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Fracture(s)

Fracture(s)

Informations sur le livre

  • Auteur: Mona Messine
  • Genre: Roman
  • Nombre de pages: 224
  • ISBN: 001-224
  • Année: 2023
  • Nombre de chunks: 154

Contenu

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428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 1428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 1 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 2428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 2 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Fracture(s) 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 3428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 3 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 © Éditions Livres Agités, 2024 Éditions Livres Agités 12 rue Alibert 75010 Paris www.livresagites.fr 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 4428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 4 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Lidwine Van Lancker Fracture(s) 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 5428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 5 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 6428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 6 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 À Pierre et Maguy 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 7428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 7 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 8428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 8 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Leurs jambes pour toutes montures, Pour tous biens l’or de leurs regards, Par le chemin des aventures Ils vont haillonneux et hagards.

Le sage, indigné, les harangue ; Le sot plaint ces fous hasardeux ; Les enfants leur tirent la langue Et les filles se moquent d’eux.


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C’est qu’odieux et ridicules, Et maléfiques en effet, Ils ont l’air, sur les crépuscules, D’un mauvais rêve que l’on fait ; C’est que, sur leurs aigres guitares Crispant la main des libertés, Ils nasillent des chants bizarres, Nostalgiques et révoltés ; C’est enfin que dans leurs prunelles Rit et pleure – fastidieux – L’amour des choses éternelles, Des vieux morts et des anciens dieux !

Donc, allez, vagabonds sans trêves, Errez, funestes et maudits, Le long des gouffres et des grèves, Sous l’œil fermé des paradis !

Extrait de Grotesques , Paul V erlaine 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 9428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 9 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 10428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 10 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Je m’appelle Arthur, j’ai quinze ans et je vais tous les tuer. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 11428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 11 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 12428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 12 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 D’abord le sang.

Leurs goûts âcres s’insinuent doucement en lui, l’enivrent, puis le repaissent.

Les secondes passent, il voudrait conserver ces odeurs, graver leur souvenir dans sa peau, dans sa chair.

Sous son pantalon, on devine le bracelet électronique qui lui mord la cheville.

Là, au beau milieu de la cuisine, le visage frappé de stupeur comme s’il n’avait pas compris.


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Lui, l’homme important qui se riait de tout, dont le pouvoir s’étendait dans les moindres recoins de la société, qui décidait de l’avenir de centaines de personnes en un claquement 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 13428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 13 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 de doigts, n’aurait jamais cru que l’édifice qu’il avait bâti année après année allait s’effondrer en quelques instants, au soir d’une journée banale.

La stupidité grise de la mort l’enveloppait, ignorant qui il était.

Il se dirige vers le salon sans jeter un regard au garçon tremblant dans un coin de la pièce.

Des silhouettes blanches marchent les unes derrière les autres, brandissant des pancartes.

Vêtues de noir, les forces de l’ordre leur font face.

Elle est encore chaude, de la main de Vincent sans doute.

La vue depuis la baie du salon est plus spectaculaire que dans ses souvenirs.

Le soleil d’hiver se couche, des volutes bleues se mêlent au rose.

Il se perd dans la contemplation de la ville entremêlée à la forêt, qui descend tel un serpent affamé vers les champs.

L’ombre de son quartier, encore plus loin, le nargue.

D’officiers de police, de journalistes, de voisins. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 14428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 14 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 La famille peut-être.

Il faudra répondre à leurs questions, à leurs attentes.

Il aimerait déjà que tout soit fini. Être pris en charge.


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Il aimerait juste s’allonger et dormir. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 15428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 15 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 16428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 16 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Quelques mois plus tôt… 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 17428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 17 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 18428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 18 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 – Hey, t’as pas du feu ?

Ces simples mots suffisent à faire exploser une décharge électrique du bas de sa colonne vertébrale au sommet de son crâne.

Arthur n’ose plus bouger. – Hey, excuse-moi… Du feu ? À cette deuxième injonction, le garçon tourne timidement la tête.

Côme le regarde, mi-sérieux, mi-goguenard, une cigarette éteinte à la bouche.

Côme… Jamais Arthur n’aurait espéré qu’il lui adresse la parole.

Il se déplace toujours en meute, entouré d’amis fidèles et d’une nuée de filles.

Eux deux se croisent depuis les petites classes mais ils n’ont jamais échangé plus de trois mots.

Le jeune homme met quelques secondes à lui répondre.

Il ne comprend pas bien ce qu’il veut mais se décide enfin à lever la tête.

Côme plante son regard dans le sien et Arthur sait à cet instant que le monde ne sera plus jamais comme 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 19428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 19 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 avant.


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Arthur voudrait la repousser pour mieux admirer son visage, mais il retient son geste. – T’as jamais fumé, j’parie ?

De sa démarche féline, il aborde un passant et revient, triomphant, un briquet à la main. – Regarde, c’est simple, tu aspires en allumant.

Attention de ne pas avaler la fumée, tu vas tousser.

Arthur aimerait se laisser aller à ce nouveau bonheur, ne pas fuir cette joie simple.

Trop l’aimer peut faire mal à en décoller la peau. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 20428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 20 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Arthur se souvient bien du dernier soleil qui avait carbonisé son innocence.

Lui qui n’avait pas d’amis allait enfin pouvoir montrer à une élève l’étendue de ses connaissances. « Maman, je peux inviter Héloïse à la maison ?

La maîtresse nous a demandé de réaliser un exposé ensemble.

Dis-moi oui, s’il te plaît. » À la rentrée précédente, sa mère l’avait inscrit dans un établissement situé sur les hauteurs de la ville.

Elle répétait en boucle : « C’est mieux ! » Mais mieux par rapport à quoi ?

Mieux, c’était avant, lorsqu’il n’avait qu’à traverser la rue pour se rendre à son école et qu’il pouvait jouer pendant des heures avec ses copains.

Depuis, il devait se lever avec la nuit et prendre un car qui roulait à travers les champs.


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Il se sentait loin de chez lui dans cette partie de la 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 21428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 21 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 ville presque étrangère, avec ses façades trop blanches, ses rues trop propres et tous ces gens qui ne semblaient pas le voir.

Les amitiés s’étaient nouées depuis des années, tissées dans des cercles, des atmosphères feutrées, entretenues par de puissants intérêts partagés.

Surtout, il craignait de se perdre, de ne pas reconnaître l’arrêt du car et de ne plus retrouver son quartier.

Il traînait cette angoisse toute la journée et la nuit, elle l’engloutissait, l’emportait dans des abysses.

Sa mère se précipitait, l’amenait dans sa chambre et il finissait la nuit avec elle, loin de ses draps souillés.

Lorsque la peur le prenait, elle l’empêchait de se retenir.

Et puis il détestait cet uniforme obligatoire, qui le gênait et le différenciait de ses anciens copains.

Il n’était plus invité aux goûters, aux anniversaires.

Enfin, ce mercredi-là, pour la première fois, une camarade d’école allait franchir le seuil de sa maison.

Bien sûr, il n’avait pas raconté à sa mère qu’Héloïse ne l’avait pas vraiment choisi.

En réalité, elle était absente le jour de la constitution des groupes.


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Et il n’avait pas non 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 22428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 22 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 plus raconté ces minutes d’attente qui lui avaient tordu le ventre, ni les mains moites et le blanc dans sa tête.

Enfin, le soulagement final de ne plus être un intrus mais d’intégrer un duo parfaitement orchestré.

Levé aux aurores, Arthur avait soigné sa toilette et sa tristesse s’était diluée dans l’eau fraîche en même temps que l’encre bleue qui constellait ses mains.

Il avait même mis un peu d’eau de Cologne de sa mère à la naissance de ses poignets.

Sabine avait acheté des gâteaux et de jolies assiettes.

Sa chambre était rangée, la table dressée, et il avait retapé les coussins du canapé.

Il avait même appris par cœur les longues définitions de mots imprononçables figurant dans l’exposé sur les volcans : « éruption effusive », « magma », « fumerolles », « geyser », « tectonique des plaques »… Dès son déjeuner avalé, il n’avait plus eu la patience d’attendre et s’était installé à la fenêtre pour guetter.

Sabine avait fait semblant de ne pas être agacée par sa question, toujours la même : « Maman, quelle heure il est ? » 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 23428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 23 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 24428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 24 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Sabine ne se souvenait pas d’avoir jamais voulu un enfant.


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Petite, tandis que ses amies s’extasiaient devant l’arrivée d’un frère ou d’une sœur, voulant jouer à la maman, suppliant leur mère de leur donner un bébé à câliner, elle n’éprouvait que répulsion devant ces petites choses rouges incapables de communiquer autrement qu’en hurlant.

Lorsqu’elle avait appris plus tard comment les enfants se concevaient et de quelle façon ils venaient au monde, elle avait été prise d’une honte immense.

Il était parti bien avant sa naissance et sa mère avait enchaîné les hommes à la maison sans en garder un seul.

Sabine était plutôt bonne à l’école, mais à la fin du collège, sa mère l’avait orientée directement en section pro.

Monique ne voyait pas l’intérêt de lui faire continuer les études.

Le lycée était en ville, tout lui paraissait trop loin, trop compliqué, trop cher.

La jeune fille devait gagner 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 25428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 25 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 sa vie rapidement, penser à ses points de retraite.

Les études ne la mèneraient à rien, ce serait une perte de temps… Sa mère égrenait ainsi ses certitudes, ne laissant pas de place à la moindre contestation.

Même les avocats et les médecins percevaient des salaires de misère, alors à quoi bon ?

Elle allait lui trouver un travail au supermarché.

Un emploi avec des avantages, une bonne couverture santé, et la sécurité si on respectait les règles.


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Elle ne savait pas quoi faire d’autre de toute façon. À quoi aurait-elle pu prétendre ?

Les nouvelles recrues, ils les mettaient face aux congélateurs et aux frigos.

Mais Sabine craignait le froid, et même en plein été, les mitaines en laine n’empêchaient pas ses doigts de bleuir.

Au fil des mois, elle s’était mise à détester ce métier hiérarchisé, où les chefs de rayon régnaient comme des demi-dieux et le directeur, tel un fantôme tout-puissant, les observait depuis son bureau à l’étage, au-dessus de leurs têtes.

Dans la salle de pause, en cuisine, des tas d’histoires circulaient.

Licenciement pour un ongle cassé, un chewing-gum mâché ou une erreur de caisse de quelques centimes… Sabine venait travailler avec la boule au ventre, redoutant de commettre une faute.

Pourtant, chaque jour elle attaquait la longue file de clients avec le sourire, écoutant les plaintes des personnes âgées, ne se 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 26428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 26 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 formalisant pas des cadres avec leur téléphone vissé à l’oreille, trop pressés pour la saluer.

Et puis il y avait Christophe, le magasinier du rayon crèmerie.

Ils se retrouvaient plusieurs fois dans la journée à l’extérieur pour fumer une cigarette.

Les formes voluptueuses de sa mère, le blond factice de ses cheveux, son rouge à lèvres écarlate qui tachait les mégots de ses cigarettes, toute cette sexualité affichée la mettait mal à l’aise.


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Brune, les cheveux et les ongles coupés court, le visage naturel, sans maquillage.

Une seule fois, épuisée par sa mère qui lui prédisait un avenir sombre, sans mari et sans enfant, elle avait cédé et affronté le miroir pour se maquiller.

Mais le rimmel avait coulé, sa bouche lui était apparue déformée.

Christophe n’était pas particulièrement beau lui non plus.

Son visage chiffonné avait l’air d’être en papier mâché.

Il était jeune, et pourtant de longues rides sillonnaient sa figure, entraînant vers le bas ses joues, son nez, sa bouche.

Ses cheveux coupés ras révélaient un crâne bosselé, constellé d’excroissances de chair que Sabine rêvait secrètement de couper.

Peut-être parce qu’il était le seul à lui donner l’impression de s’intéresser à 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 27428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 27 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 elle.

Il répétait sans cesse qu’il ne travaillerait pas toute sa vie ici.

Il voulait monter sa boîte, comme son oncle garagiste.

Sabine retenait son souffle lorsqu’il lui décrivait son atelier.

Il expliquait dans les moindres détails comment il recevrait les clients et combien il gagnerait.

Parfois, il lui disait qu’elle pourrait être sa secrétaire, ou mieux, sa comptable.

Il prenait l’exemple de sa tante qui s’occupe de tous les papiers. « Elle a appris sur le tas et tout se passe très bien. » Alors, Sabine s’imaginait tenir le garage avec lui.


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Ses joues rosissaient et elle riait en mettant la main devant sa bouche pour cacher ses dents mal alignées.

La pause cigarette devenait l’épiphanie de ses journées et elle en venait à redouter ses jours de repos.

Imaginer Christophe se confier à une autre lui retournait le ventre.

Souvent, elle prenait sa voiture pour passer devant le centre commercial et tenter de l’apercevoir.

Alors quand il lui avait proposé de prendre un verre après le travail, elle n’avait pas hésité.

Tout lui semblait évident, comme si leurs rêves partagés sur le trottoir d’une grande surface avaient scellé leur destin.

Elle avait accepté, 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 28428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 28 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 oubliant ses vêtements moches et ses chaussures usées.

Leur première soirée ne s’était pas déroulée comme elle l’attendait.

Une brasserie de la galerie du centre commercial avait fait office de restaurant chic et des ampoules nues avaient remplacé les chandelles.

Plus surprenant, elle n’était pas la seule à avoir été invitée.

Ses collègues de travail étaient un peu étonnés de la voir là, sa présence était inhabituelle.

Mais Sabine n’avait pas réellement prêté attention à ce qui l’entourait.

Un instant, elle avait oublié le piaillement de ses camarades, l’alcool qui lui donnait mal à la tête, l’odeur de cigarette incrustée dans la moleskine craquelée des banquettes.

Seul Christophe comptait, leur futur et leurs ambitions communes.


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Elle rêvait d’un avenir meilleur, loin du supermarché, de ces horaires qui cassent le sommeil, font plier les dos.

Finalement, elle avait été incapable d’aligner trois phrases, elle s’était forcée à rire aux blagues des uns et des autres, enchaînant les cigarettes, tentant de ne pas grimacer chaque fois qu’elle portait son verre à ses lèvres.

La transpiration coulait sous ses aisselles, perlait au-dessus de sa bouche, et quand Christophe s’était enfin assis à ses côtés, elle l’avait embrassé.

C’est ainsi qu’avait commencé leur histoire. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 29428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 29 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Sabine avait vingt ans, elle était vierge, et Christophe le deuxième garçon qu’elle embrassait.

Plus tard, ils allèrent au cinéma et dans les brasseries du centre commercial.

Il l’emmena même jusqu’au lac, au milieu de la forêt.

Elle ne savait pas nager et ils étaient restés sur la berge à observer les baigneurs.

Pour la première fois de sa vie elle se disait que, peut-être, elle était jolie.

Et cette certitude fragile l’aidait à s’ouvrir aux autres.

Le premier matin où elle vomit, elle pensa à une indigestion.

Mais lorsque le phénomène se répéta, elle dut se rendre à l’évidence : elle était enceinte.

Ce minuscule bout de vie grandissait déjà en elle, poussait pour faire sa place.

Elle sentait qu’il la dévorait, qu’il la possédait littéralement.


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Incapable de combattre cet étranger qui grandissait dans son corps, elle aurait voulu se donner des coups dans le ventre, tomber dans les escaliers.

Pourtant malgré les scénarios les plus fous, à aucun moment elle ne songea à avorter.

C’était comme si cet être en devenir avait la capacité vorace des humains à tout conquérir, à tout engloutir.

Son ventre était devenu le territoire de l’intrus et il était bien décidé à tout envahir pour assurer sa propre survie.

Sans 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 30428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 30 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 prendre de congés, son employeur ne le lui aurait pas permis.

Elle continua donc à se rendre au travail mais ses gestes étaient engourdis, l’enthousiasme n’y était plus.

Elle avait vu les seins de sa fille gonfler, repéré ses nausées matinales, lu sur son visage les marques qui bientôt lui donneraient un air triste et amer.

Tandis qu’elle voyait son propre corps s’avachir chaque jour un peu plus, le visage lisse de sa fille, son corps mince, son insouciance par rapport au temps qui passe étaient devenus une véritable provocation pour elle.

Heureusement, Dieu lui avait donné une enfant pas spécialement belle, et surtout pas coquette.

Monique avait toujours plu aux hommes et elle n’aurait pas supporté une fille qui lui fasse de l’ombre.

Sabine était restée à sa place, attendant sagement dans le couloir que sa mère fasse « ses affaires » durant ses après-midis de libre, ne posant pas de questions.


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Maintenant, enceinte, Sabine avait rejoint la cohorte des femmes et leurs misères.

Les nuits sans sommeil, la douleur de l’accouchement et les jours sans fin à se vider de son sang, à sentir son intérieur déchiré, le désolant spectacle de ce ventre mou et désormais inutile.

Bientôt, son corps gorgé de vie serait strié de vergetures, comme des larmes incrustées dans sa chair. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 31428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 31 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 C’est pourtant elle, Monique, qui décida Sabine à se rendre chez le médecin qui ne fit que confirmer ce qu’elles savaient toutes les deux.

Elle pouvait entendre les battements de cœur du bébé.

Et ce bruit caverneux lui fit l’effet d’une révélation : elle protégerait cet être de toutes ses forces sa vie durant.

Christophe accueillit la nouvelle sans ardeur mais il proposa néanmoins à Sabine de venir vivre chez lui.

Il résidait dans un logement HLM à deux tours de chez Monique.

Ici, les immeubles étaient moins hauts que ceux où Sabine avait grandi et elle fut heureuse de ce progrès social.

Christophe travaillait au supermarché et donnait un coup de main à son oncle au garage.

Sabine n’avait pas d’amie et une mollesse s’était emparée d’elle.

Elle l’appellerait Arthur, parce qu’elle avait adoré un film dont le héros portait ce prénom.

Il réparerait toutes les injustices qu’elle avait subies, elle serait une mère plus aimante que la sienne et lui offrirait le confort d’un foyer.


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Le jour de la naissance, Christophe n’était pas à ses côtés.

Il était parti aider une connaissance à plusieurs kilomètres de là, si bien qu’elle n’était pas parvenue à le joindre.

C’est Monique qui se chargea de conduire sa fille qui se tordait de douleur 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 32428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 32 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 à l’hôpital.

Personne n’avait prévenu Sabine de la violence de l’accouchement.

Son corps semblait possédé par une force supérieure qui lui intimait l’ordre d’expulser cette limace chaude et gluante.

La découverte de cet être couvert de sang ne lui fournit pas l’émotion espérée, bien au contraire.

Sur son visage, elle reconnut immédiatement les traits de Christophe et elle en éprouva un profond sentiment de rejet.

Elle le trouvait laid et se sentait incapable de l’aimer.

Sabine ne comprenait rien à cet enfant qui hurlait sans cesse, qu’il fallait nourrir, changer, baigner.

Christophe s’absentait plus encore que durant sa grossesse.

Il lui arrivait de rentrer au petit matin pour prendre une douche et filer au travail sans un regard au nourrisson.

Elle oubliait de le changer et l’état de ses fesses irritées jusqu’au sang lui donnait mal au ventre.

Faire les courses, remplir les papiers du médecin, tout lui semblait insurmontable.

Elle passait ses journées à la fenêtre, allumait cigarette sur cigarette pour tenter d’oublier les cris.


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Souvent, elle s’imaginait prendre le bébé et le lâcher dans le vide, tout doucement.

Mais elle se ressaisissait vite, effrayée par la violence de ses pensées. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 33428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 33 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Elle pleurait sans cesse et n’osait se confier à personne.

Dans ses bras, Arthur se calmait, buvait sans rechigner, souriait, même.

Une fois Monique partie, Sabine se retrouvait seule avec ce nourrisson indéchiffrable.

Sabine appela tous les numéros qu’elle avait en sa possession mais personne ne lui répondit.

On tentait de la rassurer, on lui disait de ne pas s’inquiéter . « Il va bien.

Il a beaucoup de travail, il va t’appeler. » C’est Monique qui lui apprit la vérité.

Christophe vivait désormais avec une collègue de travail.

Leur relation durait depuis un certain temps et au supermarché, tous ne parlaient que de ça. À son grand étonnement, sa fille ne versa pas une larme.

Débarrassée d’un géniteur encombrant, son amour pour son fils pourrait s’épanouir.

Elle se sentit alors submergée par la tendresse pour cet enfant.

Soudain, plus rien ne compta sauf le bonheur d’Arthur.


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Elle se demanda comment elle avait pu ne pas l’aimer pendant ces longues semaines et elle entreprit de répondre à tous les désirs du petit garçon pour se faire pardonner. *** 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 34428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 34 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Sept ans plus tard, regardant Arthur posté à la fenêtre à attendre la venue de cette Héloïse, Sabine sentit la jalousie lui vriller le cœur.

Elle eut tout juste le temps d’entendre Arthur s’exclamer : « Elle arrive ! », et il se précipitait à sa rencontre.

Dévalant les escaliers, il n’eut pas la patience d’attendre l’ascenseur montant, poussif, les étages.

Héloïse était dans le hall d’entrée accompagnée d’une dame âgée.

L’écolière n’esquissa pas même un sourire en voyant arriver Arthur.

Il l’entendit implorer de ne pas rester, qu’elle n’aurait jamais dû être absente le jour des groupes – « C’est la faute de la maîtresse.

S’il te plaît, Amanda, je ferai mon exposé à la maison, je ne peux pas rester ici, j’ai trop peur. » Arthur regardait le visage de la nounou qui lui souriait et lui disait qu’elles allaient repartir, qu’Héloïse ne se sentait pas très bien.

S’il le voulait, il pouvait les accompagner et ils travailleraient dans la chambre d’Héloïse.

Longtemps après leur départ, Sabine le trouva debout au milieu du couloir.


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Il respirait profondément, gardait les 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 35428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 35 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 yeux fermés pour essayer de déceler une odeur.

Il sentait bien la soupe de la voisine du premier, celle qu’il aidait à monter son caddie trop lourd lorsque l’ascenseur était en panne.

Il reconnut aussi le parfum légèrement écœurant de leur voisine qui vivait dans l’appartement du second.

Elle lui passait toujours la main dans les cheveux et l’appelait « mon petit » en riant.

Il y avait aussi une vague odeur des frites de ce midi, à la maison.

Surtout, il cherchait sur lui l’odeur du dégoût. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 36428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 36 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 La blessure de la rencontre ratée avec Héloïse s’était ravivée en fumant sa première cigarette avec Côme.

Même sa morsure serait un cadeau. *** Des mois s’étaient écoulés sans déception.

Et ce lundi matin, Arthur se prépare longuement dans la salle de bains.

Avant de partir, il enfile la veste que Côme lui a donnée quelques jours auparavant.

Il se regarde une dernière fois dans le miroir de l’entrée.

Jette la tête en arrière pour dégager une mèche de cheveux qu’il n’a pas.

Plisse les yeux, fait mine de tirer sur une cigarette, esquisse un sourire.

Un coup d’œil à son 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 37428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 37 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 téléphone le ramène à la réalité.


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En sortant de l’immeuble, la puanteur le saisit à la gorge.

L’amoncellement de poubelles forme un mikado géant à l’équilibre précaire.

Au prochain coup de vent, elles se déverseront par terre et s’éparpilleront dans les rues.

Arthur se frotte les yeux, il vient d’apercevoir la queue d’un rat.

Le jour se lève à peine, les rares réverbères en état de marche n’émettent qu’une faible lumière tremblante.

Les voitures encombrent les trottoirs, quelques véhicules traversent la rue sans ralentir et frôlent Arthur sans le voir.

Il court et parvient à monter dans le bus avant que les portes ne se referment.

Au milieu du parking, une carcasse de voiture fume encore.

Dans les immeubles sans balcon, les fenêtres sont éclairées, témoins des vies cachées, des visages ridés, des sanglots étouffés, des peurs secrètes de celles qui prennent à la gorge dès le matin.

Le bus se fraie un chemin dans les rues encombrées et entame sa route à travers les champs gelés.

Arthur se retourne pour regarder son quartier disparaître au loin jusqu’à ne devenir qu’une ombre.

Il se laisse bercer par le roulement familier du moteur et tripote son paquet de cigarettes.

Il s’y raccroche comme un symbole de sa nouvelle vie.

Un 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 38428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 38 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 barrage bloque l’entrée de la ville.

Les véhicules sont filtrés par les manifestants, laissant planer un nuage de fumée des pots d’échappement.


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Pour passer, il faut négocier, discuter, prêter une oreille attentive aux récriminations.

Ils sont nombreux, ce matin, à s’être rassemblés en emmenant les enfants à l’école avant d’aller au travail.

Des employés, des ouvriers, des retraités, des chômeurs.

Femmes et hommes se sont levés à l’aube, ils ont quitté silencieusement le confort de leur lit.

Certains ont eu hâte de fermer la porte d’un logement déserté par les êtres qui leur sont chers.

Tous unis par une même demande : un peu d’écoute face à leurs difficultés quotidiennes, avec le coût de la vie qui augmente, le sentiment d’être déclassés, laissés-pour-compte au bord du chemin.

Un homme en complet marron souffle bruyamment en regardant sa montre et laisse échapper un juron.

Une dame en veste polaire rose appelle à son travail pour prévenir qu’elle risque d’être en retard.

Arthur enfonce un peu plus sa tête dans sa capuche, sourd à la colère qui gronde dans l’habitacle.

L’important pour lui est de faire comme si tout cela n’existait pas.

Ne pas reconnaître les visages familiers, les anciens camarades, leurs parents croisés au détour d’un 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 39428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 39 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 immeuble ou chez le marchand du coin.

Tous portent le même masque de fatigue qu’il observe tous les jours chez sa mère.

Au collège, les manifestants étaient devenus un sujet de moquerie.

Rester dans la moyenne, faire partie des invisibles.


