Marianne m’avait expliqué la veille qu’à cette période, la plupart des habitantes parcouraient l’archipel ou se rendaient sur le continent pour échanger des produits artisanaux, ramener des vivres, des livres, rencontrer d’autres gens… Après une dure journée et une spectaculaire rencontre, j’avais donc passé ma première nuit sur Matria.
Depuis, chaque matin quand je me glisse hors du lit, je me prends pour une sainte moderne qui ferait son apparition en tee-shirt blanc XXL et j’imagine que l’aurore n’appartient qu’à moi.
Approchant du four à pain, mon ventre me rappelle à ma condition d’humaine ; je file alors à la cuisine me faire un café et croquer dans la brioche dorée et encore gonflée par la chaleur qui m’accueille avec constance.
Je n’ai jamais trouvé qu’un petit bout de papier, avec toujours le même message : « Bonne journée, Charlotte. » Au début, je voulais payer mon petit déjeuner, mais l’argent est resté sur la table, s’entassant jour après jour sur un coin du comptoir sans que jamais personne ne mette la main dessus.
Après tout, je suis peut-être sur une île all inclusive !
Pour l’heure, le corps las mais satisfait du travail accompli, je saisis un tournevis et l’utilise comme levier pour décapsuler une bière que j’ai dérobée pour l’occasion à la cuisine.
L’île m’aura été bénéfique, mais l’idée de retrouver le continent et mes deuils intacts m’effraie.
Aux sourires qu’on m’adressait, je voyais bien que personne n’était dupe. Ça avait l’air de réjouir tout le monde, sauf moi.
J’avais même forcé sur les herbes et les baies hallucinogènes, histoire de mettre un terme à la plaisanterie.
Marianne ayant vu mon petit jeu m’avait coupé les vivres et me faisait surveiller.
Je n’avais jamais effleuré, au grand jamais, l’idée d’avoir un enfant.
Car oui, elles seraient toutes moins radieuses quand elles apprendraient que c’est Fabrizio.
Mais non, ça, je ne pouvais me résoudre à le leur dire.
Et en même temps, je tenais peut-être là l’occasion de réunir le frère et la sœur.
J’avais inventé une histoire d’amant sans lendemain sur le continent .
Elles m’avaient crue et ne s’étaient pas plus appesanties.
Je n’ai jamais demandé à Marianne si elle l’avait compris depuis notre marche initiatique, depuis qu’elle m’avait recouverte de vase en gratitude à la déesse de la fertilité.
Peut-être même s’attribuait-elle le miracle de cette grossesse par la seule imposition de ses mains boueuses.
Non, ce que je redoute par-dessus tout, c’est qu’elle ait une vision qui lui en dise plus long sur mon petit secret.
Mon petit © Éditions Livres Agités, 2023 Couverture © Petra Eriksson Éditions Livres Agités 12 rue Alibert 75010 Paris www.livresagites.fr Nadège Erika Mon petit Pour Esteban et Clément Di Fiore. « Il sait que survivre à une saloperie du destin ne demande pas tant d’efforts et aucun courage. Ça survit. Ça survit tout seul. » François B égaudeau1 1.
J’ai compris ça hier après-midi, en descendant la rue des Fêtes jusqu’à la piscine Alfred-Nakache de la rue Dénoyez.
Une piscine rue Dénoyez, dans le quartier, on ose.
Cela m’apparaît désormais comme une évidence, c’était ici qu’il fallait que je vienne écrire.
Ici que je devais venir me planquer. À Belleville.
Il y a une semaine que j’ai déserté les vingtsept mètres carrés du logement HLM que je louais depuis quatre ans, à mi-chemin entre la Butte-aux-Cailles et le parc Montsouris.
Le parc était ma pièce en rab, mon salon, ma salle à manger.
J’y enchaînais les pique-niques à la belle saison, jusqu’à la fin de l’automne si possible, pour ne pas étouffer là-haut, au sixième et dernier étage, avec Sam, mon fils de vingt-six ans.
Deux dans un réduit… La promiscuité et l’étroitesse des lieux m’étaient devenues insupportables et je me suis « expulsée » de chez moi – ce n’était pas la première fois.
Il n’y avait ni chaise, ni table, ni bureau, ni fauteuil.
Sam était revenu comme un boomerang alors que j’avais pris ce studio après son départ et celui de son frère.





