennent, il a juste le temps de glisser le dossier sous son pull et de rejoindre la chambre de Côme.

Son regard est vide, ses mains s’agitent légèrement.


Chunk 48/154

La chambre est encombrée de sacs de vêtements neufs pas encore ouverts, encore une journée shopping sans lui.

Le dossier collé contre son ventre, Arthur a chaud.

Il est certain que tout le monde va voir sur son visage qu’il est un voleur.

Il est à la porte quand Côme lui propose de l’accompagner faire les magasins le week-end prochain.

Une fois de plus… 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 79428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 79 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 80428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 80 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Tu pars déjà ?

Ces mots, Vincent les a entendus des dizaines de fois.

Il grommelle non mais finit d’un trait son verre de whisky, ramasse ses affaires posées sur une chaise et s’enferme dans la salle de bains.

Il tâte son pantalon à la recherche d’un sachet, sort la précieuse poudre et sniffe un trait de coke.

Il ressent l’engourdissement de sa langue, un sentiment de toutepuissance l’envahit.

Il inspecte son nez dans la glace pour effacer les traces blanches.

Cette fille allongée, il sait qu’elle attend un geste, une promesse, juste un mot.

Une relation sans lendemain, deux adultes consentants qui désirent passer un bon moment… Il se penche et dépose un baiser insignifiant sur sa joue.

Avant de partir, il lui dit de prendre son temps si elle le désire, tout est réglé.


Chunk 49/154

Dans le couloir, les employés de l’hôtel saluent 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 81428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 81 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 avec discrétion ce client généreux.

Le voiturier lui tend ses clés, il a pris soin d’allumer le chauffage.

Son téléphone est toujours sur silencieux mais cette précaution s’avère superflue.

Diane ne s’est pas inquiétée de savoir pourquoi il rentrait si tard.

Seule Chloé lui a envoyé un message pour l’informer qu’elle révisait ses cours chez une amie.

Il monte le son de la musique, les rues sont désertes, la ville lui appartient.

Durant le trajet, il a imaginé tout dire à sa femme et lui proposer de refaire leurs vies dans un autre lieu.

Quitter ce confort qui les emprisonne, se réinventer pour pouvoir s’aimer de nouveau.

Dans l’entrée, pendant quelques instants il imagine être seul et cela le réconforte.

Mais des bruits de bagarre lui parviennent de l’étage.

Sûrement un de ces jeux de guerre stupide qu’affectionne son fils.

Il monte rapidement les escaliers et dépose quelques papiers dans son bureau.

En sortant, il sursaute en voyant un garçon hirsute surgir de la chambre, qui le salue et disparaît dans le couloir.

Vincent déteste ce copain de Côme qui arpente le trottoir dès le matin, tournant en rond en attendant son fils.

Il lui fait penser à un épagneul avec ses yeux tristes et l’air de toujours quémander une caresse.


Chunk 50/154

Instinctivement, il sait que même 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 82428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 82 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 le plus fidèle animal peut mordre la main qui le nourrit.

Lorsqu’il pénètre dans la chambre, Côme rit aux éclats devant des scènes de tuerie, les yeux rivés sur l’écran.

Il ne prend pas la peine de tourner la tête, ni de cacher sa pipe à eau et les Kleenex souillés.

Le désordre, l’odeur insoutenable, le sentiment de gâchis, tout concourt à animer l’exaspération de Vincent pour ce fils qu’il ne comprend plus.

Il lui demande de ranger sa chambre, calmement d’abord.

Mais lorsqu’il comprend qu’il se moque de lui, la colère s’empare de Vincent.

Il saisit son bras et le secoue avec une violence qui l’étonne lui-même.

L’adolescent remue tel un pantin désarticulé, incapable de se défendre contre l’attaque brutale.

La rage du père explose, il en veut à ce gosse qui le force à céder à ses démons. À ressembler à son propre père.

Côme se met à pleurer. « Comme une fillette », lui hurle Vincent .

Il saisit les vêtements éparpillés sur le lit et les lui jette à la figure.

Il voudrait le faire disparaître, l’ensevelir sous ce monceau. À peine rentrée du travail, Diane entend les hurlements à l’étage.


… et 104 chunks supplémentaires.

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