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Parfois, en classe, il retenait sa respiration de longues secondes pour faire le moins de bruit possible.

Lentement, le bus redémarre et traverse le périphérique qui coupe la plaine en deux.

Le soleil commence à se refléter dans les vitrines des magasins.

Les odeurs de pain chaud se mêlent à l’air frais du matin.

Seuls quelques employés de mairie nettoient à grands jets les trottoirs.

Le bus continue son ascension, l’avenue s’élargit et longe des maisons aux façades ostentatoires.

De l’autre côté de l’avenue, Arthur repère un groupe d’enfants qui se dirigent vers les bois.

Arthur imagine les gros titres des journaux annonçant leur disparition, les gens à leur recherche, les chiens qui aboient.

Il voudrait demander au chauffeur de s’arrêter, de faire 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 40428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 40 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 demi-tour pour les protéger de tous les dangers qu’il perçoit.

D’ailleurs, personne autour de lui ne semble s’inquiéter.

Tous les passagers sont immobiles, moroses, les yeux fixés sur leur portable, tel un troupeau shooté aux calmants, en route pour l’abattoir.

L’angoisse quotidienne du retour au collège reprend Arthur par surprise.

Il respire un grand coup, appuie sur le bouton d’arrêt, descend du bus et finit les quelques mètres qui le séparent de la maison de Côme.

En sortant, il a fait bien attention de ne pas croiser ses camarades de classe.


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Depuis leur première cigarette, les deux garçons font le chemin ensemble matin et soir.

Arthur est toujours resté évasif sur son adresse. « Quelques rues plus bas… » L’explication avait suffi.

Il ne lui demande jamais comment il va, comment ça se passe à la maison, s’il a besoin de quelque chose.

Il s’est habitué à ce compagnon fidèle qui l’attend tous les matins devant sa porte.

Il l’aperçoit parfois de la fenêtre de sa chambre lorsqu’il se prépare et s’amuse à le regarder arpenter le trottoir, estimant le temps qu’il lui faudra pour commencer à s’impatienter.

Comme chaque jour, Arthur se plante en face 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 41428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 41 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 de la grande maison en béton blanc, allume une cigarette et attend.

Et puis, c’est toujours une immense joie de voir débouler Côme les cheveux encore humides, fraîchement douché, les vêtements parfaitement repassés.

Arthur aime leurs moments d’intimité. Être le premier de la journée à lui parler, à respirer son odeur, à partager sa première cigarette.

En chemin, Côme a toujours des tas d’histoires à raconter, de projets.

Il parle de ses vacances à l’étranger, de ses exploits au ski, du dernier restaurant où il a dîné.

Ce soir, en rentrant, il répétera ses gestes devant le miroir.

Il tentera d’imiter sa façon de plisser les yeux en tirant sur sa cigarette, ses intonations.

Mais ces moments lui semblent toujours trop courts.


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Il sait que, bientôt, il va devoir le partager avec d’autres.

L’ombre des imposantes silhouettes de Gaspard et Nathanaël se glissent entre eux.

En s’approchant du collège, il croit même entendre leur voix.

Leur amitié, leurs vacances communes, les week-ends en famille sont autant d’obstacles infranchissables pour Arthur.

D’eux il connaît surtout leur agressivité, leur cruauté, leur mépris pour les plus faibles, les déclassés , comme ils disent.

La loi du plus fort 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 42428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 42 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 qu’ils appliquent inconsciemment, comme si cela allait de soi, comme si le cadeau de leur naissance leur donnait tous les droits.

Arthur préfère les éviter, il baisse les yeux en leur présence, paraît ne pas les voir.

Il a entendu des rumeurs sur des petites amies frappées pour un regard, une infidélité présumée, et redoute plus que tout qu’ils s’intéressent à lui. À peine les grilles de l’établissement franchies, Gaspard et Nathanaël se précipitent sur Côme, lui tapent la main, lui parlent de personnes qu’Arthur ne connaît pas.

Son ami lui échappe et s’éloigne sans un regard pour lui.

Bientôt, il ne sera plus qu’un dos et une chevelure lumineuse.

Et de toute la journée, il ne lui adressera plus la parole.

Il ne reste plus à Arthur qu’à attendre, à regarder les heures tourner.

Plus tard, sur le trajet du retour, ils se retrouveront.


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Lui seul le sait. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 43428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 43 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 44428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 44 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Côme, immobile, a l’air de rêver… Ses longs cils blonds projettent une ombre sur ses joues, sa mèche couvre la moitié de son visage.

Ses yeux sont mi-clos, ses lèvres esquissent des mots incompréhensibles, un filet de bave luit au coin de sa bouche.

Il est vautré sur le canapé dans sa chambre, devant une partie de Call of Duty qui tourne en boucle.

Le soleil d’hiver se couche, la maison est déserte.

Dans quelques minutes, les longues inhalations du bang auront fait leur effet et il aura oublié la présence de son camarade.

Arthur l’a observé en silence préparer la pipe à eau.

Ses gestes sont précis, méticuleux, empreints de solennité, comme une liturgie dédiée au culte d’une défonce immédiate.

Il n’aime pas cette sensation de fumée bloquée dans la poitrine, 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 45428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 45 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 sa gorge qui s’enflamme, le trou noir qui suit.

Lui préfère les joints, même si ses mains tremblent quand il les roule.

Dès que Côme sera suffisamment défoncé, Arthur sortira de la chambre.

Pour l’instant, il guette le moment opportun. À la manière d’un chat, il frôle les murs, touche les meubles, marque de son empreinte chaque objet.


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Le moindre bruit le fait tressaillir et il se fige alors quelques instants, les sens aux aguets, prêt à remonter en courant se réfugier dans la chambre de son copain.

Mais à cette heure-ci, la maison est déserte, Vincent et Diane travaillent, Chloé, la sœur de Côme, ne rentrera que tard de son cours de danse.

Même la femme de ménage a été libérée de ses fonctions.

Il ouvre les tiroirs de la commode du salon, contemple longuement les photos témoignant d’un bonheur ordinaire qui lui échappe.

Parfois, il cache de son pouce le visage de Côme et tente de s’imaginer à sa place.

Il visualise la journée parfaite, père et fils vêtus d’un bermuda bleu marine et d’une chemise blanche, mère et fille dans des robes claires assorties.

En arrièreplan, le soleil de fin de matinée se reflète sur le lac.

Dans son rêve, Arthur croit entendre 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 46428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 46 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 le chant des oiseaux.

Le simple fait de s’imaginer en frère de Chloé le dérange.

Il a peu de temps avant que la nuit ne tombe, signal de départ pour lui.

Il attrape une canette de soda dans la cuisine et remonte à l’étage.

Longtemps, il n’a pas osé pénétrer dans sa chambre.

Il restait de longues minutes le visage collé contre la porte, la main accrochée à la poignée, résistant à la tentation.

Il a fini par s’enhardir, poussant son exploration tous les jours un peu plus.


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Désormais, il connaît chaque centimètre carré de l’antre de Chloé.

En fermant les yeux, il peut décrire toutes les affiches de ballet décorant le mur, la couleur du couvre-lit, la disposition des coussins.

Ce soir, il lit quelques lignes de L’Attrape-cœurs posé sur la table de chevet, ouvre les cahiers de classe et passe son doigt sur les pages remplies de l’écriture régulière de la lycéenne.

Il fouille même les tiroirs à la recherche d’un journal intime dont il serait le héros.

Parfois, il s’allonge sur son lit et ferme les yeux, bras croisés sur la poitrine, le visage couvert du tee-shirt trouvé sous l’oreiller.

Le plus souvent, il se lève précipitamment, 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 47428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 47 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 alerté par un bruit, conscient de l’obscurité qui a envahi la chambre.

Il lisse alors les draps, tente d’effacer les marques de son corps, remet tout en place et rejoint Côme qui l’accueille en souriant, reconnaissant de la présence fidèle de son ami. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 48428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 48 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Salut !

La gorge d’Arthur lui fait mal à force d’avoir crié mais la musique, une fois encore, recouvre sa voix.

Il enregistre les détails de sa tenue : robe noire courte, épaules dénudées, sa main droite tenant un grand chapeau de paille.


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Elle vacille sur ses talons trop hauts et attrape le jeune homme, l’embrasse sur la joue, lui dit qu’elle arrive de San Francisco, qu’hier à la même heure, elle était sur une plage au bord de l’eau.

Elle finit par lui demander pourquoi elle ne l’a jamais vu au club.

Elle rit, n’attend pas de réponse et se précipite sur une fille immense vêtue d’une robe argentée moulante.

On dirait Ariel, la petite sirène… Arthur aimait bien regarder le film avec sa mère quand il était petit.

Il a gardé sa parka, 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 49428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 49 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 l’écharpe autour de son cou le gêne.

Il a fini par suivre les instructions de Côme malgré ses réticences.

Cette maison est bien trop près de leur collège et il a peur d’y croiser quelqu’un qui le reconnaisse.

Les ecstas dans la poche de son pantalon lui rappellent ce qu’il fait ici.

Pour se motiver, il recalcule pour la dixième fois combien cette course va lui rapporter.

C’est simple, il suffit qu’il trouve Léo, qu’il lui remette les cachets et prenne le fric avant de s’en aller.

Côme se charge de trouver la marchandise et les clients, lui se contente d’assurer les livraisons.

Pour suivre la musique, la foule se fait plus compacte.

Une fille parle fort et avec de grands gestes à une dizaine de personnes.

Arthur aimerait contourner le groupe, franchir cette masse qui lui obstrue la vue, mais une douleur le fait sursauter.


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Une cendre de cigarette vient d’atterrir sur le dessus de sa main.

La fille ne s’est aperçue de rien, elle continue son histoire, portée par les rires.

Arthur veut partir et personne ne peut lui dire où est Léo. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 50428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 50 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Enfin, un type s’approche de lui.

Il porte une chemise bleue et une grosse montre au poignet.

Dents blanches, cheveux longs coiffés en arrière, et cet air de maître du monde.

Il lui demande si c’est lui qui cherche Léo, n’attend pas la réponse.

Le type marche vite, slalome entre les invités, fait un check de la main à certains.

Il l’entraîne à l’étage en sautillant dans l’escalier.

Là-haut, la musique est moins forte, des couples enlacés se parlent à voix basse, d’autres s’embrassent.

Quand Arthur pénètre dans la pièce, il aperçoit quatre garçons jouant à un jeu de guerre qu’il ne connaît pas.

Personne ne tourne la tête à son arrivée ; l’écran mobilise toute leur attention.

Arthur se sent stupide, inutile, se balance sur ses jambes, attendant quelque chose qui ne vient pas.

Enfin, une liasse de billets passe de main en main, il n’a plus qu’à tendre le sachet.

Il pourrait se blottir dans un coin et se laisser hypnotiser par la violence qui dégueule de l’écran.

Les autres lui proposeraient peut-être de jouer et il se sentirait important à son tour.


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Mais le type qui l’a guidé à travers les couloirs rouvre la porte et, avec une petite courbette, lui 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 51428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 51 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 montre la sortie.

Arthur se sent alors perdu, incapable de se repérer.

Il frôle des couples qui le regardent et pense entendre des chuchotements sur son passage.

Il touche son visage, passe sa main dans ses cheveux.

L’apparition des escaliers signe la fin de son calvaire.

Dans la salle principale, la meute ondule au son d’un air qu’Arthur n’a jamais entendu.

Sa blondeur solaire, sa délicatesse de peau, comme son frère, sa robe longue rose pâle.

Elle est adossée à un mur, les mains croisées à hauteur de son ventre.

En quelques secondes, il échafaude une histoire qu’il est le seul à croire.

L’émotion bloque le son de sa voix, l’empêchant de l’appeler.

Il serait un chevalier volant au secours d’une princesse abandonnée.

Les rires qu’il entend l’encouragent et le portent.

La foule se met à sauter, un grand type écrase les pieds d’Arthur, renverse un liquide collant sur son pantalon.

Chloé tourne son visage vers lui et ses yeux s’illuminent.

Quelque chose a changé, elle est 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 52428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 52 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 encore plus belle que dans ses souvenirs.

Elle lui sourit, il n’a plus qu’à tendre son bras pour la toucher.


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Son cou épais, sa silhouette massive, ses muscles qu’on devine sous sa chemise, tout concourt à lui faire ressentir sa propre fragilité.

Longtemps, le baiser de Nathanaël et Chloé va le hanter. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 53428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 53 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 54428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 54 13/05/2024 10:53:0913/05/2024 10:53:09 Quelques jours plus tard, alors qu’ils rentrent du collège, la maison des Villeroy, d’ordinaire si calme, est bruyante.

Une grande table a été dressée sous la véranda, des serveurs s’agitent, installent des seaux à glace, des plateaux de petitsfours salés.

Vincent et Diane, exceptionnellement, n’ont pas travaillé aujourd’hui.

Vincent espère que cette soirée lui permettra de se réconcilier avec Alban, son associé, qui n’était pas favorable à ce projet.

Celui-ci estimait avoir bien assez de patients et ne voulait pas s’éloigner du bloc opératoire, sacrifier ses malades sur l’autel de la rentabilité.

Cette clinique, il en avait rêvé, contre l’avis de son père qui ne comprenait pas que son fils perde son temps à vouloir gérer un établissement et abandonne ainsi son métier de chirurgien.

Dix-huit ans s’étaient écoulés et il n’avait jamais regretté son choix.


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Il avait fallu convaincre les 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 55428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 55 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 médecins de les recommander auprès des élus locaux pour obtenir les autorisations d’agrandissement, trouver des financements et continuer à satisfaire les patients.

La clinique des Magnolias était la plus importante à plusieurs kilomètres alentour, elle ne désemplissait pas.

Il disposait des appuis et de la notoriété de son père, et de son propre talent.

Ce dernier s’était fait tout seul en travaillant comme un forcené pour parvenir à devenir chirurgien.

Vincent lui avait offert une superbe opportunité en lui proposant de le rejoindre.

La clinique est maintenant extrêmement rentable pour tous les deux.

Ils touchent chaque fin d’année de confortables dividendes, bien supérieurs à ceux auxquels Alban aurait pu prétendre s’il était resté simple chirurgien.

Cet agrandissement est la victoire de Vincent, la promesse de gains supérieurs, de prestige, une façon aussi de montrer à son père qu’il est définitivement meilleur que lui.

Alban, pas très à l’aise au milieu de toutes ces huiles, trouve que cette soirée est une perte de temps.

Pourtant il avait choisi l’un de ses plus élégants costumes et avait demandé à son épouse de se faire belle.

Plus tôt dans la soirée, il était monté voir Côme 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 56428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 56 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 dans sa chambre.


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Il l’avait trouvé en compagnie d’un copain, en train de jouer à un jeu vidéo.

L’odeur du cannabis l’avait pris à la gorge et l’apathie du fils de Vincent, la rougeur de ses yeux, le sifflement dans la respiration ne lui avait pas permis le moindre doute.

Alban ne comprenait pas que Vincent ne s’occupe pas plus de lui, qu’il le laisse errer ainsi et ne surveille pas ses fréquentations.

Arthur, encore plus silencieux que d’habitude, n’osait à peine bouger, certain d’être jugé.

La nonchalance avec laquelle le chirurgien croisait les mains sur ses genoux, son ton de baryton, son assurance enjôleuse le fascinaient.

Le jeune homme imaginait sans peine des patients confiants, prêts à lui céder un droit de vie ou de mort sur eux.

Pourtant, sous ses airs doux, il sentait le loup qui sommeillait en Alban.

Il avait noté son sourire carnassier, la puissance de ses doigts, devinant qu’ils étaient assez puissants pour briser un cou.

Côme ne l’a même pas invité à rester à la réception.

Il veut juste saisir leur conversation. Écouter quelques instants leurs voix pour pouvoir s’en inspirer plus tard, au calme dans sa chambre.

Il s’imagine reprendre la gestuelle de 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 57428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 57 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Vincent, chaque détail de son comportement, son aisance surtout.

Enhardi, il fait quelques pas de plus dans leur direction.


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Il n’a jamais réellement discuté avec le couple, il les a juste croisés dans leur salon ou au détour d’un couloir.

Chaque fois, Arthur les salue poliment en baissant la tête pour éviter de croiser leurs regards.

Il redoute leurs questions, leurs jugements, plus que tout ses propres hésitations.

La chevelure de Diane tombe en longues boucles sur ses épaules, elle porte une robe de soie blanche qui lui arrive aux chevilles, laissant une épaule dénudée.

Elle tient un verre de vin dans sa main droite, attentive à son mari, souriante.

La chemise claire de Vincent laisse deviner son corps sportif.

Ses cheveux sont coiffés en arrière, sa barbe de trois jours est parfaitement taillée.

Il laisse glisser sa main jusqu’au creux des reins de sa femme.

Alban se dirige vers eux ; elle cherche dans le regard de l’associé de son époux une hésitation, un regret, peut-être la confirmation qu’elle s’est trompée de partenaire il y a dix-huit ans.

Arthur s’immiscerait bien dans cette scène parfaite.

Comme un papillon attiré par le soleil, il s’approche 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 58428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 58 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 maintenant plus près.

Leurs voix sont à sa portée, des voix rauques, harmonieuses.

Quelques bribes de leur conversation lui parviennent.

Il saisit les mots « collège », « notes en chute libre », « inquiétude ».

Et aussi « mauvaise fréquentation », « gosse hirsute », « racaille ».


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Il palpe son visage à la recherche d’un signe de pauvreté.

La certitude de savoir ses origines tatouées sur sa peau l’envahit.

Il se revoit à nouveau dans le hall de son immeuble.

Il a six ou sept ans et cherche à déceler l’odeur du dégoût. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 59428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 59 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 60428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 60 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 C’est samedi, Arthur tourne en rond dans sa chambre.

Les murs l’étouffent, il voudrait les pousser, défoncer à coups de massue les cloisons.

Toutes les minutes, il vérifie que son téléphone n’est pas éteint, consulte sa messagerie, redoutant d’avoir manqué l’appel.

Il se convainc que le réseau marche mal, qu’il n’est pas trop tard pour se retrouver.

La veille, Côme l’a invité à l’accompagner en ville pour acheter des fringues.

Depuis, Arthur n’a cessé d’y penser, même pendant la nuit, flatté que son ami veuille s’afficher avec lui un samedi.

Jusqu’à présent, ils ne s’étaient vus qu’en semaine.

En général, Arthur passe ses week-ends au centre commercial posé comme tant d’autres au milieu de nulle part, entre des champs déserts et des rangées de pavillons identiques, agrémentés 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 61428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 61 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 d’enseignes criardes, de panneaux publicitaires, signes de la folie de consommer des hommes.


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L’endroit est chauffé l’hiver, climatisé l’été et personne ne reproche aux jeunes d’y traîner sans rien dépenser.

Il y retrouve l’unique ami de son enfance qu’il ait conservé : Sébastien.

Lui vit seul avec son père dans l’immeuble voisin.

Dans ce quartier, où les pères sont généralement absents, il fait figure d’exception.

Sans un mot, sans même prendre le temps de dire au revoir à son fils.

Jean-Paul et Sébastien ne lui en ont jamais voulu.

Comment en vouloir à quelqu’un qui rêve de liberté ?

Ils ont créé leur cocon, remplacé l’absente par une bonne humeur, forcée au début, mais qui a fini par s’installer comme un trait de caractère.

Même s’il s’oblige à ne pas entendre sa manière d’avaler les mots, à ne pas voir son oreille percée et sa doudoune usée.

Même s’il fait semblant de ne pas le comparer à Côme.

Il est bientôt midi et Arthur n’a toujours pas de nouvelles de Côme.

Il lui a envoyé un texto, laissé un message et est tombé directement sur son répondeur.

Il a un peu honte de lâcher son ami et laisse sonner dans le vide.

Plutôt que de ne rien faire, Arthur décide de sortir.

Il se dirige vers l’arrêt de bus qui arrive 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 62428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 62 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 peu après.

Au barrage, les manifestants sont plus nombreux qu’en semaine.

Des hommes, des femmes de tous âges plaisantent, dévorent à pleines dents des sandwichs.


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Une odeur de saucisses grillées plane toujours dans l’air à cet endroit du trajet.

Une musique populaire s’échappe d’une vieille sono, quelques notes que tout le monde connaît.

De loin, ils ressemblent à ces groupes d’amis que l’on croise parfois le week-end.

On pourrait croire qu’ils se sont réunis pour boire un verre, jouer aux cartes, parler du temps qui passe.

On oublierait presque la vraie raison de leur présence : crier au monde leur misère.

Arthur ne reconnaît pas les rues qu’il a l’habitude de voir désertes quand il passe là, tôt le matin et en début de soirée. À la descente du bus, il met quelques instants à s’orienter.

Côme ne lui a toujours pas répondu et Arthur ne sait vraiment pas où le retrouver.

Sur la place centrale, les brasseries ont nappé de blanc les tables.

Les tenues d’apparat sont de sortie, on sent que chacun a fourni un effort, on est là pour s’exposer aux regards.

On jauge, on rit aux éclats, on parle de maisons et de voitures.

Le bruit des conversations parvient dans 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 63428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 63 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 un brouhaha aux oreilles d’Arthur.

Sa mère ne prend plus le temps de faire des courses.

Il fouille dans ses poches à la recherche de quelques pièces de monnaie.

Il s’arrête devant une boulangerie mais la vitrine est trop propre, trop belle, même les sandwichs l’intimident.


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Il voudrait trouver un fast-food, quelque chose de simple, de familier, où il pourrait manger des frites et de la mayonnaise.

Il s’engage dans une rue qu’il connaît, la grande avenue qui monte jusqu’au collège.

Il n’a pas l’intention d’aller chez Côme, mais désire fuir cette cohue inhabituelle.

Il y a un chemin qui traverse la forêt et mène au point d’eau.

Le souvenir des baraques à hot-dogs lui fait accélérer le pas.

Il arrive au croisement avec le chemin, emprunté par les enfants l’autre matin.

En s’enfonçant, il craint de ne plus avoir de réseau et de manquer Côme.

La boue noire adhère à ses chaussures, ralentissant son allure, marquant ses empreintes au sol.

Enfin, la clairière 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 64428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 64 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 s’ouvre à lui.

Le soleil, encore chaud pour la saison, l’éblouit.

Les restaurants sont pleins, les familles pique-niquent sur la pelouse, les enfants jouent au ballon.

Arthur n’a aucun mal à trouver la baraque, elle est exactement au même endroit que dans ses souvenirs.

Une petite fille le bouscule et il s’arrête pour lui sourire.

Des groupes de jeunes font de la barque, rient, prenant leur éternité pour acquise, ignorant les mâchoires du temps qui déjà se referment sur eux.

Les couverts en argent brillent, les serveurs portent des plateaux chargés de plats de poissons.

Cette intonation grave, ce rire clair… Un frisson court le long de son dos.


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De loin, il aperçoit les chevelures blondes du frère et de la sœur, les manières affectées des parents, la silhouette d’Alban.

Il n’en revient pas de sa chance, il en oublie sa faim.

Comme un accusé, il prépare mentalement un tas de raisons pour justifier sa présence.

Un déjeuner avec sa grand-mère, un rendez-vous avec son père, des retrouvailles avec un ami de longue date.

En silence, il travaille son intonation, sa gestuelle.

Il secoue ses cheveux qu’il porte court, sourit le plus naturellement possible, mime la surprise.

Il ne veut pas qu’ils sentent sa détresse, sa solitude. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 65428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 65 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Côme lui fait face.

Arthur perçoit son léger battement de cils, ses joues rougir, son visage se figer, la tête qui se détourne.

Et le rire forcé… Arthur comprend qu’il aura beau l’attendre toute la journée, Côme ne l’appellera pas. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 66428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 66 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Vincent arrive toujours le premier et repart le dernier de la clinique.

Le soleil n’est pas encore levé quand il gare sa voiture sur le parking et traverse le parc aux arbres centenaires.

Il allume la machine à café et prend le temps d’étudier les dossiers des patients.

La nuit qui se prolonge à l’extérieur l’aide à se concentrer.

Il regarde les vertèbres cassées, les os ressoudés, les chevilles en miettes.


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Pose des diagnostics, vérifie la pertinence des actes.

Ces simples tâches lui permettent de rester connecté à son métier de soignant, de s’évader des tâches administratives sous lesquelles il croule.

Dans ces quelques mètres carrés qui lui servent de bureau, il est le plus heureux des hommes.

Il y retrouve la fierté du jour où il a ouvert sa clinique.

Il venait alors de se marier avec Diane qu’il avait rencontrée sur les bancs de l’université et elle attendait leur premier enfant, leur fille Chloé.

Tous les soirs, avant de rentrer chez lui il fait 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 67428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 67 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 un tour dans les couloirs de son établissement.

Il passe sa blouse blanche, s’empare de la liste des patients et profite de son royaume.

Il salue les malades, les femmes de ménage, les aides-soignantes, les infirmières.

Il met un point d’honneur à prendre des nouvelles du petit dernier, de la grand-mère hospitalisée, du mari au chômage.

Souvent, il s’arrête dans la salle de repos des infirmières, boit un café avec elles, partage une friandise.

Il raconte des histoires qui font rire tout le monde.

Vincent aime donner l’image d’un patron accessible, à l’opposé d’Alban qui reste enfermé dans sa tour d’ivoire.

Il prolonge ces minutes volées pour profiter des regards pleins d’admiration.

Depuis combien de temps Diane ne le regardet-elle plus ainsi ?


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Des années. À quel moment le confort et la routine ont-ils éteint le lien qui les unissait ?

Comment sont-ils devenus des étrangers l’un pour l’autre alors que tous admirent leur union ?

Leur couple s’était peu à peu transformé en petite entreprise, chacun étant surtout préoccupé à développer les bénéfices de leur travail.

Un chalet au ski, des vacances dans des resorts à l’autre bout de la planète, une maison en béton blanc sur les hauteurs de la ville.

C’était 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 68428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 68 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 bien assez pour Diane, mais pas pour lui.

Alors Vincent s’étourdissait au travail, repoussant les limites de la réussite, croyant retrouver un peu d’admiration de la part de sa femme.

Pourtant, une parcelle de son cœur se souvient précisément de cet amour fou qu’ils ont vécu.

Il n’a qu’à se concentrer quelques secondes pour retrouver les sensations de leur première fois.

Il peut citer avec exactitude les vêtements qu’elle portait, ce pull bleu clair qu’il aimait tant, la grosse écharpe beige dans laquelle elle s’enroulait lorsqu’il faisait froid.

Lui, qui collectionnait les aventures féminines, s’était transformé en amant fidèle.

Pour la séduire, il travaillait jour et nuit, avec l’aide d’Alban.

Il avait fini deuxième de sa promotion d’internes, juste derrière son ami.

Certain de son aura, il pensait éblouir la jeune femme, fier d’avoir consenti à des sacrifices pour l’emporter.


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Malgré tous ces efforts, Diane avait immédiatement détesté Vincent.

Il représentait tout ce qu’elle abhorrait chez un homme.

Elle le trouvait léger, arrogant, et les récits de ses exploits amoureux lui parvenaient régulièrement.

Alban était plus doux, plus travailleur, les faiblesses qu’il laissait paraître l’émouvaient.

Elle voyait l’humain en lui alors qu’en Vincent elle ne lisait que le prédateur.

Dans un premier temps, Alban avait emporté la partie.

Les longues soirées 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 69428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 69 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 passées à réviser leurs examens les avaient rapprochés et ils avaient entamé une histoire.

Alban se pensait même amoureux, mais c’était oublier que Vincent ne connaissait pas l’échec.

La résistance de la jeune fille attisait son désir, alors il échafaudait des plans pour la conquérir.

Le père d’Alban était tombé malade au cours de sa dernière année de médecine.

Le jeune homme enchaînait les gardes et les heures auprès de sa famille.

Vincent en avait profité pour inviter Diane et lui présenter son père, un neurochirurgien renommé.

L’alchimie entre la jeune fille et le spécialiste avait opéré.

Le vieil homme, qui reprochait à son fils son dilettantisme, trouvait en cette jeune femme toutes les qualités qu’il avait espérées pour son enfant : la passion, l’ardeur au travail, un dévouement total à la science.

L’harmonie de leur duo excluait Vincent totalement.


Chunk 42/154

En leur compagnie, il se sentait gauche, inutile, de trop.

Pour finir, Diane était devenue cheffe adjointe dans le service dirigé par son beau-père à l’hôpital.

Aujourd’hui Vincent ne croit plus au bonheur de la famille idéale.

La première fois qu’il a trompé Diane, la culpabilité l’avait empêché de dormir.

C’était la fille d’une patiente dont il a oublié le visage.

Ils avaient échangé et s’étaient retrouvés 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 70428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 70 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 dans un hôtel bon marché.

Il avait hésité à tout avouer à son épouse, certain qu’un repentir sincère suffirait à se faire pardonner.

Mais il connaissait assez sa femme pour comprendre que le pardon ne viendrait pas.

Son exigence, son sens des valeurs, sa transparence interdisaient tout compromis.

Vincent avait préféré la lâcheté au risque de tout perdre.

Et il s’était tu… Depuis, il oublie ce silence dans des aventures passagères toujours plus nombreuses, dans des voitures toujours plus puissantes.

Sans se rendre compte qu’en s’éloignant d’elle, il se perdait. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 71428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 71 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 72428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 72 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Côme n’est pas de bonne humeur ce matin.

Son visage est livide, de larges cernes violets soulignent son regard.


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Sous la douche, la brûlure de l’eau sur son corps frigorifié avait calmé ses douleurs à l’estomac.

Posté à la fenêtre, il fixe la silhouette d’Arthur qui l’attend et cela le contrarie encore plus.

Au nuage de fumée blanche qui sort de sa bouche, Côme perçoit qu’il grelotte.

Sa gentillesse, sa prévenance, sa servilité l’énervent.

Il hésite à lui envoyer un message, inventer une excuse, dire qu’il est malade, qu’il n’a pas entendu le réveil.

Il imagine la déception qu’il pourrait lire sur le visage d’Arthur et la joie cruelle qu’il ressentirait.

Mais le jeune homme déteste la solitude et le trajet dans le froid l’ennuie.

Dissimulé derrière le rideau, il compte les secondes en souriant et attend le dernier moment pour sortir.

Arthur est habitué à ses sautes d’humeur et sait qu’il suffit d’attendre pour qu’il redevienne 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 73428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 73 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 le Côme qu’il aime.

Il tente de le lancer sur ses sujets favoris mais son ami se moque de sa façon de parler, de son accent, avançant sa bouche dans une mimique grotesque pour y parvenir.

Il se demande ce qu’il a pu faire de mal, sent la panique s’emparer de lui.

Pour une fois, la vue du portail du collège est un soulagement.

Même s’il ne peut s’empêcher d’avoir le cœur serré lorsque son ami se précipite sur Gaspard et Nathanaël.

Plus tard dans la matinée, Arthur profite d’un cours qui vient de sauter pour rejoindre la salle d’études.


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Cela lui laisse du temps pour réviser son contrôle de maths.

Depuis qu’il passe toutes ses soirées chez Côme, ses résultats sont en chute libre.

Son bulletin du premier trimestre affiche un avertissement.

Dans la salle, il s’installe à l’écart des autres qui travaillent en groupes.

Ils chuchotent entre eux, parfois les rigolades fusent.

Installé en face de la porte d’entrée, il surveille les allées et venues.

Chloé est au lycée depuis l’année dernière mais il continue à la voir partout.

Quand la porte s’ouvre, il pense d’abord à une hallucination.

Mais les silhouettes de Nathanaël et Gaspard dans son sillage le ramènent à la réalité.

Il replonge le nez dans son manuel et tente de 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 74428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 74 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 toutes ses forces de les ignorer.

Le raclement de la chaise en face de lui le fait sursauter.

Quand il lève les yeux, Nathanaël est assis de l’autre côté de la table.

Les deux autres, restés debout, le dominent, les bras croisés.

Il regarde la porte, estime le temps qu’il lui faut pour rejoindre la sortie en courant.

Nathanaël doit sentir que sa proie veut lui échapper et saisit son avant-bras.

Il approche son visage, Arthur peut sentir son souffle.

Il veut savoir pourquoi il était à la soirée chez Léo.

Arthur cherche l’aide de son ami, mais celui-ci ne bronche pas, a les yeux dans le vague.

Nathanaël répète sa question, laisse planer un long silence.


Chunk 45/154

Il comprend mieux maintenant pourquoi il traîne toujours avec Côme.

Il sent la menace s’éloigner et esquisse un sourire.

Il aimerait bien se montrer spirituel, lui taper dans la main, lui dire qu’ils ne sont pas fâchés, même si son avant-bras porte encore les marques de ses doigts. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 75428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 75 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Mais il ne trouve rien à dire, comme si son cerveau ne fonctionnait plus.

Lorsque la sonnerie retentit, il croit être tiré d’affaire mais Nathanaël se lève avant lui, le toise et se penche en exerçant une pression sur sa nuque.

Il lui chuchote à l’oreille de lui donner le shit qu’il a sur lui à la recréation.

Pourtant, Arthur tremble encore quand il retourne en classe. 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 76428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 76 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Arthur a donné les barrettes à Nathanaël, effrayé qu’on puisse le repérer.

Il a attendu vainement une réaction de la part de Côme.

Il ne demandait pas des excuses, mais un clin d’œil, un hochement de tête, n’importe quel signe qui rappellerait leur complicité et que, malgré les apparences, ils étaient bien du même côté. À la fin des cours, il part seul, la gorge serrée, incapable d’envisager un avenir sans son meilleur ami.


Chunk 46/154

Quand Côme le rejoint dans la rue, lui tapant sur l’épaule, il tente de se justifier de ne pas l’avoir soutenu, lui assure avoir compati à sa détresse et confie sa propre peur qu’on le dénonce à son père.

Il ne répond rien quand son ami affirme qu’il risque moins que lui.

Arthur s’est tu mais a gardé longtemps la sensation d’avoir reçu un coup de poing dans le ventre.

Une heure plus tard, Arthur est assis devant le 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 77428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 77 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 bureau de Vincent.

En montant dans la chambre de Côme, il a remarqué que la porte était entrouverte.

Il a souvent imaginé pénétrer dans cet espace sacré qui recèle certainement de véritables trésors.

Il a attendu que la cérémonie du bang s’achève et que Côme soit assez stone pour s’éclipser.

Une fois à l’intérieur, Arthur a l’impression de pénétrer dans un musée à la gloire de Vincent.

D’immenses photos de lui ornent les murs de la pièce.

Des coupes portant son nom gravé s’accumulent sur les étagères.

Quelques photos de jeunesse trônent aussi sur le bureau, Vincent après un match, ou lançant un ballon.

Côme ressemble à son père, mais en moins grand, moins musclé, constate l’adolescent.

En revanche, il n’y a aucune photo de ses enfants ou de leur mère.


Chunk 47/154

Il repère rapidement des dossiers, saisit au hasard le dernier en dessous de la pile, un gros dossier rouge avec le nom de la clinique, Les Magnolias , d’une écriture que seuls les médecins ont l’arrogance de se permettre.

Il l’ouvre et tente de comprendre les colonnes de chiffres, les annotations au crayon.

Comme avec Sébastien lorsque, enfants, ils prétendaient être des cow-boys ou des Indiens.

Il dirige une multinationale, gère des centaines d’employés et prend des décisions importantes.

Il aimerait tellement 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 78428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 78 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 partager ce moment avec Côme.

Il est tenté, l’espace d’un instant, d’aller le chercher, de le sortir de sa torpeur.

Mais il arpente la pièce, le dossier rouge à la main, téléphone à l’oreille comme s’il tenait une conversation décisive.

Quand il sera plus grand, il sera comme Vincent, mieux certainement.

Il n’aura pas la vie minable de sa mère, il ne vivra pas dans son quartier pourri, avec des immeubles si hauts qu’ils obstruent l’avenir, où l’habitude de la déception empêche de rêver.

Pris dans son jeu, il n’entend pas la voiture de Vincent se garer dans le jardin, ni la porte d’entrée claquer.

Les pas dans l’escalier le surprennent, il a juste le temps de glisser le dossier sous son pull et de rejoindre la chambre de Côme.

Son regard est vide, ses mains s’agitent légèrement.


Chunk 48/154

La chambre est encombrée de sacs de vêtements neufs pas encore ouverts, encore une journée shopping sans lui.

Le dossier collé contre son ventre, Arthur a chaud.

Il est certain que tout le monde va voir sur son visage qu’il est un voleur.

Il est à la porte quand Côme lui propose de l’accompagner faire les magasins le week-end prochain.

Une fois de plus… 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 79428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 79 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 80428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 80 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 Tu pars déjà ?

Ces mots, Vincent les a entendus des dizaines de fois.

Il grommelle non mais finit d’un trait son verre de whisky, ramasse ses affaires posées sur une chaise et s’enferme dans la salle de bains.

Il tâte son pantalon à la recherche d’un sachet, sort la précieuse poudre et sniffe un trait de coke.

Il ressent l’engourdissement de sa langue, un sentiment de toutepuissance l’envahit.

Il inspecte son nez dans la glace pour effacer les traces blanches.

Cette fille allongée, il sait qu’elle attend un geste, une promesse, juste un mot.

Une relation sans lendemain, deux adultes consentants qui désirent passer un bon moment… Il se penche et dépose un baiser insignifiant sur sa joue.

Avant de partir, il lui dit de prendre son temps si elle le désire, tout est réglé.


Chunk 49/154

Dans le couloir, les employés de l’hôtel saluent 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 81428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 81 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 avec discrétion ce client généreux.

Le voiturier lui tend ses clés, il a pris soin d’allumer le chauffage.

Son téléphone est toujours sur silencieux mais cette précaution s’avère superflue.

Diane ne s’est pas inquiétée de savoir pourquoi il rentrait si tard.

Seule Chloé lui a envoyé un message pour l’informer qu’elle révisait ses cours chez une amie.

Il monte le son de la musique, les rues sont désertes, la ville lui appartient.

Durant le trajet, il a imaginé tout dire à sa femme et lui proposer de refaire leurs vies dans un autre lieu.

Quitter ce confort qui les emprisonne, se réinventer pour pouvoir s’aimer de nouveau.

Dans l’entrée, pendant quelques instants il imagine être seul et cela le réconforte.

Mais des bruits de bagarre lui parviennent de l’étage.

Sûrement un de ces jeux de guerre stupide qu’affectionne son fils.

Il monte rapidement les escaliers et dépose quelques papiers dans son bureau.

En sortant, il sursaute en voyant un garçon hirsute surgir de la chambre, qui le salue et disparaît dans le couloir.

Vincent déteste ce copain de Côme qui arpente le trottoir dès le matin, tournant en rond en attendant son fils.

Il lui fait penser à un épagneul avec ses yeux tristes et l’air de toujours quémander une caresse.


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Instinctivement, il sait que même 428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 82428471LVU_FRACTURE_CC2021_PC.indd 82 13/05/2024 10:53:1013/05/2024 10:53:10 le plus fidèle animal peut mordre la main qui le nourrit.

Lorsqu’il pénètre dans la chambre, Côme rit aux éclats devant des scènes de tuerie, les yeux rivés sur l’écran.

Il ne prend pas la peine de tourner la tête, ni de cacher sa pipe à eau et les Kleenex souillés.

Le désordre, l’odeur insoutenable, le sentiment de gâchis, tout concourt à animer l’exaspération de Vincent pour ce fils qu’il ne comprend plus.

Il lui demande de ranger sa chambre, calmement d’abord.

Mais lorsqu’il comprend qu’il se moque de lui, la colère s’empare de Vincent.

Il saisit son bras et le secoue avec une violence qui l’étonne lui-même.

L’adolescent remue tel un pantin désarticulé, incapable de se défendre contre l’attaque brutale.

La rage du père explose, il en veut à ce gosse qui le force à céder à ses démons. À ressembler à son propre père.

Côme se met à pleurer. « Comme une fillette », lui hurle Vincent .

Il saisit les vêtements éparpillés sur le lit et les lui jette à la figure.

Il voudrait le faire disparaître, l’ensevelir sous ce monceau. À peine rentrée du travail, Diane entend les hurlements à l’étage.


… et 104 chunks supplémentaires.

Matria

Matria

Informations sur le livre

  • Auteur: Mona Messine
  • Genre: Roman
  • Nombre de pages: 224
  • ISBN: 001-224-M
  • Année: 2024
  • Nombre de chunks: 138

Contenu

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398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 1398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 1 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 2398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 2 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 Matria 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 3398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 3 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 © Éditions Livres Agités, 2022 Éditions Livres Agités 12 rue Alibert 75010 Paris www.livresagites.fr 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 4398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 4 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 Juliette Garrigue Matria 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 5398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 5 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 6398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 6 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 À Jeannette et Milo, les extrémités de ma vie Aux femmes, sœurs et amies Aux hommes aussi 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 7398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 7 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 8398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 8 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 PROLOGUE Pour venir sur Matria , il faut remplir quelques conditions : avoir une bonne raison, la mettre en poésie et l’écrire, convaincre.

Sauf à y être né ou à avoir été choisi arbitrairement, on ne peut pas vivre indéfiniment sur l’île.

Pour ne pas perturber l’équilibre écologique, le nombre de résidents ne peut excéder simultanément la cinquantaine.


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Ainsi peut se résumer l’essentiel du pacte établi avec le gouvernement du continent. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 9398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 9 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 10398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 10 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 première partie « Belle, que diront vos parents Quand vous verront sans votre amant ? – Leur dirai que j’ai fait de toi Ce que voulais faire de moi ! » Renaud , le tueur de femmes1 Anonyme , xviie siècle (France d’oïl) 1.

De Joachim du Bellay à Cyrano de Bergerac , Paul Éluard, t. 2, Paris, Seghers, 1978. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 11398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 11 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 12398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 12 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 CHARLOTTE Six heures que je suis enfermée là-dedans.

Ma concentration est à son maximum quand je suis au cœur de la machine, coupée du monde vivant.

Je fais abstraction de la lumière du jour, du bruit du dehors, du vent qui détournerait mon attention, du soleil qui me ferait mollir.

Mes articulations font le bruit d’écrous qui s’imbriquent, mon souffle est chaud comme la flamme du chalumeau, mes mouvements sont précis, ma transpiration est grasse, lourde.

J’ai bossé comme une damnée toute la journée pour boucler le chantier.

Mon bleu est détrempé, mon masque me colle à la peau, mon dos est en miettes, mes mains me brûlent.


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Encore une soudure, et la turbine hydroélectrique sera réparée. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 13398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 13 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Fini !

C’est du bon boulot, Charlotte ! Ça fait quand même quelque chose une fin de chantier.

Un truc qui pique, pareil à de la rouille au creux des côtes.

Je me revois il y a trois semaines dans le bureau du patron qui m’accueille avec son grand sourire, un peu faux-cul : « J’ai une mission pour toi… Du sur-mesure ! » La demande était spéciale ; il fallait que ce soit une femme.

On n’était pas nombreuses sur le continent à avoir les compétences requises.

Difficile de percer ce que cachait vraiment ce sourire satisfait.

Ou alors feignait-il un trop grand enthousiasme, histoire que je n’hésite pas trop ?

Si ça se trouve, il était juste content de se débarrasser de moi quelque temps.

Ou tout cela à la fois. Ça tombait bien… Je venais de me faire larguer et dans la foulée de perdre mon grandpère.

J’en avais assez de traîner mes savates et ma tristesse.

Et puis j’ai toujours adoré faire de nouvelles expériences, et celle-ci me plaisait.

Poser les pieds sur Matria, l’île des femmes, proche et lointaine à la fois, à une distance d’à peine cinquante, peut-être soixante milles du continent. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 14398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 14 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Des jours que je n’avais pas ressenti un quelconque enthousiasme… Quand est-ce que je pars ?


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Je suis arrivée le lendemain au petit matin, à bord d’une navette spécialement affrétée, attendue comme le messie par un petit groupe de femmes tant les réparations étaient urgentes.

Elles m’ont assaillie de questions tout en me délestant de mes bagages : « Tu as fait un bon voyage ? » « Donne-moi ça, je m’en occupe, tu le retrouveras ce soir dans ta chambre. » « Viens, nous te conduisons jusqu’à la centrale. » « Moi, je prends tes outils. » « Par quoi vas-tu commencer ? » « Tiens, un encas. » « Quitte ta veste, tu vas avoir chaud. » « T’as soif ? » « C’est par là ! » Je n’ai eu ni le temps de répondre, ni même l’occasion d’observer mon nouvel environnement.

Quand elles m’ont enfin laissée seule dans le local technique, j’étais soulagée.

Mais une tête a soudainement surgi dans l’entrebâillement de la porte. – J’ai failli oublier !

Un dessin sur un vieux papier kraft, aux coups de crayon si enfantins qu’ils en étaient attendrissants.

L’île était représentée comme un haricot sans relief, couvert de 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 15398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 15 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 pictogrammes archaïques surmontés de croix indiquant les différents lieux – maisonnée, bergerie, centrale, atelier, petite maison grise, fabrique, épicerie, paysannerie, village des enfants – et, crayonné en bleu tout autour, l’océan.

En un coup d’œil, j’en avais appris un peu plus. – Toi, tu es ici !


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Et ce soir, Marianne t’attendra là, m’a indiqué la femme, reliant de son doigt un chemin invisible entre la centrale et la maisonnée.

Allez, bon courage ! – Mais c’est qui, Marianne ? – Tu verras bien, c’est la patronne !

En guise d’encouragement, elle a serré très naturellement mes mains entre les siennes.

Ce geste affectueux m’a donné un élan supplémentaire pour commencer sans plus tarder mon travail.

Vu l’étendue des dégâts, trois semaines ne seraient pas de trop pour venir à bout des réparations… J’étais prête, déjà, à passer la nuit dans le local technique, mais la carte posée sur mon sac me rappelait que Marianne, la « patronne » de l’île, m’attendait.

En route, j’ai rencontré une jeune femme qui s’est présentée comme « la bergère ».

Quelques 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 16398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 16 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 mots échangés sur la douceur du soir, et elle n’a pas tardé à me demander : – J’ai une bête à soigner.

Tu voudrais bien amener ça à la maisonnée ? Ça me fera gagner un temps précieux.

J’ai donc poursuivi mon chemin les bras chargés d’une cagette exhalant l’odeur de petits fromages de chèvre recouverts de branches de thym.

La maisonnée apparut en surplomb d’un escalier sinueux taillé dans la roche. Était-ce là que j’allais séjourner ?

De prime abord, la bâtisse ressemblait à un ancien bâtiment administratif plutôt austère.

Gravissant l’escalier, je ressentis une force étrange.


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Combien de pas avant moi avaient participé à polir la roche ?

Je m’imaginais grimper l’échelle du temps, quand… – Bienvenue, Charlotte !

La voix dévala jusqu’à moi dans un roulis mélodieux et enjoué. – Marianne ?

Elle était allongée sur la dernière marche, lascive, ses cheveux empêtrés dans un petit buisson.

Je l’ai rejointe prestement pour l’aider à se redresser.

D’apparence charpentée, Marianne était pourtant légère. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 17398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 17 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 – Je suis vidée.

C’est le jour des soins aujourd’hui, me dit-elle en se frottant les mains.

Beaucoup de femmes vont bientôt partir, alors elles ont défilé les unes après les autres !

Le contact physique faisait apparemment partie des conventions sociales.

Mais son corps exhalait une forte odeur de sauge, de cannelle, ou quelque chose comme ça.

Puis, dans une grande respiration, elle a redressé la tête, me gratifiant cette fois-ci d’un lumineux sourire.

Quelques marches en dessous de Marianne, avec en arrière-plan l’imposant bâtiment, je me sentais devenir une toute petite chose qui attendait qu’on lui donne la permission d’avancer.

J’ai d’abord été prise d’un rire nerveux face à son silence imperturbable et ses yeux qui n’hésitaient pas à parcourir mon visage.

Plus elle me fixait, plus son sourire s’élargissait, m’invitant, je l’appris plus tard, à ce temps d’observation mutuelle nécessaire à une vraie rencontre.


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D’abord déroutée, j’ai fini par avoir envie de défier son regard et je me suis mise à la détailler à mon tour.

Sa longue chevelure vaporeuse électrisée par l’air marin dessinait une aura argentée autour de son visage.

Sans cela, elle aurait 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 18398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 18 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 pu être la plus commune des femmes.

Pas de maquillage, pas de bijoux, pas de montre, pas de coiffure élaborée, rien pour soutenir ni rehausser quoi que ce soit.

Seule une large manchette de bronze enserrait son bras et un tissu blanc lui barrait le buste, une épaule prise, l’autre libre.

On aurait dit Artémis, cette déesse qui me fascinait tant !

Elle se fondait dans la nature et nul artifice ne venait altérer sa beauté pure.

Pourtant sur son visage aux joues tannées, les rides écrivaient les maux de sa vie.

Suivant le chemin broussailleux de ses sourcils, je me laissai prendre dans le tunnel de ses yeux noirs.

Son regard était hypnotique. À l’inverse, son cou replet de petite fille me rappelait celui de ma grand-mère dans lequel je me nichais enfant.

Comme si elle m’avait sentie glisser dans la mélasse de mes souvenirs, elle a soudain retiré la cagette de mes bras – « Allez ! » – et m’a conduite jusqu’à la terrasse qui se cachait derrière un rideau d’ifs, m’indiquant de prendre place à une table qui, les jours suivants, serait notre point de retrouvailles quotidien.


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Pour l’heure, un peu sonnée, je découvrais ce coin où la glycine était la plus odorante et où l’océan apparaissait par touches comme des milliers d’yeux bleus clignotant dans les branches vertes et frissonnantes des grands 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 19398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 19 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 arbres.

Impossible d’oublier qu’ici, partout, tout le temps, l’océan vous cerne. – C’est là que je vais dormir ? lui ai-je demandé. – À l’arrière de la maison, à deux pas du four à pain et de la cuisine.

Il y a une petite chapelle, elle te servira de chambre le temps que tu passeras sur Matria.

Le soir même, le petit groupe de femmes qui m’avait accueillie m’a retrouvée avec un enthousiasme intact.

Elles ont eu vite fait de m’enivrer de leurs paroles et de leur liqueur de prune aussi forte que réconfortante.

Nous avons dégusté les fromages que j’avais ramenés et un plat de légumes du jardin mijotés à l’ail et au thym.

Marianne, restée en retrait toute la soirée, se reposant sur un mur de pierres sèches, le regard planté dans le ciel, s’est soudain levée pour me sauver en envoyant tout le monde au lit.

Le lendemain matin, toutes s’étaient volatilisées.


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Marianne m’avait expliqué la veille qu’à cette période, la plupart des habitantes parcouraient l’archipel ou se rendaient sur le continent pour échanger des produits artisanaux, ramener des vivres, des livres, rencontrer d’autres gens… Après une dure journée et une spectaculaire 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 20398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 20 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 rencontre, j’avais donc passé ma première nuit sur Matria.

Depuis, chaque matin quand je me glisse hors du lit, je me prends pour une sainte moderne qui ferait son apparition en tee-shirt blanc XXL et j’imagine que l’aurore n’appartient qu’à moi.

Approchant du four à pain, mon ventre me rappelle à ma condition d’humaine ; je file alors à la cuisine me faire un café et croquer dans la brioche dorée et encore gonflée par la chaleur qui m’accueille avec constance.

Je n’ai jamais trouvé qu’un petit bout de papier, avec toujours le même message : « Bonne journée, Charlotte. » Au début, je voulais payer mon petit déjeuner, mais l’argent est resté sur la table, s’entassant jour après jour sur un coin du comptoir sans que jamais personne ne mette la main dessus.

Après tout, je suis peut-être sur une île all inclusive !

Pour l’heure, le corps las mais satisfait du travail accompli, je saisis un tournevis et l’utilise comme levier pour décapsuler une bière que j’ai dérobée pour l’occasion à la cuisine.

L’île m’aura été bénéfique, mais l’idée de retrouver le continent et mes deuils intacts m’effraie.


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Je crains qu’ils ne m’assaillent avec une force 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 21398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 21 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 redoublée.

Les cartons entassés dans le couloir de mon appartement, toutes les affaires de mon grand-père à trier, les réponses aux condoléances, et puis les courses à faire, les ordres à recevoir suivis d’acquiescements, les factures à payer.

Et ma vie prochaine de célibataire… Cette grève de mecs m’a fait du bien.

Vu d’ici, le continent m’apparaît quand même comme un dédale d’emmerdes.

Allez, il me faut maintenant ranger tous mes outils.

J’y annote toujours toutes mes interventions, les questions techniques auxquelles je suis confrontée, là où je bute, ce que j’arrive à résoudre, les erreurs à ne pas reproduire, mes impressions aussi, l’ambiance qui règne au sein de l’installation dans laquelle j’interviens, les bruits et les gens que je croise.

Ce peut n’être rien, un souffle, un sifflement, un regard.

Au fil de mes soirées avec Marianne, j’ai caché dans mon carnet de chantier l’histoire de Matria.

Une des premières choses que j’ai relevée, c’est que Marianne semble dénuée de peur.

Comme si c’était la forme innée de sa bouche. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 22398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 22 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 « Une vraie porte d’entrée.


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Il faut oser s’y aventurer, au cours d’un repas, d’un échange, d’un baiser, passer le vestibule et réveiller la danse du serpent de cette langue ! » Je rêve, ou c’était un coup de foudre ?

Plus loin : « La bouche de Marianne, je m’y accroche et m’y balance comme un grimpeur à sa falaise, les yeux rivés à la prise incertaine d’un grain de beauté qui semble vouloir s’ébouler, petit rocher mal calé au-dessus d’une grève enchantée… » Mais j’avais bu ! Ça serait bien la première fois qu’une femme me ferait de l’effet. À croire que j’étais amoureuse… Envoûtée plutôt.

Je saute les dix pages suivantes qui ne parlent que de pistons et de bruits d’alternateur, et j’en viens à l’essentiel : « Chaque soir, elle me raconte les centaines de femmes extraordinaires qui l’ont précédée.

Des sorcières, des guerrières, des nourricières, des prolifiques, des poétesses, des qui crachent du feu et rendent le ciel rouge, des qui nagent en banc avec les poissons.

Elle-même est née entre de fortes cuisses, sortie d’un sexe chantant jusqu’au cri.

Fantastique enfance, elle s’était sentie accueillie par un corps qui se démultipliait à l’envi, passant 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 23398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 23 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 de bras vigoureux en bras frêles, de seins mous en seins fermes, ceux des autres femmes de Matria.

Et partout cette même merveille, le chant mélodieux et envoûtant du possible. » Je souris en me relisant.


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Où est-elle vraiment quand elle me raconte son île ?

Je la sens présente mais aussi diffuse, diluée dans un espace-temps que le commun des mortels ne semble pas pouvoir embrasser… Elle le sait.

Le son de sa voix vous maintient en apesanteur et, parfois, j’entre en collision avec un personnage, j’y pénètre, je suis cette femme-ci, puis cette autre-là.

Bien sûr, enfant, on me racontait des histoires avec des héros flamboyants et inspirants.

Avec elle, je prends conscience de tout ce dont on m’a spoliée.

Là d’où je viens, l’historien est un notaire véreux et le conteur un bonimenteur.

Qui serais-je devenue si j’avais été bercée aux contes des mille et une vies de l’île ?

Ici, avec Marianne, tout mon corps est ébranlé, heurté par les femmes météorites qui traversent son récit.

Femmes aspirantes , l’idée m’avait plu, je l’ai notée.

J’entends le vent dehors qui a dû se lever et 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 24398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 24 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 le grondement puissant des vagues.

La porte a comme des spasmes et semble vouloir crier.

Je ne vais pas tarder à sortir, mais je ne résiste pas à continuer encore un peu ma lecture. « Marianne déclame parfois, pour mon plus grand plaisir : “Matria est une planète vivante.

Son pouls bat là, sous tes pieds, à chaque pas ; on soulève les croûtes et la poussière qu’il faut savoir fouler sans la blesser.


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Elle est dans la pierre, dans les cailloux, dans le sable, dans les branches, dans les herbes, dans l’eau, le sel, mais aussi, en une pleine réciprocité, dans les pores de ma peau, dans les racines de mes cheveux ; elle est dans mon ventre, elle prend les chemins de mes veines, campe mon cœur, résonne dans mon sexe.” » Jamais je ne me serais crue capable de retranscrire mot à mot ce genre de délire.

L’air de l’île, ou la prune, a dû m’euphoriser parfois.

Cette Marianne ne fait qu’ingurgiter et digérer Matria en la racontant.

Elle respire l’île comme dans un baiser, la partage dans un même souffle.

Je suis envieuse de ce lien autant charnel que magique, dont je n’ai jamais fait l’expérience nulle part ailleurs.

Si j’ai bien compris, dans cette histoire il n’est question que de femmes, de femmes partout.

Ainsi, Marianne tient ce territoire et son histoire 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 25398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 25 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 de sa mère Maria, elle-même les tenant de sa mère Sylvia.

Il n’existe que de rares écrits ici, et guère plus d’images du passé.

Vu du continent, l’île est une réserve naturelle et sur certaines cartes elle n’est même pas représentée.

En relisant mes notes, je me sens honorée que Marianne m’ait fait cadeau de toute son histoire.

Des coups violents à la porte me ramènent à la réalité.

Alors que je plisse les yeux par précaution, m’attendant à voir jaillir la lumière, c’est un ciel noir et épais qui m’accueille.


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Deux femmes, jamais rencontrées auparavant, me tirent déjà par la manche tandis que je maintiens tant bien que mal la porte. – Vite, la tempête va éclater, il faut se regrouper et se mettre à l’abri. – Venez, entrez alors.

Tandis que je leur réponds, tout s’assombrit à vue d’œil.

Au loin, nuages et vagues se querellent le ciel. – Non !

Marianne veut que tu nous rejoignes à la maisonnée.

L’écume pleine de rage voile l’horizon d’habitude si bien tracé. – Attends !

Je prends mes outils. – Non, plus tard. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 26398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 26 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 – Mais je pars demain à la première heure ! – Ça, ça m’étonnerait, dit la plus petite, visiblement agacée. – Comment ça ?

Et mon patron ? – Toutes les liaisons sont coupées.

Un tel désordre, je ne peux pas tout laisser en plan !

Je fourre mon carnet dans mon bleu de travail, rechausse mon masque sur mon nez. Ça pourra toujours me protéger.

Vous ne venez pas ? – On doit aller mettre les bêtes à l’abri.

Sur ces mots, elles détalent, poussées par le vent qu’elles ont la chance d’avoir dans le dos.

Pour moi qui prends la direction opposée, c’est une autre affaire.

Des mains de sable semblent sortir du sol pour me griffer les chevilles.

Luttant de tout mon poids pour avancer, je me dis que la tempête est aussi une aubaine.

Encore faut-il que j’arrive vivante à la maisonnée… La voilà.


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Les ifs qui 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 27398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 27 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 bordent la terrasse se balancent, fous et dangereux.

Les tables et les chaises sont entraînées au sol comme des objets de rien du tout.

Je prends un sale coup dans les mollets et manque de me faire faucher.

En entrant, je saisis mon image dans le miroir posé sur le buffet : une silhouette en bleu de travail, un masque de protection au travers du visage, les cheveux en bataille.

Une fille en treillis souffle : – Et Rosie qui ne sera pas là avant demain… – Qui c’est ?

Débordée, la fille en treillis dispense ordres et initiatives sans maîtrise. – Ne montez plus dans les chambres, les fenêtres ont toutes explosé et les volets ne tiennent qu’à un fil.

C’est la première fois que je vois autant de monde à la maisonnée.

Les femmes s’activent dans tous les sens et ne semblent pas s’étonner de ma présence. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 28398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 28 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Les éléments en furie à l’extérieur, cette agitation à l’intérieur, tout ça me donne le tournis.

Marianne se tient face à l’œil-de-bœuf qui perce le mur du fond, épiant ce qui se passe dehors.

Elle se retourne et m’adresse son imperturbable sourire.

Il me semble lire dans ses yeux et jusqu’aux recoins de ses lèvres un étrange ravissement, quand une des chaises du dehors vient valdinguer contre une fenêtre pour la faire exploser en éclats.


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Elle sursaute à peine alors qu’une bronca mêlée de peur et de surprise se soulève dans la pièce. Ça suffit, il faut que je m’en mêle !

Je rabats tant bien que mal un à un les volets qui me résistent.

La fille me retient à l’intérieur en serrant ma taille avec ses bras.

Je sens mes muscles du dos s’étirer, se crisper, se froisser sous la force du vent et ses bourrades. Ça va être quelque chose demain… Mais j’arrive à fermer les volets. – Le vent continue de s’infiltrer.

On va pousser cette armoire devant la fenêtre, je lui ordonne.

Et aux autres, je crie : – Des tissus pour calfeutrer les portes ! 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 29398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 29 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Une fois l’opération réalisée, nous fonçons à l’étage. – Conduis-moi là où les fenêtres sont brisées.

Les femmes sont assises çà et là, en petits cercles.

Elles m’accueillent chaleureusement, comme si je faisais partie de leur groupe, les regards reconnaissants et les sourires satisfaits.

Une ombre à côté de moi se dresse. – Je m’en occupe !

D’un seul coup, la pièce crépite des petites flammes des bougies.

Au-dehors, la pluie crache puis se déverse telle une rivière tout droit venue du ciel.

Ainsi, ensemble dans cette pièce abritée, la tempête va-t-elle nous oublier ?

Au centre de la pièce, Marianne tient contre elle une jeune personne.

Elle a peut-être douze ans, les cheveux lisses et blonds et la peau diaphane.


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Elle demande : – Marianne, raconte-nous l’histoire de Matria. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 30398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 30 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Le brouhaha s’éteint.

Comme cet astre pâle et laiteux blotti contre son flanc, je veux entendre l’histoire de Matria une fois encore.

Avant de me rendre pour la première fois sur l’île, j’avais entendu dire qu’elle avait fait office de camp d’internement pour les dissidents et les prisonniers politiques pendant les deux dernières guerres mondiales.

Mais cette fois, je découvre qu’elle avait été autrefois une prison réservée aux femmes. – Les indésirables, les mauvaises, les perturbatrices d’une histoire écrite à l’encre masculine, indélébile, raconte Marianne.

S’il naquit alors des enfants, on imagine bien de quels types d’unions ils furent le fruit.

Personne n’ose interrompre celle dont je devine bien qu’elle est leur guide naturel.

J’apprends que quelques gardiens plus humains que les autres s’occupaient bien des prisonnières.

Loin du regard du continent, les cellules restaient parfois ouvertes.

Avec eux, ces femmes avaient pu commencer une nouvelle vie.

Quand avait éclaté la Grande Guerre, les geôles creusées dans la roche existaient déjà.


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Les gardiens partirent combattre et les prisonnières devinrent les gardiennes de pire qu’ellesmêmes, ces prisonniers, ces dissidents, ces 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 31398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 31 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 quelques blessés aussi, dont on ne savait pas grand-chose sinon qu’il en arrivait toutes les semaines. – Est-ce toujours ainsi ? demande la lune à Marianne avec déférence.

Est-ce comme cela que l’on recouvre sa liberté, en enfermant d’autres à sa place ?

Marianne se penche vers elle dans un sourire énigmatique que j’interprète comme une invitation à se taire.

Elle reprend : – Il est un sujet sur lequel les pays n’entreront jamais en guerre, c’est le port du bâillon pour les femmes.

Son récit est ponctué par la fermeture des duvets, quelques bâillements, puis par le froissement de femmes qui se blottissent les unes contre les autres, plombées de fatigue.

J’entends bien que ça tempête encore comme il faut, dehors.

Marianne reprend ce qu’elle a déjà raconté sûrement maintes fois à toutes ces femmes.

Après chacune des deux guerres, les hommes étaient revenus.

Pas tous, et un peu moins à chaque fois, les corps délabrés et les esprits désorientés.

Le champ de bataille semblait encore résonner en chacun d’eux.

L’océan leur permettait de ne pas s’ancrer, de ne pas s’alourdir, d’avoir la possibilité d’aller et de ne jamais revenir.


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De 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 32398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 32 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 leur côté, les femmes construisaient la vie sur l’île, une main sur le ventre et l’autre dans la terre.

Elles n’étaient même pas certaines que ce fussent les hommes qui les fécondaient. À force de gratter cette terre, de la labourer à genoux et d’en inhaler la poussière, leurs corps se faisaient terre, la terre devenait corps.

Elles apercevaient ces hommes fantômes voguer toujours plus loin, étrangement attirés par le continent pourtant lieu de tant de ravages.

Et certains s’en allaient, emportant des morceaux de Matria, des pierres multicolores et précieuses, et ne revenaient jamais.

La voix de Marianne se fait maintenant métallique. – Ils en étaient là, à arracher une à une les mille pupilles de Matria.

Après avoir été l’île geôlière , Matria s’était transformée en île aux trésors .

J’apprends ainsi l’existence d’un trafic organisé où il était question de brader la terre, de l’épuiser, de la dépecer et, morceau après morceau, de la fractionner en réserves, en colonies mortifères du continent.

Les femmes se seraient alors définitivement fondues à la terre. – Elles se dépouillèrent de leurs habits, poursuit Marianne, burent la sève des arbres, mâchèrent 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 33398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 33 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 toutes sortes de feuilles hallucinogènes et frottèrent leurs visages avec la terre et le sable.


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Et c’est ainsi que surgit une armée de femmes animales !

Tandis qu’elle parle, je les dessine dans mon carnet telles que je les imagine, parées de plumes, de poils, d’écailles, poussant des cris d’aigle et de louve ou rugissant dans un océan, grondant à l’unisson une protestation pleine de rage. – Ta grand-mère voulait sauver Matria des voleurs et préserver la terre…, ajoute une ombre dans un long bâillement. – Elles ont fini par rejeter les hommes mauvais à la mer, renchérit Marianne.

J’ose poser une question. – Mais comment ? – En les broyant sous leurs dents carnassières, s’exclame-t-elle, en déchiquetant leurs corps de leurs mains devenues serres, en les emportant vers les fonds car leur souffle était le plus fort.

Quelqu’un tambourine à la porte, faisant sursauter l’assistance à moitié endormie.

Je me dégage de mes couvertures et vais déplacer l’armoire pour libérer l’entrée.

Dans une synchronicité troublante, un homme apparaît, recouvert d’une grande cape qui dégouline de pluie.

D’où sort-il, celui-là ? 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 34398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 34 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Dans un souffle tendre et affectueux, Marianne chuchote : – Léonard ! – Nos réserves ont pris l’eau, dit-il sans plus de détour. À ces mots, une ombre se lève pour aller quérir, je présume, quelques vivres.

Marianne, elle, reste à terre, posant une main sur la tête qui repose sur ses genoux, invitant à la patience. – Viens te réchauffer un peu.


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Que veux-tu boire ? demande-t-elle à l’homme. – Je ne fais que passer.

Je venais chercher de quoi manger pour les enfants.

J’ai plaqué tout mon corps contre la porte pour la retenir tant le vent frappe fort et je ne me sens pas autorisée à m’en décoller. – Comment vont-ils ? s’enquiert Marianne. – Chilam est avec eux, ils sont à l’abri, pas d’inquiétude.

Si ce n’est qu’ils commencent à avoir sacrément faim !

Tu connais ces jeunes pousses, si je n’arrive pas à temps, c’est Chilam qui pourrait bien y passer !

Je me surprends à penser que ça fait trois semaines que je n’ai pas vu ou entendu d’homme, et le seul qui se pointe là me tourne le dos !

Je ne vois pas Marianne mais rien qu’au son de sa voix, je sens bien qu’elle rayonne.

Amoureuse ? 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 35398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 35 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 La fille partie chercher les provisions revient les bras chargés.

Le fameux Léonard s’en empare. – Je file…, adresse-t-il à la cantonade. À son passage, je n’arrive pas à discerner le visage planqué sous sa cape. À peine est-il parti que Marianne reprend le fil de son interminable histoire.

Moi je dois aller vérifier si tout est en sécurité là-haut.

Je me lève, tant pis. – Fille de Matria, prisonnière puis gardienne des camps de guerre, Maria, ma mère, portait en elle une lourde histoire… C’est elle qui est montée à la tribune, devant une assemblée d’hommes.


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Et c’est grâce à elle que le pacte entre l’île et le continent fut scellé.

Je m’arrête dans ma course et ne peux m’empêcher de faire remarquer : – Comment ça, aussi facilement ? – Certains des hommes avaient accompli quelques exploits pendant la guerre et se sont portés garants, jusqu’à renoncer à leur pension.

Et puis le continent devait se racheter de son passé, finit par s’agacer Marianne. – Il avait sûrement d’autres plaies à panser… – Ça a dû y contribuer, me dit-elle sèchement.

C’est la première fois que Marianne me parle sur ce ton.

Elle préfère sûrement croire à la version qui glorifie sa mère et donne raison à la poésie. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 36398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 36 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Ou alors serait-ce le départ précipité de Léonard ?

Marianne se met tout à coup à vibrer curieusement.

Elle soulève sa couverture et dégage les jambes enlacées aux siennes de la jeune personne qui a fini par s’endormir à ses côtés.

Elle se lève, s’approche de moi, presque menaçante. – N’oublie jamais, Charlotte, tu es une terre vivante qu’il faut nourrir et rendre plus riche.

Je ne sais pas trop quoi penser de cette grandiloquence.

D’un côté, ça paraît ridicule, de l’autre, je suis quand même ébahie par la mécanique de son langage.

Je me laisserais bien entraîner dans ses rouages… Perçoit-elle le malaise qu’ont éveillé en moi ses déclamations et ses arrangements poétiques avec une histoire que je voudrais plus réaliste ?


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Toujours est-il que son regard, soudainement, change.

Elle le plante dans le mien et m’assène un discours tout en contraste avec le précédent, beaucoup plus concret, presque technique.

Sa visée est claire : me convaincre. – Je t’explique une des facettes de mon projet.

Je voudrais établir un système d’intersubsistance. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 37398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 37 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Quand je ferme les yeux et que je pense au continent, l’image d’un bulldozer me traverse.

Diviser, cloisonner, segmenter, déléguer, spécialiser, anonymiser .

Je vois l’humain réduit à son genre et coupé en morceaux par les tâches qu’on lui donne à accomplir.

Et sous le rouleau compresseur, je vois une terre inerte à exploiter.

On terrasse, on creuse, on défriche, on arrache, on dévitalise.

J’en profite pour souffler une à une toutes les bougies.

Elle me charme, mais elle m’épuise et j’ai sacrément besoin de me reposer.

La porte entrouverte laisse passer un rayon réconfortant de soleil.

Le ciel offre une lumière crue sur l’étendue des dégâts.

La terrasse est une immense mare d’où émergent des amas de branchages, de tables et de chaises.

Un if dépenaillé et à moitié déraciné est tombé sur la façade, dans une posture de lamentation.

J’entends quelqu’un… Leïmar, la vieille femme 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 38398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 38 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 aveugle.


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Elle est toujours là le soir, quand je prends ma bière sur la terrasse en compagnie de Marianne.

Elle avance à petits pas, le regard vide, s’agrippe aux quelques objets qui tiennent encore debout après la tempête.

Toujours vêtue de sa soutane de toile rêche qui semble peser bien lourd sur ses épaules.

Une fois de plus, elle provoque chez moi une crise de démangeaisons !

De son habit râpeux ne sortent qu’un cou frêle, de minuscules pieds pleins de corne jaunâtre et des bras fripés recouverts d’une myriade de tatouages ratatinés et pris dans les replis de sa peau.

La vieille a l’air hagard. – Leïmar, où étais-tu pendant la tempête ? je lui demande, honteuse de ne pas m’être inquiétée plus tôt de sa situation. – Là-bas ! dit-elle dans un mouvement désordonné qui ne montre aucune direction.

De sa voix usée mais douce – sûrement l’at-elle utilisée avec parcimonie tout au long de sa vie –, elle marmonne à la troisième personne : – Leïmar, la petite.

Excisée. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 39398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 39 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Exorcisée, la petite.

Marianne, que je n’ai pas vue s’approcher, m’explique que cette troisième personne s’impose pour que Leïmar reste à bonne distance avec elle-même. – C’est sa mère qui lui a dit, à Leïmar. « Pars.

Profite, pars ! » Tout ça, c’est la faute des dix hommes les plus importants du village.


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Marianne pose une main sur mon bras en me soufflant à l’oreille de me taire, de laisser la vieille déblatérer.

Elle m’explique que la tempête a ravivé de mauvais souvenirs et qu’elle utilise le passé comme on applique un anesthésiant sur les plaies. – Les yeux encore tenus par la colle du sommeil, elle enfilait ses godillots.

Nue sous sa chemise de nuit blanche, elle faisait ce qu’on lui disait.

Comment les hommes de son village étaient venus la chercher une nuit alors qu’elle était à peine sortie de l’enfance.

Une à une, les ombres sortent de la maisonnée. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 40398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 40 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Je sens un cercle se former.

L’une d’entre elles me prend la main et la serre dans la sienne.

Au centre, Leïmar cogne frénétiquement ses poings sur son front et tape du pied dans une flaque, comme si les hommes l’arrachaient en ce moment même à sa maison.

La vieille femme se frappe et se pince le corps, continue son monologue.

Elle rejoue la scène, dit qu’ils entrent en elle, qu’ils la fouillent pour la remplir de leur aigre envie, qu’ils font glisser un serpent d’acier pour la couper en petits morceaux.

Je m’accroche plus fort encore à la main étrangère qui me tient.

Leïmar brandit ses petits poings fripés et osseux, et les appose sur ses paupières.

Nous nous resserrons autour d’elle, étouffant, absorbant ses lamentations.


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D’une voix douce et profonde, une femme ramène Leïmar parmi les vivantes avec un chant réconfortant.

Elle lui caresse la joue puis l’enveloppe de ses bras au fur et à mesure que nous nous détachons, maillon après maillon.

Je m’appuie contre le muret tandis que Leïmar s’en va à petits pas, soutenue par le chœur.

Effondrée, je regarde Marianne pour avoir des éclaircissements. – On a retrouvé Leïmar sur les rivages de 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 41398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 41 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Matria.

Marianne m’explique ensuite que c’est sa grand-mère Sylvia qui l’a recueillie, lavée, qui a fait rouler des mots doux dans ses oreilles et de la peau de tilapia sur ses plaies.

Elle l’a enduite de ses onguents, l’a abreuvée de ses décoctions.

Sa mère Maria avait dix ans et elle a assisté à la renaissance de Leïmar.

Elle s’asseyait au pied de son lit et dessinait des batailles d’animaux et d’humains.

Marianne, émue, me raconte d’une voix à peine audible que c’est pour cette raison que sa mère avait voulu transformer Matria en terre d’accueil, où les femmes pourraient se reconstruire des violences subies.

Marianne est aujourd’hui dépositaire du double héritage de sa mère et de sa grand-mère.

Semblant lire dans mes pensées, elle poursuit : – Les hommes, les femmes, laissons cela aux guerres du passé.


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J’aimerais en savoir plus, mais comme elle sait si bien le faire, Marianne change brusquement de ton et de sujet. – Ta mission à toi est finie, Charlotte.

Avant 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 42398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 42 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 de partir, je te remettrai ce que m’a demandé ton patron. – Comment ça ? – Tu sais, ici, l’argent est rare.

Nous privilégions l’échange. – Et c’est quoi le prix de mon patron pour vingt et un jours de mon travail ? – Il est cher, ton patron, mais il n’a aucune idée de ta valeur !

Regardant le carnage de la tempête autour de moi, je repense à mes outils éparpillés dans le local technique de la centrale, à mes affaires à rassembler, à l’état de ma voiture qui m’attend sur le continent, à l’état de ma vie là-bas.

Je la coupe. – Et moi, je pars quand ? – La navette devrait arriver demain, mais tu n’es pas obligée de la prendre.

Comme s’il était aussi aisé de changer de vie ! 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 43398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 43 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 44398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 44 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 FABRIZIO Officier marinier, skipper, sauveteur, marinpêcheur, tout ce que j’ai fait dans ma vie, c’est en mer… Ces dernières années à errer sur les flots, j’ai vu autant de monstres et de guerres qu’Ulysse.

Chaque mortel rejoue tragiquement la même histoire.

Je scrute l’île comme un corps éblouissant et interdit.


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Mon cœur se serre, inquiet, mes mains se crispent sur la barre.

Au moment d’aborder le royaume de mon enfance, je réduis ma vitesse.

Je ne veux pas entrer en collision avec mon passé.

Je prends pourtant de plein fouet la blancheur de ces falaises.

J’en ai approché, des côtes, mais celle-là porte la marque de mes souvenirs.

Je 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 45398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 45 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 suis ancré en toi.

Nous ne pouvons échapper l’un à l’autre. À bord de la navette, ça se bouscule.

J’aimerais qu’elles se taisent, qu’elles cessent de s’activer, qu’elles me laissent approcher avec le silence qui sied à la cérémonie de nos retrouvailles.

L’une d’elles pousse un cri réprobateur. – Hé, ça va pas !

Je longe ton rivage, je frôle tes criques, lèvres béantes qui semblent vouloir m’envoyer un message.

De nos courses sur la plage quand nous escaladions vaillamment, Marianne et moi, tes rochers.

Où est le promontoire duquel nous faisions des plongeons d’anthologie ?

C’était bien là, pourtant… Je m’adresse à la première venue ; je crois bien que c’est celle qui a beuglé quand j’ai fait tanguer le bateau. – Il n’y avait pas un rocher qui faisait une sorte de plongeoir, par là ?

Elle hausse les épaules sans même me regarder. – Alors ? insisté-je.


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Qu’elle réponde au moins à ma question ! 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 46398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 46 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 – Ben, je ne sais pas, moi, il a dû se décrocher.

Voilà ce que fait le temps, des éboulements. – On peut rassembler nos affaires maintenant, sans que tu nous fasses valdinguer par-dessus bord ? crache-t-elle. – Vous êtes si pressées ?

Je la laisse faire et je continue mon dialogue intérieur avec l’île.

Je n’ai jamais retrouvé autant de splendeurs dans un autre paysage, ni capté à nouveau ton parfum vert et salé, aucun n’équivaut au tien.

Il y a longtemps, une vie dans la vie, j’ai choisi la nuit pour te quitter.

Si je t’avais vue distinctement, je n’aurais pas pu et je me serais laissé ramener par les vagues.

Les seules choses que j’ai emmenées sur le continent , c’était un petit couteau et une immense tristesse. À mesure que j’ai grandi, le couteau m’a semblé toujours plus petit et la tristesse sans fin.

L’enfant illégitime de cette terre… Reconnaîtra-t-on le roi qui sommeille en moi ?

J’ai pensé faire comme Ulysse, changer d’apparence, mais je suis marqué du sceau de notre mère.

Même si le temps a fait son œuvre, Marianne et moi restons jumeaux.

Je suis curieux de savoir 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 47398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 47 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 si nous avons vieilli de la même façon.

Je crains de ne pouvoir tromper grand monde bien longtemps.


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Nous passons entre la crête hérissée des rochers qui surgissent de l’eau comme si une bête énorme y sommeillait.

Quel nom, déjà, lui avions-nous donné tous les deux ? – Le dragonneau ! hurle la fille.

C’était notre bête imaginaire à Marianne et moi, ce bébé dragon qui faisait la sieste trop près de la côte et ne pouvait dissimuler son dos bosselé.

Nous zigzaguions à la nage dans le chapelet que formaient les rochers, nous nous amusions à nous faire peur en nous attrapant les pieds pour tirer l’autre vers le fond.

Et, la bouche pleine d’eau, de rires étouffés et craintifs tant nous nous prenions au jeu, nous gloussions : « Chut !

Il ne faut pas réveiller le dragon. » – Oh ! là, là ! s’exclame l’une de mes passagères.

Il y a l’aplat blanc des falaises et le bleu éblouissant du ciel qui absorbent tout.

Puis, des touches de couleurs apparaissent, points jaunes, rouges, verts, qui grossissent à mesure que nous nous approchons.

De plus près encore, les détails s’animent et la 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 48398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 48 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 toile prend vie. Ça semblerait presque beau s’il ne s’agissait pas des dégâts causés par la tempête et qui se dévoilent petit à petit à nous.

Combien de fois ai-je accosté sur des côtes paradisiaques où la nature en colère avait rapporté leur merde aux humains… Mais là, c’est Matria, c’est chez moi.


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Le sable est jonché de détritus en plastique, de petites barques multicolores échouées, les coques retournées.

La passerelle en bois normalement reliée au ponton vogue tristement.

Dans ce décor désolant, des silhouettes errent, faisant un drôle de ménage.

Elles ramassent, trient, font des tas, s’affairent à remettre à l’endroit les barques et tentent de réparer le ponton.

Un chien se met à aboyer depuis la plage. – Les voilà !

Elles s’organisent en chaîne humaine, font passer au-dessus de l’eau et à bout de bras leur cargaison, prenant soin de ne rien tremper tout en luttant pour avancer dans les filets à la dérive.

Maintenant qu’elles ont tout déchargé, je fais mine de repartir.

Je vais aller accoster un peu plus loin et plus discrètement.

Mais comme Ulysse, je veux d’abord aller à la rencontre du plus loyal 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 49398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 49 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 de mes amis, à qui je n’ai pas fait signe depuis bien trop longtemps.

Heureusement que personne ne peut m’entendre penser.

Faut quand même reconnaître qu’il appelle à la bonté… Qui est-elle, celle qui se tient accoudée à la fenêtre de la petite maison grise de Léonard, lançant des appels à l’intérieur ?

Je l’observe sans qu’elle puisse me voir. – Hé ho !

Je ne peux m’empêcher de me dire : J’arrive, Pénélope ! – Léo, c’est moi, Chilam !


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Je m’apprête à sortir de derrière l’arbre qui me tient à couvert pour aller à sa rencontre, mais quand elle se retourne, je me ravise.

L’être indéterminé a de longs cheveux blancs qui dégoulinent sur sa tête d’enfant.

Il… (Elle ?) les repousse derrière ses épaules avec une délicatesse vraiment embarrassante.

Mes yeux me piquent et j’ai un haut-le-cœur d’avoir fantasmé sur ce cul qui n’avait pas encore de visage et que je regarde maintenant repartir avec nonchalance. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 50398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 50 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je ne verrai donc pas Léonard tout de suite.

Je pose la main sur la porte en bois pour prendre le pouls de la maison.

Je saisis une pierre blanche à mes pieds et y inscris : « De retour !

Quand je vais me retourner, je sais que je vais prendre mon passé en pleine face.

L’onde de choc des Pixies me plaque contre la porte.

C’est comme si j’avais encore le casque de mon walkman rouge sur les oreilles et cette question récurrente posée à l’infini de l’océan : Where is My Mind?

Si je n’ai pas sombré à l’époque, c’est que Léonard m’a tendu sa main et une gratte.

J’apprenais à jouer laborieusement, mais la difficulté, j’en avais l’habitude !

Je m’attaquais à chacune des fausses notes et aux grincements de cordes comme s’il se fut agi de ma tristesse.

J’y frottais les doigts consciencieusement, me forgeant corne et résistance.

L’épaule crispée, les doigts patients, les yeux rivés sur l’instrument.


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Et un jour, je n’ai plus regardé ce que je faisais.

Je pouvais jouer Knocking on Heaven’s Door les yeux fermés.

Assis au bord de la falaise, mon esprit partait toujours plus loin.

Je ne pensais 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 51398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 51 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 qu’à une chose : aller arracher l’impossible horizon.

J’espère trouver Léonard à la crique où il avait l’habitude de plonger pour pêcher.

Tout ce que je m’étais obligé à oublier déferle… J’avais quoi ?

Je les revois au petit matin tomber à genoux sur le sable pour sitôt se relever et, dans un dernier effort, blêmes et essoufflés, aller se cacher dans le creux d’un rocher.

Ils étaient trois et ressemblaient un peu à Leïmar. Ça m’avait tout de suite frappé.

Des yeux effilés, en amande, mais d’une teinte marron, presque rouge, celle d’une terre mouillée.

De petits membres, des cous raides comme des allumettes et, empalées au-dessus, des têtes fines arborant de larges nez.

J’avais d’abord voulu partir en courant avec l’idée d’aller rapporter la situation à ma mère.

Au lieu de cela, je m’étais ravisé, j’avais chargé mes poches de noisettes et volé une bouteille d’alcool.

Après tout, chacun ses histoires, chacun ses secrets.

Les trois hommes me regardèrent et, moi, penaud, je leur tendis la bouteille et versai les noisettes par terre.


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Ils ne parlaient 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 52398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 52 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 pas notre langue mais laissaient s’échapper de petits mots râpeux identiques à ceux que Leïmar nous apprenait à ma sœur et moi, pas toujours de bonne grâce, d’ailleurs.

Je balançai quelques mots approximatifs dans leur langue.

Ils se mirent à boire à tour de rôle, m’encouragèrent à faire de même.

Que croit-on comprendre de ceux qui n’ont pas les mêmes intentions que l’autre, ni le même âge, ni la même langue ? À force de dessins, de mimes, de regards et de bribes de phrases, j’ai cru comprendre qu’ils ne comptaient pas rester mais qu’ils cherchaient une femme. – Nom, nom, nom, disaient-ils en cassant les noisettes entre deux cailloux. Étaient-ce les traits de leurs visages qui me semblaient si familiers ?

Une gorgée d’alcool avait suffi à me rendre confiant, euphorique et comme redevable.

J’égrenai quand même quelques autres prénoms, mais les hommes hochaient la tête, satisfaits et rigolards, répétant dans le flot de leurs voix : – Leïmar !

Pas dire. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 53398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 53 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je répondis dans leur langue : « namé », qui veut dire « oui » dans la mienne.

Un des trois hommes, celui dont les yeux brillaient le plus, m’a tendu un petit couteau à la lame étincelante.

Pour une fois, c’était à moi qu’on donnait quelque chose !


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Je ne comptais rien dire à personne, ni à ma mère, ni à ma sœur, ni même à Leïmar.

Comme il me fut facile, minot, de grimper le long de la falaise crayeuse !

J’y avais souvent scruté l’horizon pour déceler dans sa ligne plate quelque promesse.

Et avec mon tout nouveau couteau, consciencieusement, j’ai gratté la pierre sans autre plaisir que celui-ci.

C’était comme si je me grattais la tête et que mes idées s’en détachaient.

Je me suis donc arrangé pour aller avec ma sœur et Leïmar me baigner à la plage la plus proche de la cachette des hommes.

Lélé flottait, soutenue de part et d’autre par ses petits chéris, jouant avec son corps d’étoile géante.

On s’y accrochait, on lui mordillait les pieds et les oreilles, on mêlait nos doigts à ses cheveux.

Je me souviens 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 54398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 54 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 encore du rire de Leïmar et de ses glouglous quand elle avalait et recrachait la mousse enivrante de l’océan.

Petites bouées vivantes, nous battions des pieds au-dessus des profondeurs.

Nous allions et venions selon l’humeur des vagues nonchalantes, molles et rondes.

Un peu comme ma navette sur ces vagues aujourd’hui.

Il y avait toujours cette force pour nous soulever et cette douceur à nous faire redescendre. – Sommes-nous loin, les enfants ? questionnait Leïmar.


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Je goûtais tout autant le plaisir de la sentir ainsi gentiment chahutée et celui de garder bien en moi un secret qui allait bientôt produire ses effets.

Je lançais constamment des coups d’œil vers la plage, je m’en souviens.

Je commençai à boire la tasse, à avoir la vue brouillée, et je ne voyais pas les hommes.

Un jeu de plus de perdu… Quand, enfin, sûrement un peu nauséeuse, sans autre repère que nos petits yeux à nous, Leïmar nous dit « c’en est assez ! », je vis ma sœur retenir fermement son corps.

Bien évidemment, celle-ci ne pouvait pas distinguer les hommes qui avançaient dans l’eau. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 55398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 55 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je ne les avais pas vus non plus mais j’entendais son prénom soufflé au loin.

La rage ne donnant pas du courage en tout, les hommes s’arrêtèrent quand les vagues léchèrent leurs aisselles.

Ils me regardèrent avec insistance, moi, Fabrizio, entre sourire et crispation, et attendirent.

Le petit couteau se faisait plus lourd dans ma poche. – Je ne sais pas qui sont ces ho… Je n’eus même pas le temps de finir ma phrase que Marianne m’envoya une rasade d’eau dans la tronche.

Je sentis Leïmar se raidir. – Ils sont revenus me chercher.

Comment aurais-je pu savoir qu’ils étaient venus ici pour l’achever ? – Lâchez-moi, les enfants !

C’est ce que je fis, mais Marianne, elle, restait arrimée et entreprenait déjà de nager vers le large, entraînant Leïmar comme elle pouvait.


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Je ne comprenais pas ce qui se passait et je ne savais donc pas comment agir.

Je restai là à faire du surplace, usant mes forces dans un pédalage grotesque et vain.

Je voyais les hommes s’impatienter et grogner, changeant de regard envers moi quand les femmes de l’île, ma mère en tête, surgirent depuis la côte en une horde hurlante, tenant 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 56398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 56 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 entre leurs mains de gros bâtons avec, au bout, l’éclat des lames affûtées.

Je connaissais l’histoire originelle de Matria, l’armée de femmes animales qui s’était soulevée pour défendre cette terre.

Surpris, alourdis par l’eau qui infiltrait leurs vêtements, ils n’eurent pas le temps de rejoindre leur embarcation.

Ils avaient beau être déterminés, ils étaient moins nombreux, un peu gras, et n’avaient assurément pas prévu de plan B.

Tandis que certaines s’employaient à porter les coups sur leurs têtes aux yeux hagards, les autres les saisirent par les pieds en les entraînant vers le fond, y restant de longues secondes, pour remonter seules.

Au milieu des éclaboussures de sang, je me souviens avoir eu la trouille que l’une d’elles ne m’attrapât moi aussi par les chevilles et me noyât.

Je fermai les yeux, serrant mon couteau, et quand je les rouvris sous la force des larmes, plus aucune tête d’homme ne dépassait des flots.


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Les femmes étaient réunies sur la plage, couvertes de griffures, dégoulinantes, gratifiant 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 57398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 57 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Marianne de baisers et de caresses.

Je n’avais que dix ans mais on ne me pardonnerait pas pour autant.

Je scrutai au loin cet amas de femelles dont les corps amalgamés me dégoûtaient maintenant.

Je préférais me laisser couler sans qu’on m’y oblige, ne plus rien voir.

J’ai nagé longtemps sous l’eau, ne remontant que pour capter un souffle qui me semblait de plus en plus brûlant.

Je voulais aller là-bas, où l’on m’avait interdit d’aller, dans ce petit coin détaché de l’île où on laissait croupir les âmes des hommes.

Des histoires de Maria, ma mère, je n’avais voulu retenir que celle-là. À chaque marin perdu revenait une grotte.

Abramo, un ancêtre homme, avait la sienne, ses initiales gravées dans les replis de la roche.

Ainsi, son souvenir baignait dans cet antre frais bercé par les vagues dont l’écho appelait son âme à y résider en paix.

Il fallait laisser l’abri tranquille, l’âme somnoler.

Je m’en foutais désormais ; je ne voulais qu’une chose, échouer dans ce ventre offert.

La honte déposée, il ne me restait plus que ma colère, mon couteau et cette grotte, mon seul 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 58398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 58 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 refuge pendant dix jours, jusqu’à ce que Léonard me récupère et m’accueille dans sa petite maison.


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Huit ans plus tard, je quittai l’île comme un paria, sans que ma mère ou sa garde rapprochée m’ait adressé à nouveau la parole.

Je veux redevenir l’ami de Léonard, le fils de Matria, le frère de Marianne, et qu’elle accepte mon projet.

La terrasse, je l’ai arpentée mille fois, louvoyant entre les tables comme cette petite fille rousse à vélo.

Elle est marrante avec son torse nu et son jupon rose.

On dirait un petit ange gras chevauchant vaillamment sa minuscule monture métallique, rubans noués aux poignets, ses genoux au niveau des oreilles. Ça me rassure.

C’est vrai que ça a toujours été plus facile pour les gonzesses, ici.

Je reconnais immédiatement la punk qui 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 59398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 59 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 s’excitait à bord de la navette.

Elle arbore une tresse au sommet de son crâne, entre deux sillons rasés, qui se perd dans le creux de ses reins.

Elle gesticule, éructe, crache avec hargne un discours à propos de la natalité sur le continent, « bien trop croissante pour que l’humanité ne coure pas à sa perte ».

Une bande de filles vêtues comme elle, treillis militaires et débardeurs blancs, l’écoutent, rigolardes, en trinquant.


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Le coude sur le guidon, la petite fille grassouillette gratte avec un ongle une trace de crasse et les observe, le sourcil froissé. – Si les utérus explosent, c’est la terre qui explose ! s’exclame la mutante en se frottant les abdos. À ces mots, la petite se déplie dans un grand coup de pédale et repart faire son manège en hurlant : – Utérus !

Son zigzag autour des tables la conduit directement dans un buisson et sa chevelure explose en une fleur rousse et crépue à mes pieds. – T’es qui, toi ? me demande-t-elle.

Elle a l’air de vouloir m’écouter et repart l’air de rien, puis, d’un coup inattendu de guidon, change de direction 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 60398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 60 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 et freine devant une vieille dame qui soliloque sur une chaise.

Elle semble se tenir à deux pas de la mort, toujours en vie. – Leïlé, Leïlé, j’ai vu quelqu’un de nouveau.

La petite fille se hisse sur la pointe des pieds et colle sa bouche sur la peau fripée.

Pas encore prêt à me jeter dans la gueule du loup.

Si les plans de la maison n’ont pas changé, je peux accéder aux chambres depuis l’arrière-cuisine.

Ah, la petite chapelle… Si seulement… Pas le moment de s’attarder.


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Dans la brume moite que dégagent les fourneaux de la cuisine, je plonge soudain dans les odeurs de mon enfance : celles des compotées de fraises dans les casseroles de cuivre, de l’eau saumurée dans laquelle nous plongions les poissons avant de les faire sécher, des légumes encore chargés du soleil, que je rechignais à émincer pour les marinades, du lait de chèvre dans les jarres où je trempais mon doigt… Tout me revient, et c’est presque trop d’un coup.

Le vin pétillant me rince le gosier et me donne du courage. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 61398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 61 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je suis en train de me retrouver et maintenant j’arpente les couloirs à la recherche de Marianne, ma sœur.

Je ne saurais préciser la durée de nos retrouvailles.

Les larmes brouillant ma vue, je bouscule quelques tables sur mon passage.

Un magma confus de mots parvient jusqu’à moi. – Oh !

Attention ! – Qu’est-ce qu’il fait là ? – Mais c’est qui, lui ?

Puis, du balcon qui surplombe la terrasse s’élève une voix d’outre-tombe, chevrotante mais ferme. – Ne reviens plus jamais, Fabrizio.

Un cercle de guerrières se forme autour de moi, arrêté net par l’ordre sec de Marianne. – Rosie, stop !

Toutes me regardent comme un étranger alors que je suis chez moi.

Merde ! 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 62398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 62 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je lève la tête.


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Elles sont toutes les deux sur le balcon, l’ancien promontoire de ma mère.

Marianne tient Leïmar par le bras et me lance un regard m’implorant de quitter les lieux.

Je m’enfuis en dévalant le grand escalier de pierres.

Je dois reprendre le contrôle de ma machine intérieure.

Mon corps m’envoie des injonctions contradictoires.

Je tâte le petit couteau au fond de ma poche, toujours fidèle.

Les muscles de ma gorge se dénouent, la boule d’angoisse roule et se perd.

Je rejoins à nouveau le décor de mon adolescence, les vagues et leur rire inquiétant.

J’ai envie de m’expliquer, de parler encore à Marianne. Ça ne peut pas se passer comme ça.

Ce vide en dessous, c’est celui de mon existence, mais je ne sauterai pas.

Ou juste mentalement, 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 63398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 63 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 entre les masses compactes d’air et d’eau, dans un amalgame gazeux.

J’ai soudainement envie de m’en prendre à Marianne, comme avant à ma mère.

Sur l’océan, je discerne la lune nette et blanche au-dessus de son reflet trouble.

J’avais fait le plein de coke avant de partir, ma meilleure compagne pour la joie, comme pour la tristesse.

La lune, encore elle, se pose sur la lame de mon couteau.

On dirait bien que je vais me fourrer de la poudre d’étoile dans les naseaux.

Mon corps s’apaise quasi instantanément, le brouillard dans mes yeux se résorbe, le noir est stable et épais.


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Je suis comme dans une boule à neige qu’on aurait secouée.

Prisonnier volontaire d’un petit décor féérique et feutré.

Je deviens cette personne factice aux émotions neutralisées.

Pas comme les champis 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 64398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 64 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 de Matria qui te font perdre pied, te refilent la gerbe et te tendent un miroir déformant. À vingt ans, j’étais déjà fatigué de tout et je débarquais en terre inconnue.

On m’a dit : « Tape-toi ça. » C’est ce que j’ai fait.

Madame C. est accrocheuse, elle te file la niaque et l’espoir.

Tu es un beau gosse doublé d’un génie et tu le sais.

Combien de fois elle m’a fait tenir sur un bateau à enchaîner les quarts, à veiller et être en alerte plus que les autres… Elle m’a mis sur les rails !

En contrepartie, elle est tout le temps là et fait battre mon cœur, ma vie tourne autour d’elle.

Et en attendant d’être ravitaillé, négocier la redescente, prévoir autre chose, moins bien, un peu d’herbe, de l’alcool.

Je tâte ma poche pour me rassurer. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 65398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 65 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Un craquement d’allumette.

Même quand on se confie à l’océan, même en pleine nuit, même au bord d’une falaise, même sur une île.

Un homme s’approche, faisant rouler la flamme de son briquet sur son visage.


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Ce sourire, le seul vrai sourire qu’on ne m’ait jamais adressé sur l’île, je le reconnais tout de suite. – Alors, Fabrizio, de retour ? plaisante Léonard.

Je suis étrangement confus, heureux de ces retrouvailles, honteux du spectacle offert par ma débauche désolante, un peu déçu aussi de ne pas arriver à rester seul, même au bord du gouffre.

L’étonnement prend le pas sur tout, comme toujours.

Il attrape une bouteille dans son sac, me la tend.

Alors que rien ne me semblait aussi âpre que mes vieilles larmes et mes reniflements tombés au fond de la gorge quelques minutes auparavant, l’alcool, lui, me paraît sirupeux, doux et réconfortant.

Il me serre à nouveau dans ses bras. – J’aurais dû te donner plus de nouvelles, je balance en guise d’excuse. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 66398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 66 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 – Au moins une explication… « Parti en mer » sur la porte, franchement, c’était un peu léger ! – Et avec Vagabond , en plus, ton bateau.

Désolé… – Je me suis inquiété ! me dit-il en me donnant un coup d’épaule. – J’étais parti faire une balade pour calmer ma colère… – Ah, cette colère ! – Elle ne s’estompait que quand je m’éloignais… Et puis j’ai fini par toucher le continent ! – Il y a si longtemps… Allez, raconte-moi !

Je retrouve en deux phrases toute la bienveillance de Léonard .


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L’attrait pour la fugue, l’aventure, les autres possibles, puis les rencontres, les squats, les petits jobs, les vrais métiers, les jours qui se transforment en mois, en années, les espaces infinis du grand large, tout ce qu’a charrié mon périple en vingt ans… – Une vraie purge de l’âme, je conclus.

Après ce qui s’était passé avec Leïmar… Léonard m’écoute, ne me juge pas.

J’ai le sentiment qu’il me comprend, qu’il me pardonne aussi.

Plus âgé que moi, il a aussi de plus larges épaules.

C’est un marin, comme moi, il ne se confie qu’à l’océan. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 67398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 67 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je lui explique tout le reste, comme j’ai essayé de le faire plus tôt avec ma sœur. – Un de mes boulots consiste à balader des touristes en bateau.

Ces dernières années, j’ai observé ces passagers à la recherche d’une escapade futile, d’une cachette confortable.

Le regard braqué sur leur nombril bordé du gras du bonheur, ils ne voient rien des tragédies du monde, de ces hommes, de ces femmes qui fuient et qu’on tente d’écraser pour que continue à se jouer le petit théâtre de leurs fictions quotidiennes.

Au cours de mes traversées, j’ai fini par ne plus pouvoir détourner les yeux devant les embarcations de fortune qui transportaient des réfugiés.

J’ai fini par me porter volontaire à bord de flottes de recherche. – Je salue ton engagement.


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Je ne pourrais pas vivre ailleurs, et surtout pas sur ce continent de malheur. À Matria, je me sens solidaire des autres et de ma terre.

Je ferais tout pour Marianne… Pour toi aussi, me confiet-il presque solennellement.

C’est comme si j’avais réuni mes deux parents légitimes.

Alors, je continue avec la sérénité retrouvée de ces moments où, adolescent, il m’apprenait à devenir un homme.

Naviguer, 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 68398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 68 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 pêcher, chasser, me soigner, meubler ma vie autarcique avec la musique.

C’est lui qui m’a aidé à façonner l’homme que je suis devenu.

Qui a donné les armes au quasi-naufragé que j’étais.

Je repars demain, j’ai besoin de lui dire l’essentiel. – Il faut que je te parle de Sao, Nidir et Adem.

Ils ont fui la guerre et la famine, assisté à l’exil de leur famille, frôlé la mort pendant les traversées… Je dois les aider.

Je n’ai jamais autant parlé, je crois. – Ta cause est noble, dit Léo.

En guise de récompense, j’étale un peu de poudre sur un rocher.

Il m’éclaire au briquet, me fait signe que lui n’en veut pas et me regarde faire.

Il est là et porte sa lumière. – Tu peux être fier de toi, ajoute-t-il un brin ironique, face à la situation. – Dis ça à ma sœur… – Tu as vu Marianne ? – Ah, ça… C’est comme si elle s’attendait à ma visite.

Elle a ouvert la porte sans que j’aie eu besoin de frapper.


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Nous nous 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 69398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 69 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 attrapions les avant-bras et, légèrement penchés en arrière, nous nous mettions à tourner de plus en plus vite, portés par la force centrifuge de notre complicité sans faille.

Comme avant, elle m’a saisi les poignets et j’ai bien cru qu’elle voulait jouer à nouveau.

Mais je me suis ravisé quand j’ai vu qu’elle ne répondait pas à mon sourire. – Ça a dû lui faire un choc, réfléchit Léo tout haut. – Le choc, c’est moi qui l’ai eu.

Ses cheveux… Cette tignasse indomptable que je détestais et qu’elle portait comme une aura ridicule et illégitime. – Dis-moi que je n’ai rien pris de ma mère, moi ! – Quand bien même je voudrais te rassurer, il fait trop sombre ce soir ! – Je voulais tellement revoir ma sœur… – Et ça s’est mal passé ? – Au début, non.

Les premiers mots qui me sont venus, c’est « j’ai croisé le dragon Eau mais je n’ai pas vu notre plongeoir ».

Le plus étonnant, c’est que ses yeux se sont baignés de larmes.

Elle avait déjà cette habitude enfant, et cela avait le don de me déstabiliser parce qu’elle pouvait 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 70398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 70 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 passer d’un état à un autre sans plus d’explication.

Et quand enfin elle m’a serré dans ses bras, j’ai retrouvé ma sœur.


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Je me retrouvais moi. – Tu te souviens quand j’ai été banni, refoulé, tenu à l’écart de la communauté et que tu m’as accueilli chez toi ?

On se retrouvait pour plonger dans la grotte d’Abramo. – C’était formellement interdit. – De nous voir comme de plonger… – C’est si dangereux là-bas. – Une minute trente d’apnée pour franchir le passage sous-marin et arriver à la grotte.

Nous étions en paix dans cette caverne, loin de notre mère, loin de Leïmar qui ne m’avait toujours pas pardonné ma bêtise d’enfant.

Enfermés dans ce noyau dur, nous perdions toute notion du temps.

Nous traînions par goût du risque car il était grisant de penser que la marée pouvait nous tenir captifs à jamais. – Puis Marianne n’est plus venue à nos rendezvous secrets.

Et j’ai fini par me risquer à la maisonnée alors que ma mère m’avait strictement interdit de revenir.

Leïmar se tenait 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 71398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 71 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 à ses côtés.

Je ne sais pas ce qu’elles étaient en train de bricoler… – Sûrement une initiation. – Toujours est-il que la vieille lui a soufflé : « Dis-lui, allez, dis-lui ! » Marianne s’est dirigée vers moi.

Elle m’a mis un grand coup, là, sur le cœur, et m’a menacé. « Pars, ne reviens pas, pars.

C’est la mort avec toi si tu reviens. » Sa menace était sèche. Ça m’a mis dans un état !

La suite, tu la connais. – Ce n’était peut-être pas une menace mais plutôt une vision, m’oppose Léonard. – Conneries !


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Regarde, je suis revenu et je suis toujours en vie !

Crois-moi, c’était une menace. – Aujourd’hui, tu as retrouvé ta sœur alors tout va bien ! s’exclame-t-il en trinquant.

Le temps de prendre une rasade, je reprends : – Pas vraiment, non… Nos retrouvailles ont tourné court lorsque je lui ai parlé des réfugiés. – Je ne comprends pas… – Mais enfin, c’est évident !

Matria serait une terre d’accueil parfaite pour eux, non ? – Que t’a répondu Marianne ? me demande Léo avec une perceptible inquiétude.

Je lui décris la scène, quand elle a détaché ses mains des miennes et est allée prendre appui sur la commode.

Pendant ce temps, j’argumentais, mais elle ne voulait pas entendre. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 72398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 72 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 – Enfin, Fabrizio !

Ta sœur est tenue par la promesse faite à votre mère, et toi tu débarques et tu lui demandes de tout chambouler !

Elle aussi a ses projets ! – La vieille est morte, moi, je suis bien vivant.

Les lois de la famille, on peut s’en affranchir. – Il n’y a pas que ça.

Tu ne connais plus rien de l’île, de son fonctionnement, de son équilibre, de ses oppositions.

Mais prenons le temps de… – C’est quoi, ça ? je lui lance en pointant du doigt le flanc de la falaise.

Tels de gros insectes noirs, ils grimpent jusqu’aux troglodytes.

Des loupiotes s’allument les unes après les autres.

La falaise est criblée de taches de lumière dans la nuit.


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Sans bruit, chacun prend possession de sa case et se déshabille en dansant.

Devant ma confusion, Léonard me précise : – Des putes hommes, Fab.

Tu vois, les choses ont bien changé en vingt ans !

Ce sont maintenant des femmes qui grimpent le long de la paroi.

Je me focalise sur l’une d’elles, agile comme un millepattes.

Elle atteint prestement l’une de ces drôles de cases, la lumière s’éteint. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 73398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 73 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Petit à petit, les autres femmes atteignent à leur tour leurs niches et c’est la falaise tout entière qui s’éteint.

Je suis subjugué par ce soupir collectif et puissant.

Avec toutes ces cavités, la falaise joue en polyphonie la musique du plaisir. – C’est quoi, ce bordel ? – Eh bien, un bordel justement, Fab.

Des hommes venus du continent pour livrer leurs corps et donner du plaisir. – Invraisemblable !

C’est vrai qu’on ne croise pas beaucoup d’hommes par ici.

Je pourrais peut-être proposer mes services, me semble-t-il bon de plaisanter.

Je continue pourtant de boire en silence, profitant béatement de ce spectacle sonore d’orgie en plein air.

Léonard, lui, semble sous tension, agacé mais concentré.

Il ne serait quand même pas devenu le flic de l’île ?

Je m’apprête à le lui demander quand l’obscurité est déchirée par une nouvelle apparition.

D’autres femmes déferlent, des lumières collées au front, aussi féroces qu’éblouissantes.


… et 88 chunks supplémentaires.

Mon petit

Mon petit

Informations sur le livre

  • Auteur: Mona Messine
  • Genre: Roman
  • Nombre de pages: 200
  • ISBN: 9782493699046
  • Année: 2024
  • Nombre de chunks: 6

Contenu

Chunk 1/6

Mon petit © Éditions Livres Agités, 2023 Couverture © Petra Eriksson Éditions Livres Agités 12 rue Alibert 75010 Paris www.livresagites.fr Nadège Erika Mon petit Pour Esteban et Clément Di Fiore. « Il sait que survivre à une saloperie du destin ne demande pas tant d’efforts et aucun courage. Ça survit. Ça survit tout seul. » François B égaudeau1 1.

J’ai compris ça hier après-midi, en descendant la rue des Fêtes jusqu’à la piscine Alfred-Nakache de la rue Dénoyez.

Une piscine rue Dénoyez, dans le quartier, on ose.

Cela m’apparaît désormais comme une évidence, c’était ici qu’il fallait que je vienne écrire.

Ici que je devais venir me planquer. À Belleville.

Il y a une semaine que j’ai déserté les vingtsept mètres carrés du logement HLM que je louais depuis quatre ans, à mi-chemin entre la Butte-aux-Cailles et le parc Montsouris.

Le parc était ma pièce en rab, mon salon, ma salle à manger.

J’y enchaînais les pique-niques à la belle saison, jusqu’à la fin de l’automne si possible, pour ne pas étouffer là-haut, au sixième et dernier étage, avec Sam, mon fils de vingt-six ans.

Deux dans un réduit… La promiscuité et l’étroitesse des lieux m’étaient devenues insupportables et je me suis « expulsée » de chez moi – ce n’était pas la première fois.

Il n’y avait ni chaise, ni table, ni bureau, ni fauteuil.

Sam était revenu comme un boomerang alors que j’avais pris ce studio après son départ et celui de son frère.


Chunk 2/6

Je ne parviens toujours pas à savoir ce qui a motivé son retour – peut-être la difficulté pour lui d’être seul –, et s’il a conscience de la situation dans laquelle il m’a mise.

Une amie d’amie m’a proposé une chambre dans son atelier d’artiste mais il m’a fallu plusieurs semaines avant d’accepter.

Il s’agit d’un atelierlogement comme on en trouve quelques-uns à Paris, dans lequel on entre directement dans une vaste pièce à vivre extrêmement haute de plafond, avec des verrières, et sur la droite un coin de travail constitué d’une table à dessin toujours couverte de croquis et de brouillons, sur laquelle est fixé un sous-main de découpe vert assorti aux rideaux, le tout entouré d’une demi-douzaine de chaises volontairement mal assorties.

Dans le prolongement, dans un petit espace mansardé, une chambre avec un petit bureau a été aménagée.

J’écris pour emballer mes tourments dans un corps de papier et mettre des mots sur une histoire qui en a manqué.

Au même titre que d’autres fluides corporels, l’écriture, chez moi, est une sécrétion.

J’ai démissionné de la fonction publique il y a peu, où j’ai exercé plusieurs années dans un foyer d’accueil d’urgence pour enfants avant d’atterrir dans une structure qui accueille des mères adolescentes, des ados et des postados en danger ou en difficulté.

Dans certaines institutions, et particulièrement dans ce secteur, il se passe des choses que je ne veux plus voir ni savoir.


Chunk 3/6

J’ai réussi à obtenir ce que je souhaitais de mon employeur, c’est-à-dire pas grand-chose, néanmoins suffisamment de ronds pour avoir le temps de me poser, de partir prendre l’air et le soleil quelques mois en attendant les indemnités de Pôle emploi.

Quitter mon travail était une décision périlleuse ; j’ai quarante-cinq ans, je suis diminuée physiquement et je souffre d’une affection chronique, mais, surtout, je ressens un besoin immense de me laisser aller à ne rien foutre.

Profiter de l’instant, c’est ce que je préfère dans la vie. * * * Mes pas m’ont menée machinalement à Belleville, instinctivement je veux dire.

J’ai traversé la rue des Pyrénées, fait un tour rue Piat, me suis arrêtée au numéro 40, devant l’immeuble de mon enfance.

Là, j’ai levé la tête pour tenter d’apercevoir du mouvement au septième étage.

Même si je n’ai plus le désir d’y vivre, même si j’ai oublié certains lieux et certains repères, même si le quartier a changé et subi une gentrification de plus en plus marquée, Belleville, ça reste chez moi.

Je pourrais me coucher là, par terre, et ne plus en bouger.

Je ne sais si c’est la proximité avec l’enfance qui me procure cette sensation, mais dans ce quartier, j’ignore toute notion de temporalité.

Je pourrais très bien voir Grand-Maman passer sur le trottoir, même un de mes oncles, Le Blond, ou peut-être son frère, Le Brun.

Ma grand-mère parlait de Paris comme on évoque un parent suffisamment bon.


Chunk 4/6

Je crois même qu’elle adorait Paris, même si elle a eu plus de mal à l’époque où Chirac était à la mairie, et qu’en s’affairant en cuisine au retour des courses chez René le boucher, elle râlait : « Ils finiront par nous foutre dehors, ils finiront par tous nous foutre dehors ! » Grand-Maman avait grandi en Bretagne, puis rue de l’École-Polytechnique, dans le 5e arrondissement à Paris, dans une chambre louée au mois par ses parents.

Son père était ouvrier, sa mère vendeuse sur les marchés.

Plus tard, ils ont vécu avenue Parmentier, dans le 11e arrondissement.

Ils louaient un deux pièces, deux chambres de bonne mitoyennes.

Ils sont longtemps restés là, avant de déménager à la fin des années 1970 au 40, rue Piat. À chaque fois qu’elle disait ça : « Ils finiront par tous nous foutre dehors ! », j’avais peur.

Je me demandais qui étaient ces Ils dont elle parlait.

J’ignorais que ces Ils étaient là, tout proches, qu’ils arrivaient, qu’ils finiraient par nous pousser de là pour qu’ils s’y mettent avec leurs Biocoop , leurs Naturalia , leurs cafés hors de prix, leurs coffee shops en vogue où ils adorent se retrouver pour avaler un pancake et échanger deux, trois mots hystériques sur le nouveau juice bar et ses cheese-cakes à la courgette, qui vient d’ouvrir.


Chunk 5/6

Ce dont je suis certaine, c’est que ces Ils, même peu nombreux, peuvent prendre beaucoup de place. À l’époque, j’étais à mille lieues d’imaginer qu’après nous avoir foutus dehors ils finiraient par gentrifier nos dégaines et nous voler nos Stan Smith, nos chaussures préférées, jusqu’à ce qu’elles deviennent hors de prix.

Car de Belleville à Cergy-Pontoise, les Stan, c’étaient les chaussures des enfants et des grands frères, c’étaient aussi celles des dealers.

Cela dit, les grands frères et les dealers étaient bien souvent les mêmes.

Mais il ne suffit pas de porter des sneakers, une chemise au style ethnique ou des jeans effilochés pour éluder le caractère colonisateur du mode de vie que l’on choisit.

Il faut tout de même le dire, il faut tout de même le leur dire : ils réhabilitent, ils rénovent, ils aseptisent, ils écrasent, on nécrose.

Fin du game . À certains égards, ils nous ont même volé notre vocabulaire.

Ils kiffent grave ou ils sont vénères, depuis peu ils ont le seum, ils parlent de leurs daronnes, ils sont fons-dé entre deux mots de franglais.

Ils disent qu’il déchire vraiment ce petit vin naturel dégoté chez le caviste.

Ils disent qu’à l’italien de la rue Oberkampf, c’est une tuerie cette burrata, alors que la burrata est un fromage et qu’une tuerie est un drame.

On le sait tous à présent, surtout dans le 11e arrondissement.


Chunk 6/6

Ils disent « yoga » entre deux gorgées de thé matcha ou de thé rooibos, ils disent « cool », ils disent beaucoup « c’est juste » alors que c’est tout sauf juste.

Ils disent aussi, toujours avec un quasi-dédain, voire un sourire en coin : « Je n’ai pas la télé chez moi », alors qu’ils regardent tous la télé sur leur iPad.

Mais c’est stylé de ne pas avoir la télé, et surtout de le faire savoir.

Ils disent Timeline , ils se prennent pour le Che lorsqu’ils signent une pétition sur Change.org.

Quand ils font un don à la Fondation Abbé Pierre et qu’ils foutent leurs vieilles fringues à la benne du Relais ou à celle de la Ressourcerie, ils disent « bienveillance ».

Ils disent de plus en plus « méditation en pleine conscience », ou plutôt « mindfulness meditation », ils disent très souvent burn-out et déplorent le montant de leurs impôts quand moi j’ai rêvé d’en payer.

Ils aiment tellement se plaindre de ne pas avoir de blé, ils n’assument pas leur confort.

Ils ont tous un grand-père paysan et un aïeul résistant, et de la même façon, dans cinquante ans, leurs petits-enfants auront tous une grand-mère qui, durant l’autre guerre, celle de la Covid-19, aura été aide-soignante.

Composition et mise en pages Nord Compo (Villeneuve-d’Ascq) Achevé d’imprimé en avril 2023 par CPI Firmin Didot à Mesnil-sur-l’Estrée ISBN : 978-2-493699-04-6 N° d’impression : 2070999 Dépôt légal : mai 2023


Biche

Biche

Informations sur le livre

  • Auteur: Mona Messine
  • Genre: Roman
  • Nombre de pages: 208
  • ISBN: 001-208
  • Année: 2022
  • Nombre de chunks: 146

Contenu

Chunk 1/146

Biche © Éditions Livres Agités, 2022 Couverture © Petra Eriksson Éditions Livres Agités 12 rue Alibert 75010 Paris www.livresagites.fr Mona Messine Biche « Les signes de changement collectifs ne sont pas perceptibles dans la particularité des vies, sauf peut-être dans le dégoût et la fatigue qui font penser secrètement “rien ne changera donc jamais” à des milliers d’individus en même temps. » Annie E rnaux , Les Années1 1.

CHAPITRE PREMIER Le chant des arbres balayait tous les bruits alentour, inutiles.

La biche racla du museau le sol pour remuer la terre et dénicher des glands.

Sous un tapis de feuilles, elle en trouva quatre, ratatinés sur eux-mêmes, amassant en même temps des brins d’herbe séchée et des aiguilles de pin qui, sans qu’elle s’en aperçoive, resteraient collés sous son menton.

Derrière elle, les feuillages prenaient la lumière d’un commencement de soleil, des liserés d’or sur leur pourtour.

C’était l’aurore, plus aucune de ses compagnes ne dormait.

Sous ses pas filaient les mulots à l’approche du jour.

Lorsqu’elle arriva dans la clairière, les faons qui s’éloignaient pour explorer les abords du terrain revinrent sur leurs traces.

Ils aimaient à la suivre car elle devinait toujours le meilleur sentier, celui qui les empêcherait de trébucher.

Elle leur montra du museau la bonne route, et la ribambelle d’animaux la suivit.

Elle était plus petite que les autres, mais aussi plus agile.


Chunk 2/146

Du fond de son ventre, elle connaissait la forêt, même les endroits où elle n’était jamais allée.

La biche et la forêt : deux pieds de ronces imbriqués l’un dans l’autre, qu’on ne voudrait pas démêler.

C’était par instinct qu’elle débusquait sa nourriture, en harmonie avec les saisons.

Elle apprenait aux petits la gastronomie des baies, à trier les fruits tombés au sol, tandis qu’autour croissaient ou mouraient les arbustes.

Le dernier-né du groupe, qui avait vu le jour en retard sans que personne sût pourquoi, se jeta sur elle et tenta de la téter.

Elle ne possédait rien pour le nourrir et le repoussa d’un mouvement rapide et sec.

La biche était une jeune femelle à la robe cendrée, venue au monde au printemps de l’année d’avant, cible récente de ses premières chaleurs.

Un mâle subtil lui aurait vu une démarche altière, mais elle ne pouvait le savoir ; elle bougeait avec la grâce des enfants qui ont confiance et vivent sans réfléchir, sans avoir peur.

Lorsqu’elle avança dans la forêt, aucun lézard ne frémit au son de ses pas, mélodieux et rythmés.

S’ils se montraient hésitants, ce n’était que par délicatesse à l’endroit des feuilles mortes.

Il y en avait une couche importante ; nous étions aux premières lueurs de l’automne.

Elles formaient un manteau qui protégeait le sol comme dans toutes les forêts, édredon dégradé d’orange et nuances de marron, se putréfiant lentement dans la boue et le noir au fur et à mesure de la saison qui se hâtait.


Chunk 3/146

La forêt aux essences européennes produisait principalement des chênes, des châtaigniers et, à sa lisière, de rares épicéas.

Fin septembre, des branches se dénudaient et les couleurs se fondaient entre elles.

Seul l’œil affûté de la biche en percevait les chatoiements.

Elle croqua dans l’akène, balaya d’un revers de pied ceux parasités de vers.

Elle mâcha, profita de l’instant pour étirer ses membres les uns après les autres et avala son repas.

Elle mordilla l’une de ses camarades par affection et par jeu, se fit cajoler en retour.

Le soleil se levait et avec lui une lumière crue, voilée à sa naissance par un dernier semblant de brume qui n’allait pas plus haut que quelques pouces au-dessus de l’horizon.

Les rayons transperçaient le tronc des arbres les plus larges, indiquaient la violence de la couleur du ciel ce matin.

Les faons s’étaient rassemblés autour de la biche : elle guiderait la file. * * * À l’opposé du massif, le chasseur ferma sa thermos de café à peine entamée, promise à son retour.

Il la rangea à l’arrière du coffre de sa voiture sur laquelle s’appuyaient d’autres chasseurs, vêtus de vestes et treillis.

Aucun n’avait de raison de penser que ce jour-ci serait différent.

Ils cherchaient du gibier, et avec un peu de chance tueraient une belle pièce dont ils pourraient s’enorgueillir.

Il n’y avait pas de sujet de morale ou de sensibilité.


Chunk 4/146

Ils houspillèrent leur ami : Gérald devait se dépêcher pour qu’ils profitent du lever du jour, de la brume qui déjà s’estompait, de la rosée scintillante qui bientôt s’évaporerait.

Gérald jongla avec l’impatience des hommes et des chiens et sa lenteur légendaire.

Les années précédentes, il était rentré parfois bredouille, manquant de belles occasions.

Il n’était pas aisé de chasser à ses côtés ; on se mettait souvent en colère contre lui.

Mais lorsqu’il armait son fusil, il ne ratait rien.

Les autres chasseurs se levèrent et ajoutèrent à leur équipement les derniers soins.

C’étaient une gourde à remplir, un lacet à renouer, un harnais à réajuster.

Leurs mains astucieuses réalisaient des gestes ordonnés.

Gérald referma le coffre d’un bruit qu’il souhaita le plus faible possible.

Le chien, vif et hargneux, prenait parfois le dessus sur les ordres de son maître.

Rien n’était plus dangereux que ces moments pour le groupe, quand l’un d’entre eux, fût-ce un chien, désobéissait.

Le chasseur, muni de son arme et de ses munitions, rejoignit en quelques pas le sentier pour entrer dans la forêt.

Les arbres, trois fois hauts comme lui pourtant déjà grand, ombrageaient tout son corps.

La température de l’air dans le sous-bois assouplit ses membres. À sa démarche, quelqu’un s’esclaffa : « Moins leste !

Tu vas faire fuir les plus belles biches. » La moquerie revenait souvent.

Il n’y prêta pas attention, à peine eut-il une respiration plus longue.


Chunk 5/146

Il effrayait certaines proies, mais les plus grandioses des animaux capturés étaient toujours pour lui.

C’était l’une de ses fiertés, les têtes empaillées accrochées aux murs de sa salle à manger l’attestaient.

Les plus belles prises lui appartenaient, invariablement.

L’année s’avérait chanceuse, mais il n’avait pas encore emporté un gibier vraiment spectaculaire.

Ensemble, ils attendraient le signal des traqueurs, en place pour rabattre les animaux. À l’abri des arbres, à l’abri des regards.

Ils n’avaient qu’une heure ou deux pour se mettre en position pour tirer.

Quand le vent n’était pas levé, comme ce matin, le chasseur pouvait percevoir que la battue serait fructueuse.

Il flairait l’odeur de l’humidité, imaginait les faons le museau sur les mousses.

Ceux-ci ne seraient pas à l’affût avant de croiser sa route.

Il avait plus de chances si les proies ne se doutaient de rien, c’était juste une histoire de choc.

Il craignait le craquement des feuilles mortes sous son poids.

Avancer sans bruit serait le premier exploit à accomplir.

Il comptait sur l’étrange communion des arbres de la forêt pour couvrir sa présence.

Il marchait et mâchait dans le vide de ses grosses molaires usées, langue pâteuse, visage gonflé.

Il semblait engoncé dans ses couches de vêtements mais chacune était nécessaire et parfaitement étudiée.

Les quatre pattes tendues de son compagnon, sèches, dépouillées, complétaient ce tableau.


Chunk 6/146

Le chien et son maître représentaient l’un et l’autre un versant de la chasse.

Ils avançaient en regardant droit devant eux, concentrés.

Ici, il n’y avait pas encore d’animaux sauvages mais ils démontraient à chaque seconde qu’ils étaient le meilleur équipage.

Alors que tout son corps se gargarisait à l’approche des animaux, seul enjeu du jour, Gérald n’avait aucun doute sur sa place parmi les chasseurs. À lui la chair et la gloire, tandis que les autres s’amusaient encore à écraser des champignons avec des bâtons pour en voir sortir la fumée.

Ces nigauds manquaient grandement de sérieux, jusqu’à ce que l’un d’eux identifiât sous leurs pas des traces de sabots.

Le chasseur portait un fusil qu’il affectionnait particulièrement.

Il l’avait choisi ce matin parmi la collection qu’il gardait dans sa remise, pour qu’il soit adapté aux conditions météorologiques qui s’annonçaient capricieuses.

Au fond, c’était celui qu’il préférait, mais il s’interdisait d’emporter la même arme à chaque fois, préférant s’entraîner avec d’autres modèles pour affiner sa pratique, pour la beauté du sport.

Les cartouches étaient suspendues à son gilet de chasse.

Elles se déployaient contre lui de son torse à sa hanche.

Gérald était fils de chasseur, petit-fils de chasseur et, il pouvait parier dessus, père de chasseur, à la façon dont deux de ses fils le dévisageaient, remplis d’admiration, lorsqu’il rentrait en tenant par les oreilles un bon gros lièvre mort.


Chunk 7/146

Le troisième détournait souvent les yeux des viandes qu’il rapportait, refusant parfois de les déguster avec le reste de la famille malgré la délicate sauce au vin réalisée par la voisine de palier et les heures de cuisson.

Les chasseurs préféraient le métal des cartouches à la douceur d’une fourrure, le froid de trente-six grammes de plomb qui les rendaient vivants.

Un dimanche de chasse, c’était enfin leur mise à l’épreuve.

Personne n’avait jamais manqué de munitions, mais Gérald en avait emporté ce matin plus que de mesure.

C’était une sécurité, une libération de son esprit pendant l’exercice.

Il pouvait alors parer à tous les possibles, toutes les éventualités. « Robinson », le surnommaient les autres pour signifier qu’il se débrouillait partout.

Robinson Crusoé était frugal et ne possédait rien.

Lui, au contraire, pouvait subvenir à tout grâce à son matériel de pointe : porte-gibier, appeaux, couteau à dépecer.

Chacun de ces éléments choisis avec soin le remplissait de fierté.

La technique et les objets au service de son œuvre.

Ce matin lui sembla pareil aux autres : fraîcheur, éveil de la forêt, mise en jambes.

Ses pas s’imprimaient pour l’instant sur le chemin de poussière. À l’orée de la forêt, il restait quelques sentiers sans terre mouillée, régulièrement ratissés par les gardes forestiers, sauvegardés des pourritures qui allaient survenir dans l’hiver, protégeant les chevilles des promeneurs même si l’on espérait qu’il n’en viendrait pas tant.


Chunk 8/146

Autrefois, Gérald portait des chaussures davantage adaptées à la randonnée.

Un jour, il avait dû attendre trois heures sous la pluie qu’un chevreuil qu’il aurait pu tirer, occulté de son champ de vision par le tronc d’un arbre, ne se décide à avancer ou reculer pour qu’il puisse l’atteindre.

L’animal avait cessé de trembler en quelques secondes et s’était révélé incroyablement immobile.

Le chasseur était rentré chez lui les pieds amollis et fripés.

Il avait conservé un rhume plusieurs jours après l’épisode.

Dépecer la carcasse du chevreuil, qu’il avait évidemment fini par abattre, n’avait pas suffi à le consoler et il pesta de longues soirées sur ses poumons imbibés.

Il avait senti encore longtemps après le froid dans ses orteils.

Il n’avait pas aimé qu’on le prenne au dépourvu et en avait parlé durant des semaines, porté par une étrange dépression.

Comme si le chevreuil et la pluie l’avaient défié tout entier.

Alors, il avait adopté les bottes et changé plusieurs fois de paires, au rythme de rencontres malencontreuses avec des sardines de campeur ou d’usure insurmontable.

L’été, Gérald craignait leur rupture, avec les cuirs et les caoutchoucs malmenés par la sécheresse après des temps plus humides.

Lorsque la chasse n’était pas encore ouverte, il effectuait des rondes de repérage pour voir si quelque chose avait modifié l’organisation de la forêt ou le comportement des animaux.

Il avait besoin de savoir à quoi s’attendre quand la saison débuterait.


Chunk 9/146

De maîtriser l’espace, le connaître par cœur, s’y mouvoir sans penser.

Les bottes laissèrent cette empreinte qu’il se plairait à reconnaître en rentrant ce soir.

Il marcha sur le rebord d’un fossé, le chien sur ses talons, et s’arrêta soudain sur une crête, pensif et troublé.

Il délaça sa ceinture d’une seule main, en un geste furtif.

C’était maintenant qu’il fallait s’y coller ; plus tard, les animaux le sentiraient.

Le liquide se parsema en rigoles de part et d’autre du trou, sur la surface d’impact.

Une fougère se rétracta, importunée par la présence humaine.

Le chasseur surplombait de quelques centimètres le reste de son équipage.

Il rit, débordé par le sentiment de puissance de se soulager debout.

D’habitude, à cette heure, régnait une odeur d’humus.

Les effluves d’urine acidifièrent l’air et lui tordirent la bouche.

Il se rhabilla prestement, racla ses chaussures dans la terre comme sur un paillasson et poursuivit sa route.

Le groupe de chasseurs s’arrêta devant le poste forestier.

Leurs visages illuminés de plaisir s’alignaient, rosés, étirés, devant la parcelle.

Tous saluèrent le garde débarqué là par hasard, la personne « en charge ».

Ils n’avaient pas d’affect pour ce jeune type dégingandé qui, selon eux, ne connaissait pas vraiment leur forêt.

Le gamin, en âge d’être leur fils, leur souhaita la bienvenue puis énuméra les quotas de chasse.


Chunk 10/146

Naïveté ou tolérance, il ne faisait que rappeler les règles mais n’allait jamais plus loin dans l’inspection des besaces.

Les chiens, incapables de rester immobiles, paradaient autour de leurs maîtres, pressés d’entrer en scène.

Le garde les dénombra, inquiet pour ses propres mollets.

Ils glapissaient, le poil brillant, les yeux attentifs.

Leurs maîtres voyaient en eux les symboles de leur identité de chasseur.

Le groupe indiqua au garde forestier qu’ils allaient pénétrer la forêt, comme si cela n’était pas évident.

Ce n’était pas une démarche obligatoire mais ils y tenaient, à cette façon de montrer patte blanche.

Le jeune homme, flanqué de deux oreilles décollées et d’un regard gentil, apprécia l’attention et les remercia d’un mouvement timide de la tête après avoir proféré quelques lieux communs sur le climat de la journée, les températures et le risque de pluie, précisions dont ils n’avaient pas besoin, forts de smartphones et de leurs méthodes.

Ils partagèrent leur hâte de retourner sur le terrain, tout en discipline.

Le garde établit avec le dernier chasseur de la troupe les bracelets de chasse qui donnaient à chacun le permis de tuer tant et tel gibier.

C’était une discussion de politesse, comme on commente une marée au port ou le goût du café au bureau.

Le garde joua avec les lanières de sa bandoulière de cuir pendant toute la conversation.

Il avait revêtu des couleurs camouflage tandis que jeans et baskets avaient été observés sur ses prédécesseurs.


Chunk 11/146

Comme un jeune stagiaire portant la cravate en talisman, terrifié de paraître négligé, il voulait à tout prix se fondre dans un élément qui n’était pas encore sien.

Le dernier chasseur, après avoir flatté son chien, lui demanda de faire moins de bruit lors de sa prochaine ronde.

La semaine passée, sa conduite avait fait fuir un jeune cerf sur le point d’être abattu au bord de la forêt, ralentissant la chasse.

L’homme s’avoua soucieux du plaisir de chacun des chasseurs et désigna du doigt les membres du groupe un par un pour les lui présenter.

L’impatience de déambuler sur le grand terrain de jeu les animait tous.

Ils écoutèrent leur porte-parole, chargés de l’espoir de ceux qui partent découvrir un trésor, puis reprirent leur conversation sur la beauté d’une espèce par rapport à une autre.

Pendant un instant, Alan se dit qu’on trouvait de mauvaises excuses quand on ratait sa cible.

Mais il acquiesça et serra la main du chasseur plaintif.

Après cette rencontre, les épaules des hommes se déployèrent.

Le jeune homme les vit pénétrer la forêt, libres de s’être imposés face à lui, les deux pieds plantés dans le sol, les mains dans les poches.

Les chasseurs se rangèrent instantanément par deux ou trois, chacun reconnaissant son partenaire préféré.

Devant les premiers arbres, les chiens agitèrent leurs queues en pendule.


Chunk 12/146

Alan se dirigea vers son pick-up garé à quelques mètres, dans lequel il s’installa en prenant garde à ne pas se cogner la tête, ce qui lui arrivait souvent.

Ce matin, il commencerait sa patrouille dans le sens inverse de son rituel.

Simplement pour changer, par plaisir, ce qui l’empêchait, déclarait-il, de tomber dans la routine.

Le véhicule projeta quelques cailloux sur les rebords des fossés au démarrage, mais le groupe de chasseurs s’était déjà éloigné et ne fut pas gêné.

La voiture secoua des branchages, des buissons, et Alan se sentit coupable de les abîmer.

Il lança sa main vers la radio, la suspendit un temps en l’air.

Puis il la laissa retomber sur le levier de vitesse.

Sa mission à venir était trop sérieuse pour se distraire avec de la musique.

Il réécouta seulement les prévisions d’une météo qui s’annonçait pitoyable.

Il roula si lentement qu’il aurait pu toucher du bout des doigts chaque branche depuis la fenêtre du véhicule.

Il était désolé, mais il ne pouvait pas faire autrement que d’avancer.

Dans le ciel, Mercure, haute parmi les constellations, sans qu’on ne pût la voir puisqu’il faisait maintenant à demi-jour, préparait avec délectation d’importants changements.

CHAPITRE II Le garde forestier essaya de ne pas faire crisser les roues de son véhicule lorsqu’il opéra un demitour à la fin de sa ronde.

Habituellement, le passage du pick-up alertait les animaux qui partaient se cacher plus profond dans la forêt, comme un signal.


Chunk 13/146

Faire moins de bruit à l’aube signifiait gâcher une chance de survie pour le gibier.

Alan savait que le chasseur lui avait précisément reproché le vacarme de sa voiture.

Entre la vie des animaux et la demande du groupe, il avait officiellement choisi la loi.

Après tout, ces chasseurs avaient obtenu le droit d’exercer leur loisir.

Mais Alan restait sûr que sa maigre alerte pouvait changer le cours des choses pour quelques biches et faons.

Il lorgna de sa vitre les vastes étendues de campagne le long de la route qu’il connaissait par cœur.

Alan pensa aux drones que finançait l’Allemagne afin de réveiller les faons qui dormaient dans les champs et de les empêcher de se faire broyer par les moissonneuses-batteuses.

Ici, lui seul pouvait veiller sur eux ; il soupira, entravé par le devoir humain.

Par précaution, il réalisa sa manœuvre en passant sur une semi-pente recouverte d’herbe séchée par le soleil, altérant l’adhérence des pneus, absorbant le son.

Au moment de redresser son volant, il sentit le départ d’un dérapage incontrôlé.

Un instant, son cœur bondit et il s’imagina retourné sur le sol.

Soulagé, il abaissa sa vitre de trois centimètres d’une seule pression sur la commande d’ouverture pour faire passer l’air frais.

Il rejoignit le sentier qui le conduisit à la route encerclant la forêt pour terminer sa boucle.

Au croisement, il vit au loin un froissement parmi les branchages.


Chunk 14/146

Une ombre fugace, suivie d’autres ombres souples et rapides à s’enfuir, danseuses de ballet sur lit de terre bourbon, détala devant la voiture.

Des biches, devina le garde, tout un troupeau et leurs faons.

Il les avait aperçues presque tous les jours de l’été, mais elles se faisaient plus discrètes depuis la fin du mois d’août, date d’ouverture de la chasse.

Les cerfs, éloignés du groupe sauf pendant la période des chaleurs, portaient à présent leurs bois.

Alan aimait les croiser, fantômes de bronze entre les arbres, mais cela ne durait jamais que quelques secondes.

Certains de ses collègues se levaient dans la nuit pour les observer de près, jumelles, couches et surcouches de vêtements en renfort, mais pas lui.

Ce qui le fascinait dans la forêt, c’était son mystère, tranquille et intouchable.

Il avait conclu il y a longtemps qu’on ne pourrait jamais entièrement la connaître et cette idée lui plaisait car elle lui permettait d’être surpris tous les jours.

Il ne ramassait pas les bois de cerf trouvés entre les troncs au printemps.

Il imaginait des écosystèmes s’implanter à l’intérieur, des œuvres sculptées émerger du sol, un heureux collectionneur en randonnée s’en émerveiller.

Il laissait vivre la nature et renonçait à son pouvoir d’homme.

Il gara la voiture et sortit, roula une cigarette de tabac biologique et la fuma.

L’air qu’il expira se mélangea aux derniers filets de brume.

Il huma l’odeur d’herbe humide puis écrasa le mégot dans la terre.


Chunk 15/146

Il identifia sur le bord du fossé des empreintes de cerf bien enfoncées.

Cela signifiait que l’animal était parti d’un bond, apeuré peutêtre par une présence humaine.

Il en doutait, se sentait trop sur le qui-vive pour ne pas avoir vu de cerf autour de lui, même les jours précédents.

Il ramassa son mégot et le déposa joyeusement dans le cendrier vide-poche.

Il s’approcha des bords d’une futaie irrégulière et constata des entailles sur le tronc des arbres, à hauteur d’animal.

Les cerfs avaient frotté leurs cors des mois auparavant pour perdre leurs velours.

Alan trouva précieuse la fluidité entre l’animal et la nature et se dit comme chaque jour que chaque chose avait sa place, les écureuils dans les arbres et les fleurs dans les clairières.

La bruyère qui composait la première ligne de la forêt, inclinée vers l’extérieur pour accueillir les promeneurs, ne le contredit pas.

Alan, comme tous les matins passés dans cette forêt et dans toutes celles qu’il avait arpentées, ne pensait qu’aux biches.

Il guettait leur passage et celui des faons entre les arbres.

Il était obnubilé par elles depuis qu’il avait vu, petit, le dessin animé Bambi .

Il se sentait auprès d’elles l’illustre représentant de toute une génération d’enfants en deuil.


Chunk 16/146

Il trouvait fascinantes les espèces dont l’apparence physique des femelles diffère de celle des mâles, souvent plus discrète, moins tapageuse : le canard mandarin au ridicule bonnet de couleur, le paon et son besoin de briller, le dimorphisme du lucane cerf-volant qui l’empêche d’avancer en souplesse.

Pour Alan, les femelles étaient plus intelligentes.

Très tôt, il avait su qu’il exercerait un métier au plus près de la nature.

Il venait pourtant d’une petite ville de notables où l’on adorait les routes bien goudronnées, les pelouses taillées au cordeau.

Son père, policier, avait accepté sa vocation parce qu’il ferait partie de la noble famille des gardiens de la loi.

Alan l’avait toujours trouvé brutal, son père, à l’image de la police, brutale.

Alan était un romantique, un lecteur de poésie sur coin d’oreiller, un écorché, passion Robin des Bois, de ceux qui œuvrent dans l’ombre.

Il besognait pour libérer des pièges d’innocents bébés renards, pour l’amour des écureuils ; il sauvait comme il le pouvait, en cachette, les faibles et les opprimés.

Il soulevait un par un, chaque jour après chaque saison venteuse ou chaque attaque de sanglier, les barbelés ou les piquets qui s’affaissaient sur le sol pour qu’elles ne trébuchent pas.

Il nota l’emplacement où étaient passés les derniers animaux, prêt à rédiger son rapport à destination de l’administration de l’intercommunalité.


Chunk 17/146

Vie forestière, spécimens à surveiller, aménagements physiques à prévoir pour garantir la préservation des lieux, il était ici au cœur de son engagement : cisailler la forêt de ses sombres menaces, éviter à ses animaux préférés de se blesser.

Vaillant, il faisait face à tous les agriculteurs pour sauver ses trésors à quatre pattes.

Mais contre les chasseurs, il ne pouvait pas agir.

Et revenait sans cesse au fond de ses cauchemars, dès que retentissait le bruit d’une balle tirée tout au long de l’automne, sa peur profonde d’enfant, la plus pure des tristesses incarnée par la disparition précoce de la mère de Bambi.

Alan ramassa un caillou sur le sol pour sa collection ; il n’en avait jamais vu de cette couleur.

La pierre était d’un gris presque noir, légèrement irisé, comme par l’intervention de magie.

Alan aimait les cailloux, les chenilles et les papillons.

Son grand plaisir, en vacances, c’était d’arpenter le Colorado provençal, arc-en-ciel naturel, et, bonheur absolu, d’observer les nuits de neige.

Il en devinait l’arrivée proche en scrutant le ciel déjà brillant.

Mais la lumière était traîtresse, il le savait : ce soir, loin du fantasme poétique, du conte de fées, il pleuvrait avec force.

Lorsqu’il se réveillait chaque jour dans son appartement de fonction aux grandes vitres donnant sur les arbres, il était seul, absolument seul dans l’immensité, le bouillonnement de la forêt.

Il observait de sa cachette les biches avancer vers lui, curieuses.


Chunk 18/146

Puis, dehors, dans la neige ou dans le sable, il traçait souvent la lettre « A », l’initiale de son prénom et de celui de sa mère, en veillant à ne rien abîmer du manteau protecteur des animaux en pleine hibernation.

C’était le rythme de la nature qui l’animait, sa beauté.

Il avait trouvé une autre manière que celle des chasseurs pour illustrer cette affection.

Au lieu d’en épingler les symboles sur les murs, d’empailler des têtes, de collectionner des fourrures, il tentait de sauvegarder le souvenir de l’instant.

La joie pouvait venir d’une queue leu leu de marcassins au printemps, du son du brame qui retentissait souvent, ou des restes de nids tombés des branches, qu’il replaçait comme il le pouvait.

Contempler la singularité de chaque flocon de neige constituait sa rengaine.

Alan, vaine brindille au milieu des grands arbres, sauveur de faisans fous, garde forestier ivre de son métier, rempart des biches contre le monde humain.

Il glissa le caillou dans sa poche et leva les yeux sur le bois qui s’étendait.

Depuis la forêt en éveil, il entendit le début d’une ritournelle.

Les ramures des arbres se balançaient au gré des courants d’air, les premières feuilles jaunies tombaient.

Alan savait que sous ses pieds, des millions de vies s’activaient pour bâtir la forêt.


Chunk 19/146

Le sol était perclus de fourmilières et de souterrains, refuge des vers de terre qui ratissaient sous les plantations. À chaque pas, le garde se savait épié par ses amis de la faune et de la flore, milliards d’êtres vivants, Mikados, architectes, passagers, charpente de la forêt.

Il détailla les nombreuses souches d’arbustes arrachés récemment, la forêt brute transformée en futaie.

Les faons se mouvraient avec plus de facilité entre les troncs et lui lanceraient des clins d’œil une fois les dangers évités.

Pourtant, cela lui avait déchiré le cœur lorsque les machines étaient venues déterrer des racines d’arbrisseaux, promesses d’avenir.

Et dire que ce matin, des belettes auraient pu s’y blottir !

Les fourmis, sorties des galeries dès l’aube, alignées comme des mineurs en plein travail, n’étaient déjà plus incommodées par la perte des jeunes arbres.

Sous le regard d’Alan, plus ébloui encore que la veille, elles trimaient, graines sur le dos et antennes dressées, pour ériger non pas un empire, mais l’armature de la forêt, contournant les racines et creusant pour les autres.

Solides, elles ne dérivaient pas de leur tracé : une ligne droite depuis la nourriture jusqu’à l’entrée de leur souterrain, dans une arête à l’organisation militaire.

Alan siffla, admiratif, devant le spectacle qu’il feignait de découvrir à chaque fois.

Seule une tempête rageuse pourrait les détourner de ce chemin, les emporter.


Chunk 20/146

Alan avait conservé sa loupe d’enfant dans le videpoche de sa voiture et mourait d’envie de les ausculter en détail – fourmis noires ou fourmis rouges ? –, mais il n’en fit rien.

Sa forêt constituait un mythe, avec sa part immuable de secret, un édifice heureux, exact contraire d’une tour de Babel aux langages dispersés.

Il resta figé par les tressaillements de la nature sanctuaire.

Un minuscule animal remua la terre et surprit Alan qui sortit aussitôt de son ravissement. À sa patte avant tordue et sa bague bleue, le garde reconnut Hakim, le petit hérisson qu’il avait sauvé il y a plusieurs mois d’un accident de la route et qu’il avait prénommé comme on le ferait pour un animal de compagnie.

Affamé et attiré par la caravane des fourmis, il se détourna pourtant d’elles et manqua le festin.

Les fourmis, après l’aube, avaient un travail à accomplir pour toute la forêt.

Alan sourit devant la diligence du hérisson nocturne qui, au lieu de dévorer les fourmis, puiserait dans ses réserves de graisse parce qu’il ne supportait pas le jour et dormait dix-huit heures par nuit.

Alan s’en alla, humble. À quelques mètres de lui, la jeune biche cendrée avait reculé, entraînant avec elle femelles et petits.

Accablée par un début de saison de chasse efficace et mortelle, elle avait reconnu dans l’arrivée du garde une volonté de secours.


Chunk 21/146

Il réparait les clôtures pour qu’elle s’échappe plus vite le long des champs et se cache loin des plaines qu’elle préférait mais dans lesquelles on ne voyait qu’elle.

La biche guida les animaux pour rebrousser chemin.

Ils s’étaient aventurés de telle façon qu’ils risquaient à présent de sortir de la forêt circulaire.

Le jeu était de s’y faire discrets, de s’enfoncer entre les arbres, s’enfouir au fond des cachettes où ils ne seraient pas débusqués.

Les biches vivaient toute l’année séparément des mâles et ne les rejoignaient qu’en période de rut, c’est-à-dire maintenant.

Chaque cerf, fidèle à son espèce, possédait un harem qu’il protégeait lors de la saison de l’accouplement ; il gravitait autour, la nuit principalement.

Le jour, il répondait aux velléités guerrières de ses rivaux, se battait, se camouflait des chasseurs.

Les biches s’éloignaient de lui lorsqu’elles entendaient les bataillons d’hommes en parka et fusils.

Une fois sur deux, les hardes se laissaient prendre au jeu précis des rabatteurs et des chasseurs, et mouraient.

Ce matin, la biche, pour se soustraire aux regards, se fondait avec les autres dans les feuillages caramel.

Elle faufila son corps, le coula entre les troncs d’arbustes, poursuivit sa récolte.

De ses dents limées elle arracha la tête d’un jeune chêne d’environ quatre-vingts centimètres sur lequel restaient encore des feuilles.


Chunk 22/146

Elle la mangea avant que le risque de se mettre à trembler aux premiers coups de feu et de devoir battre en retraite sur plusieurs hectares ne devienne trop important.

Les autres, agitées, ne cessaient d’aller et venir au plus près de la route.

La meilleure nourriture se trouvait après la traversée.

Mais les montées et les redescentes fatiguaient la biche.

Les muscles de son flanc et de ses cuisses battaient au rythme du flux de son sang.

L’une de ses comparses, la plus vieille biche du groupe, était déjà en train de flancher.

Elle ne retrouvait plus la harde, perdue dans la forêt.

Elle était à peine assez vaillante pour survivre seule, mais combien de temps encore ?

La biche observa Alan remonter dans sa voiture, puis la voiture s’éloigner. À la faveur de cet au revoir, d’un coup d’œil, elle permit aux faons de s’approcher du chemin.

Elle se laissa devancer par la grappe de femelles pour les suivre et refermer la marche.

Les robes tachetées ou lisses, ornées de feuilles mortes accrochées dans les poils ou d’amas de terre sèche, ondoyaient sur les corps osseux, soumis à la frugalité, parfois à la pluie, à la nuit qui venait de s’achever.

Elle s’immobilisa et savoura quelques secondes le calme revenu et les premiers rayons du soleil.

Les oiseaux avaient cessé de chanter après avoir réveillé la forêt et se consacraient maintenant à leurs tâches quotidiennes, la nourriture des oisillons et la construction des nids.


Chunk 23/146

Le ventre presque rempli. À cette heure du jour, elle éprouva un sentiment de sécurité qu’elle savait impossible à faire durer.

Tandis que les autres biches arrivaient à l’opposé de la route, elle s’arrêta face à une paroi de grillage barbelé.

Elle et les faons la contournèrent finalement et, à leur soulagement, aucun fil de métal ne dépassait.

Un faon, docile bambin d’hiver, observa la clôture et remua la petite queue plantée au bas de son dos, taffetas d’argent au milieu des dernières ténèbres forestières.

Il ne se prit pas au piège, ne ferait pas partie du butin.

Ses yeux si ronds se perdirent dans ceux de la biche.

Alors que le temps semblait s’arrêter pour eux, qu’un sourire s’esquissait au creux de leurs bouches, laissant un répit à leur course du matin, le ciel s’ouvrit en deux dans une explosion assourdissante.

De l’autre côté de la forêt, la cartouche atteignit sa cible.

Les arbres se redressèrent, sévères, en piquet comme des soldats. * * * Le jeune Basile releva l’arme fumante, assourdi par le recul.

Son père, la main en visière sur son front, poussa un sifflement sonore et vérifia que l’enfant ne risquait pas de le tenir en joue.

Certain d’avoir entendu un animal tomber, il courut vers ce qui avait été une caille grasse, abattue au réveil, et applaudit son fils.


Chunk 24/146

Dans la buée, il l’invita à le rejoindre, toujours attentif à la direction de l’arme, et lui désigna, les larmes aux yeux, ce qui resterait dans les mémoires comme le premier butin de chasse de son héritier.

Les arbres, mécontents, firent frémir leurs branches.

Au son du feu, une onde de choc avait traversé la forêt.

Plus tard, il en parlerait comme si cela avait été facile.

En attendant, son tympan bourdonnait encore et ses doigts gardaient la forme d’un crochet, comme appuyés sur la détente.

Son père mesura les dimensions du cadavre, pour conclure qu’il s’agissait d’une belle pièce : épaisseur, lustrage, santé apparente, taille des attributs principaux.

Après le débriefing de la technique de visée de Basile et de ses premières sensations de chasseur – un vrai, maintenant qu’il avait abattu l’oiseau –, il tapa un grand coup dans l’omoplate de son fils, le faisant presque trébucher sur sa prise.

Il lui tendit de quoi ranger l’animal ; les hommes portent leurs proies, avec dignité si possible, et l’affichent.

Il s’affaira à lui montrer comment prendre soin de la caille morte et protéger sa carcasse.

Un groupe de chasseurs s’approcha d’eux, mains en l’air, flanqués de vifs brassards. – C’est ta première prise, fils ? l’apostropha l’un d’entre eux.

Basile acquiesça, les mains déjà dans les poches, bombant le torse. – Tu vois, Gérald, même son gosse rapporte plus de viande que toi, gloussa-t-on alors.


Chunk 25/146

Le chasseur, le chien Olaf à ses pieds, toisa le couple père-fils et jeta : – Apprends-lui à ranger son fusil correctement.

L’arme pendait en bandoulière le long du corps de Basile qui gardait une attitude faussement décontractée.

Son père lui colla immédiatement une mandale pour sa négligence, devant tous les autres pour ne pas perdre la face.

L’enfant, soufflé, ajusta le fusil sans rien dire.

Nous, on va chercher des médailles et on ne te veut pas dans nos pattes.

C’est qu’il préférait éviter que son fils ne se retrouve au milieu de la mêlée.

Rares étaient les domaines qui autorisaient les chasses croisées.

Il se demanda un instant s’il n’était pas risqué pour lui et Basile de traîner dans les parages, se rassura en imaginant que les rabatteurs de gibier amèneraient les tirs franchement plus loin et qu’eux resteraient en bordure.

Il les trouvait injustes : les cailles se révélaient un animal complexe à abattre, malgré tout ce qu’ils pouvaient dire.

Leur chasse nécessitait une connaissance précise des fourrés, des sous-bois, des lumières, de la température.

C’était un art à part entière, mésestimé, qu’ils négligeaient pour ne s’occuper que de ce qui s’affichait en records, en gigantisme.

La chasse à la caille proposait un vrai partage avec la nature, une harmonie qu’il aimait transmettre à Basile, dans des moments père-fils émouvants.

Le soleil poursuivait son réveil et la forêt commençait à bruisser.


Chunk 26/146

L’air, légèrement froid, humide à s’en abîmer les tendons des genoux, l’incita à ne pas perdre de temps sur la journée car l’enfant fatiguerait bien vite.

Quand Basile rentrerait ce soir à la maison avec son paternel, il raconterait à sa mère et à sa sœur, dans un discours qui serait plus long que les faits rapportés, comment il avait, pendant une course folle, fait face à de nombreux dangers et triomphé du mal.

Il mentionnerait l’hésitation qu’il avait eue avant de tirer, qui venait non pas d’un doute sur ses compétences, mais d’une pitié pour la caille surgie de nulle part.

Il parlerait du sentiment grisant qu’il avait vécu, sans nommer sa cause chimique : l’adrénaline.

Sa mère l’embrasserait sur les cheveux, sa sœur ne dirait pas grand-chose.

Son père assènerait à Basile une vérité définitive : aujourd’hui, il était devenu un homme.

L’enfant, fier, rêverait dans sa chambre des armes les plus efficaces, gadgets et autres objets rares, pour gagner en performance.

Avant même d’avoir pu tâter de l’épreuve, la chasse au grand gibier, il savait qu’on ne représentait rien sans un fidèle compagnon.

Parmi eux : Olaf, le beagle, et Gérald, qui partageaient au fond de leur ventre ce mélange d’envie et d’aversion à prouver qu’ils étaient les meilleurs.


Chunk 27/146

Se faire estimer par les autres n’était pas plus important que vivre l’instant de plaisir à suspendre par les pattes le corps d’un cerf imposant et immortaliser la photo de famille avec l’animal mort, un trou sanguinolent dans la poitrine ou la tête.

Gérald était rendu furieux par la présence de l’enfant dont le coup de fusil avait sans aucun doute prévenu le gibier.

Le petit traînait dans ses pattes depuis plusieurs années.

Gérald lui avait appris il y a bien longtemps les cris des appeaux et celui des oiseaux.

Il ne distinguait pas l’art de la chasse de celui de la performance.

Son père l’emmenait ici trop tôt, en contradiction avec les règles de prudence élémentaires.

L’enfant, fasciné, insistait depuis toujours et brûlait les étapes sans jamais s’être frotté aux choses sérieuses.

Gérald renifla l’air que l’on soupçonnait encore chargé de poudre.

L’odeur des conifères masquait maintenant celle de la mort, fervent effort de la forêt pour continuer à vivre.

Gérald eut un rire légèrement gras ; finalement, grâce au coup de feu, les animaux seraient en alerte.

Cela ajouta une sorte d’excitation, l’augmentation sensible de la difficulté du jeu.

Comme par hasard, plus cela s’annonçait intense et à risque, plus le chasseur s’impliquerait, question d’honneur.

Il attendait le moment où les yeux se rencontreraient.

Noirs, ceux des animaux, de peur dès le premier contact.

Luisants, les siens, sadiques, dévoués à la puissance.


Chunk 28/146

Le chasseur ajusta le pantalon qui avait glissé sous son ventre et resserra les sangles de son sac.

C’était bien une saison pauvre, on attendait encore une prise intéressante.

Peut-être faudrait-il se jouer des règles et prendre un peu de démesure.

Ce n’était qu’ainsi que l’on obtenait les véritables récompenses : quand on sortait du lot, qu’on s’approchait de la ligne rouge, qu’on poussait son corps à davantage, son regard à la précision.

Olaf le suivait toujours, grondant à petit bruit, la queue dressée battant dans l’air comme un métronome.

Mais l’hubris, si tôt le matin, c’était dangereux.

Après avoir dépassé l’enfant qui gardait la tête baissée depuis la gifle assénée, il se ressaisit et rejoignit les autres.

Gérald, le plus puissant des chasseurs, était pourvu d’une petite réputation dans la ville depuis qu’il avait collé un pain au professeur de français de son propre fils, un camarade de classe de Basile, parce qu’il aurait malmené le collégien.

On l’avait envoyé au commissariat ; il en était ressorti deux heures plus tard la tête haute.

Ce n’était pas son père à lui qui aurait pu commettre une action pareille.

Pour le fusil, il se retrouva puni dans sa chambre pendant plusieurs semaines.

Basile passait des week-ends entiers à découper les encarts publicitaires présentant des armes nouvelle génération.

Et la nuit, il dénichait sur Internet les petites annonces pour du matériel de pointe à prix coûtant, ou des astuces d’entretien de fusils.


Chunk 29/146

Il se construisait une expertise sanglante, sûr de lui, tandis que dehors tournoyaient les saisons, rythmées par les bourgeons, les feuilles, les fruits et la mousse, bien loin des technologies qui subjuguaient l’adolescent.

Quand il se couchait, après ces soirées passées sur l’ordinateur à comparer dans son panier virtuel les caractéristiques de puissance des fusils de chasse, après avoir cliqué une première fois sur la fenêtre validant qu’il était majeur et filtré les armes par calibre, se réveillaient tout juste les biches et les faons dans la forêt.

Tant que Basile n’apprendrait rien sur elles, tant qu’il ne se trouverait pas de passion pour le vrai gibier, elles seraient, de justesse, en sécurité.

CHAPITRE III Le chien en chaperon, les autres devant lui, Gérald avançait dans la forêt, fusil attaché à l’épaule, tête en l’air, regard franc.

Il marchait en laissant des traces profondes dans la mousse, faisant attention à la régularité du poids de ses pas.

Il retrouverait au fond de sa voiture des marques de terre, des végétaux arrachés à la sylve semés sur les pédales et du sable marron – pas celui des Maldives.

Il avança comme en pleine lutte, expira fort, tout rouge, les oreilles coincées dans sa capuche.

Quadriller une zone délimitée de la forêt, éloignée des promeneurs, s’espacer dans une grande ligne mouvante et encercler les bêtes.

Olaf, le chien, s’immobilisa. Était-ce le vent ou autre chose ?


Chunk 30/146

Le bruit était lointain mais il lui était impossible de continuer à déambuler sans savoir.

La frousse au ventre de dégommer un enfant, d’éclater un petit corps avec sa cartouche, de faire voir à de vrais êtres humains leurs dernières étoiles, ou, avant de mourir, des couleurs improbables et des angles aigus comme dans un Mondrian : du sang, du soleil, de la neige et du charbon.

Tuer de son propre fusil une mignonne gamine à chouchous, qui sentirait bon la pomme ou le coquelicot.

Gérald était nerveux quand il faisait trop beau, comme ce matin, qu’avant 10 heures, déjà, des promeneurs arrivaient près des abords de la forêt, loin d’ici mais pas assez.

Des familles, des sportifs, ces paresseux qui venaient là pour les loisirs alors que sa discipline à lui, la chasse, c’était du sérieux.

Des crétins qui auraient mieux fait de rester chez eux à bouffer leur confiture d’églantine ou faire des crêpes aux flocons d’avoine pour le petit déjeuner.

Laissez passer ceux qui savent faire, se disait Gérald, invariablement.

Il se sentait, près d’elle, investi d’une mission.

Il aurait aimé la garder silencieuse et vide plus longtemps, rien qu’à lui, mais ce n’était pas possible.

Aussi, il avait intégré le groupe des chasseurs, sa nouvelle raison d’être.

Il participait à la bonne vie de la forêt, Gérald.


Chunk 31/146

Il préservait l’écosystème et l’économie en prélevant du gibier pour que les arbres croissent et que ces cueilleurs sans personnalité puissent venir ramasser leur petit romarin, leurs petits champignons dans les sous-bois, et même leurs herbes aromatiques pour faire des infusions.

Ils n’avaient pas eu assez de descendre de Paris ou de Lyon en emmenant avec eux la connerie et le stress, de coloniser les plus belles maisons du département, de s’octroyer le droit d’administrer petit à petit les restaurants et les commerces du coin.

Le pire, c’est quand ils s’extasiaient sur tout ce qu’ils voyaient dans les épiceries mais n’avaient pas bien compris d’où venait leur pâté.

Ils se réjouissaient d’apprendre à manier la scie pour construire des tabourets et des bureaux comme s’ils venaient d’inventer la pratique.

Ils venaient avec leurs histoires de véganisme, de bien-être animal, de yoga, de fusion avec la nature, de bienveillance, de consentement.

La vérité, c’est que ces foutus animaux bousillaient des enclos et pullulaient trop vite. À peine la période des naissances passée, ils seraient déjà trop nombreux et abîmeraient les cultures.

Ils s’entretueraient d’eux-mêmes, meute contre meute, combats de mâles et luttes de territoire, si les chasseurs n’intervenaient pas.

Soit on fermait la forêt et on y mettait le feu à coups d’essence.

C’était cela qu’il faisait, Gérald : il sélectionnait qui resterait vivant parmi les biches et les cerfs.


Chunk 32/146

Ce n’est pas qu’il avait souvent des états d’âme, mais il préférait le temps où l’on ne recouvrait pas les tenues de camouflage par un gilet fluo.

Et, parfois, un accident ou deux valaient bien le plaisir pour tous les autres.

C’était une question de statistiques, vite résolue si l’on est des intouchables.

Figée entre les buissons, la biche n’avait pas osé repartir depuis le coup de feu de Basile.

La première minute, tremblante, elle avait laissé passer dans son sang les sécrétions chimiques.

Son rythme cardiaque, fou, avait mis longtemps à diminuer.

Elle entendait encore son cœur résonner dans chaque espace creux de ses organes, comme étourdie par les basses d’un festival outrancier.

Ses jambes tétanisées équilibraient sa réaction, entre protection et alerte.

Les deux forces opposées la maintenaient aux abois.

Elle était prête à déguerpir en une fraction de seconde, mais pour l’instant, elle devait rester cachée.

La majorité de la harde avait détalé en bondissant.

Elle était restée là avec deux autres biches qui ne la voyaient pas.

Parfois, on n’a pas le temps de courir, la violence est trop proche.

On reste tranquille, et sans bouger, sans révolte, pour se dérober au coup prochain, apaiser l’atmosphère.

Finir de manger ses brindilles dans la forêt, passer à demain.

C’est l’une des variantes de l’instinct de survie.

Ne pas aller au-devant de la menace, ne pas la prendre de plein fouet.


Chunk 33/146

Imbriquée à chaque être vivant de la contrée, la biche avait entendu les arbres murmurer qu’elle pourrait être abattue.

Et depuis ce matin croissait la rumeur des meurtres et du sang qui s’écoule.

Chaque année, la forêt payait son tribut à l’homme comme s’il était seigneur, un sacrifice d’âmes qui martelaient la survie d’habitude, face au froid ou à l’attente.

La mort s’avère certaine et personne ne se rebelle puisqu’elle soustend l’existence.

Mais l’homme, parfois, oublie que la forêt s’impose au-dessus de lui.

Les chiens qui couraient ce matin entre les troncs et les racines, rêvant leurs crocs enfoncés dans des jarrets tendres, voulaient voir leurs congénères sauvages disparaître, faisant semblant de gambader sans peine dans les prairies pour oublier que la Faucheuse les surveillait.

Quand les chiens sentirent les biches en éveil au fond de la forêt, ils surent que le moment était venu de redoubler d’ardeur.

Mais, sabots balancés dans les hautes herbes, pattes, hampes, museaux pétrifiés par l’angoisse ou détendus, alternativement, cerfs et chiens se rejoignaient en un seul point : ils demeuraient viande.

La biche n’avait jamais entendu parler de festin de Noël.

Truffe coincée entre les branches de houx, elle ne s’imaginait pas dégustée en famille, arrosée d’une heureuse sauce grand veneur, des airelles s’échappant de ses oreilles confites.

Elle ne pensait pas aux ramures tombées de ses frères perdus dans le massacre ; elle était trop jeune pour se souvenir.


Chunk 34/146

Trop jeune aussi pour se satisfaire du piège qui pouvait s’abattre sur elle.

Elle serait vigilante aujourd’hui, écouterait pour la première fois les conseils des biches plus âgées qui chuchoteraient entre elles les traumatismes des boucheries passées, les scènes de saccage.

Pour s’en remettre, oublier l’hécatombe, elles juraient maintenant par les fleurs des champs et les levers de soleil.

La biche sentit que quelque chose allait se produire et laissa son corps prendre le dessus.

Encerclée, elle n’avait d’autre choix que de se laisser prendre si cela devait arriver.

Espèce animale dont la génétique s’était pourtant adaptée à la pression de la chasse, dont le corps s’était allongé au fil des siècles pour échapper à la menace et la mort.

Heureusement, les agencements planétaires en avaient décidé autrement.

Un rayon de soleil traversa l’œil de la biche et la rappela au réel.

Les agapes des braconniers auraient lieu tout à l’heure.

Les chasseurs étaient partis de l’autre côté, bêchant le sol de leurs godillots, allant droit devant sans se retourner, impatients de jouer.

En attendant, elle et ses consœurs étaient libres.

Dans la clameur de la forêt, elles comprirent qu’elles étaient seules.

Sous les branches des châtaigniers, elles se sentaient protégées.

Elles iraient chercher leur plaisir à elles dans la prochaine clairière, là où les coccinelles volaient encore sur les colchiques, témoins de la fin de l’été.


Chunk 35/146

Là, elles broutèrent les herbes sèches sans même avoir à se pencher, les joues chatouillées par des chatons montés sur des tiges jaunies.

Elles étaient installées, paisibles comme des citadines en terrasse autour d’un pinot gris.

Les derniers grains de pollen d’ambroisie volèrent au-dessus d’elles et firent larmoyer leurs yeux fauves.

Elles sentirent la vibration de l’été indien, une fois la touffeur du mois d’août terminée, et avec elle la langueur, la sécheresse.

Elles récoltèrent au milieu des brins tout ce qui pouvait être mangé, sélectionnèrent, sans trop s’en faire tant cela était facile, ce qui venait sous leurs dents et sous celles, fragiles encore, de leurs petits.

Les biches sentaient déjà le regain de l’humidité sous les mousses et au creux des feuilles d’arbres, mais aussi le réveil des angoisses qui précédait l’hiver, l’alerte des corps qui se revigoraient avec la baisse de la chaleur.

Leurs muscles se forgeaient des journées entières à force de fuite.

Les biches communiaient entre elles, organisaient la harde et leur petite société, préférant les instants calmes de la prairie pour éduquer les faons ou déguster des fleurs à celui de l’échappée du petit matin, quand les chasseurs surviennent, armés et maléfiques.

Dans la clairière, elles surent qu’elles avaient fait le bon choix.

Sur le terrain accidenté crépitaient quelques flaques parmi les pousses hautes bordées de terre.

L’eau… Boire de l’eau dès l’aube, fulgurance de vie dans leurs courts œsophages.


Chunk 36/146

Maintenant, les faons trempaient très vite leurs langues étroites dans les mares, lapant comme des chiots.

Perchés sur leurs sabots, ils vacillaient et luttaient pour ne pas tomber.

Il était si petit qu’il dut plier les jambes pour atteindre la flaque.

Ses flancs tremblèrent de plaisir sous l’hydratation nouvelle.

Les cigales entonnèrent leur chant pour l’ultime jour d’été.

La biche chaperonnait les petits et se souvint de ces premières joies.

Elle devenait, au fil des courts mois d’existence vitale, l’énergie nécessaire.

La biche détestait avoir la gorge sèche, c’était pour elle une indication effrayante.

Bientôt, les mères apprendraient aux faons à trouver de l’eau dans les fruits tombés au sol, avant que ne gèle le prochain ruisseau.

Les petits jouaient encore car ils ne connaissaient pas la rudesse de l’existence.

Ce sont la forêt et ses saisons qui décident de leur destin.

La biche les observa en train de boire, tranquillisée.

Elle profita d’un instant qu’elle savait éphémère, permis par le bouclier protecteur de la forêt, biche au milieu d’une battue de cerfs en formation, jolie fleur rouge sur la banquise.

Même les moucherons qui venaient d’arriver sur son pelage ne la dérangèrent pas.

Les oiseaux ne chantaient plus, l’heure du réveil avait passé.

Mais pour surveiller l’avancée des hommes, elle conserva une oreille tendue.

De l’autre côté de la forêt, les femmes des chasseurs et leurs amis se mirent en place au fur et à mesure pour rabattre le gibier.


Chunk 37/146

Ils étaient munis de lampes et de jumelles, se croisaient au gré de leurs conversations.

Certains sautillaient sur leurs pieds pour s’échauffer avant la course.

Un ou deux autres les suivirent sans prendre d’initiative, les bras ballants.

Tous devraient s’organiser pour créer une ligne physique qui pousserait le gibier apeuré à la rencontre des chasseurs, épaulés par les chiens lancés sur les animaux.

Revenir aux fondamentaux : le trouble, la fuite, et l’abattage.

La technique de la chasse en battue était solide, l’exécution rarement sommaire.

L’une des rabatteuses menait le groupe, grande et visible de tous.

Une autre vérifia que personne ne craignait pour sa sécurité et rappela les mesures, alpaguant chacun d’un reproche toutes les trois minutes.

La mission donnée par les chasseurs en faisait des pièces mineures, néanmoins essentielles, du plateau d’échecs.

Ce travail subalterne n’avait pas l’air de les chambouler.

On les avait bien informés que sans eux, rien ne pourrait advenir.

Tous étaient vêtus de couleurs disparates, moins gênés que les chasseurs par des détails techniques.

Ils attendirent les premiers ordres, incapables de s’organiser par eux-mêmes en ligne pour offrir aux chasseurs le front, le risque, tandis qu’eux resteraient en arrière, fascinés par la promenade en forêt, la sortie du dimanche, l’esprit de conte et de nature qui les enveloppait.


Chunk 38/146

Nommer les champignons ou les baies par des noms qu’ils venaient d’apprendre dans des guides plastifiés les remplissait d’orgueil.

Les visages empaillés sur les murs, les guirlandes de houx ornant les tables au repas qui suivrait la chasse, les fraises des bois ramassées sur les chemins leur suffisaient plutôt que de tuer eux-mêmes un animal.

Ils allaient sur les feuilles mortes et ne se rendaient pas compte du bruit qu’ils causaient, excités par leur rôle.

Un enfant glissa, se rattrapa aux branches d’un buisson ardent, le lâcha et tomba.

Sous leurs pas, les hérissons se réveillaient au fond de leurs nids.

Hakim, le petit protégé du garde forestier, remua dans son lit et sentit le froid qui le tenaillait.

Engourdi sous ses poils et ses pics, il se rendormit aussitôt, blotti contre la mousse.

Ce troupeau d’humains ne le trouverait jamais, hypnotisés qu’ils étaient par la fureur de la chasse et la puissance des cerfs qu’ils traquaient, oubliant bien vite les petits animaux.

Hakim perçut dans leur tintamarre qu’il ne valait pas grand-chose et se recroquevilla.

L’une des femmes désigna du doigt à sa fille la souche sous laquelle il se terrait, puis les arbres un par un, lui expliquant, réjouie, lesquels étaient toxiques.

Les autres n’écoutaient pas et marchaient d’un pas vif, obsédés par l’idée de respirer le bon air de la forêt en cet horaire matinal et par l’envie de réussir l’exercice.


Chunk 39/146

La cheffe de battue passa tout près d’Hakim et, en effet, ne sut jamais qu’il se trouvait là.

Elle poursuivit sa route sans fléchir de sa trajectoire, vadrouillait hardiment en tête, guidée par une colère contenue, celle de ne figurer que parmi les rabatteurs.

Elle était affectée par cet étalage de gens bigarrés.

Pas assez fine la stratégie de groupe, pas assez assurés les gestes joyeux !

Linda ne parlait à personne et se contentait de faire des signes de la main ou du menton pour indiquer la route.

Elle désirait savoir ce qui se produisait dans l’autre équipe, chez les vrais chasseurs.

Elle jeta un nouveau regard dans leur direction, tenta d’évaluer la distance entre eux.

Les chasseurs ne se mélangeaient jamais aux autres, c’était une histoire de fonction.

Linda était mieux placée au poste de chef des rabatteurs, son corps filiforme lui permettant d’être identifiée de loin et par tous.

Tout le monde la suivait sans réfléchir, famille soudée en randonnée.

Elle voulut s’approcher, jeter un œil sur ce que faisaient les autres.

Lorsqu’on avait refusé sa participation à la chasse, elle n’avait pas protesté, mais elle avait admis devant eux qu’elle n’avait pas les compétences nécessaires pour tirer au fusil.

D’ailleurs, elle avait arrêté d’en faire la demande depuis longtemps et épiait avec une envie contenue les fils de ses amis lorsqu’ils rejoignaient le clan des tireurs dans lequel se trouvaient son mari, ainsi que son ami d’enfance Gérald.


Chunk 40/146

Cet homme brisé par le départ de sa femme il y a quelques années et qui s’était relevé avec brio, armé d’un fusil, gagnant de meilleurs trophées chaque saison pour démontrer à ses fils que rien ne l’arrêterait.

Cet homme vaillant et droit que Linda, au fond d’elle, admirait plus que tout.

Elle voulait le voir à l’œuvre, lui, et son mari aussi.

C’étaient le courage masculin et la force de leurs bras qui l’affolaient, comme eux admiraient les jambes élancées des biches, leur charme, leur délicatesse.

Sans hésiter, elle jongla entre l’organisation de la ligne de rabattage et le groupe des chasseurs. À chaque coin d’arbre ou à chaque croisement, elle tenta de les apercevoir, préoccupée par leur proximité plutôt que celle des cerfs.

Elle constata qu’ils marchaient en meute, les chiens comme les hommes, Gérald un peu en arrière, avec une grande prestance.

Elle regretta de ne pas l’accompagner, d’être éloignée de lui, et se jura de tout accomplir pour qu’il vive une belle journée de chasse.

Grâce à elle, un mur humain se dresserait pour lui permettre de saisir sa proie, de gagner.

Mais Linda, au service des chasseurs, surveillait mal le groupe qu’elle articulait, tournée vers la forêt, épiant désespérément les chasseurs pour se sentir malgré tout avec eux.


Chunk 41/146

Ils évoluaient en escadrille, chacun en position, couvrant comme dans une guerre une surface définie, n’hésitant pas à marquer la forêt de leur passage en déchirant ici une feuille, en ramassant là un bâton pour le donner à l’un des chiens en manque de concentration.

Elle reconnut les armoiries, les fusils, les colliers des chiens qui conféraient au groupe une véritable aura.

Chacun participait en marchant d’un pas vigoureux, crachant sur le sol, après s’être entraîné l’année durant aux traditions d’une communauté unie que la chasse scellait par la fraternité de l’uniforme et de l’odyssée commune.

Seules quelques branches vinrent à griffer ce tableau, mais ils s’en écartèrent vite, aguerris qu’ils étaient.

En route pour la forêt, Linda s’était galvanisée, les yeux fixés dans le rétroviseur, répétant un discours sans ambiguïté : elle était capable d’intégrer le groupe des chasseurs et ferait entendre sa voix, question de respect.

Elle avait évité de se mettre du rouge sur les lèvres avant de sortir du véhicule.

Se rallier aux hommes passait par l’idée de ne plus se montrer ni fragile ni douce.

Sa coiffure se révéla pratique : cheveux longs attachés et relevés contre son crâne.

Quand elle avait vu son époux descendre de son 4 × 4 – ils quittaient la même maison mais ne venaient jamais ensemble – et serrer la main du voisin qui l’avait rejoint, elle s’était attendrie et n’avait pas voulu gâcher la fête en lançant des négociations hostiles.


Chunk 42/146

Elle lui demanderait ce soir s’il pouvait finalement lui apprendre à tirer ; c’était la meilleure façon de démontrer ce qu’elle valait.

Elle maniait déjà les armes, et mieux que lui, ayant appris très jeune avec son père et ses frères.

Mais, toujours, elle s’en était cachée, et tant qu’elle ne montrerait pas à son mari ses compétences, elle n’était plus sûre de rien.

Elle avait frissonné au premier tir de Basile, l’enfant chasseur.

Chaque année elle se promettait de reprendre la chasse, et chaque année son mari la décourageait, par sécurité.

Et la voilà qui n’aurait souri que si Gérald l’avait remarquée, mais elle marchait loin de lui, la motivation à reculons, le visage de côté pour garder les hommes dans son champ de vision, forcée de tourner la tête et de se tordre le cou pour ceux-là mêmes qui n’attendaient d’elle qu’un service.

Elle rendit le salut et accéléra le pas, pressée de les satisfaire.

Au-dessus d’elle, les écureuils bondissaient d’arbre en arbre pour surveiller leur course.

Le brouhaha des rabatteurs rappela Linda à l’ordre.

Elle reprit son sérieux, indiqua au groupe une direction par la droite.

Linda savait que les cerfs s’y tenaient, fuyant les plaines, mais gênés par la profusion de la forêt.

La route cahotée présentait des creux sûrement remplis d’eau, là-bas.

Emplacement parfait d’un petit déjeuner sylvestre pour mammifères effrayés.


Chunk 43/146

Prendre des forces avant la débandade. « Où se cachent-elles, ces salopes ? » murmura Linda entre ses dents, enlevant un peu de terre glissée sous ses ongles.

Elle en avait subi des réveils en fanfare pour accompagner l’activité de ses hommes !

Les biches lui en avaient gâché des samedis et dimanches matin !

Au Canada, on butait des ours pour se protéger ou faire des tapis.

Si elle savait faire feu, c’est qu’elle y avait grandi.

La vraie : la chasse à l’arc, et ce n’était pas une paire de cailles qui pourrait la passionner, l’ancienne chasseresse !

Elle aurait aimé rejoindre son mari seulement pour garder la main.

En attendant, ni patience ni hommage, juste un devoir à accomplir.

Les écureuils se moquaient d’elle, à bondir puis à s’arrêter pour l’attendre.

Linda espérait secrètement qu’on tue d’abord les biches.

Lorsque les hommes revenaient avec un cerf, cela lui faisait toujours de la peine.

Elle trouvait les femelles plus utiles pour les repas, faciles à dépecer, petites insolentes.

Se demandait souvent pourquoi, quand il existe des biches, le cerf, lui, s’acharne à bouffer de l’herbe.

Au détour d’un sentier, elle vit, accrochée à des branches, une minuscule touffe de poils à hauteur d’animal.

Surprise, elle fit signe à un enfant de s’en emparer.

L’enfant s’exécuta aussitôt et lui tendit, triomphant, les poils d’une biche.

Aucun gibier n’avait encore commencé à produire son pelage d’hiver, pas même les chiens autour des chasseurs.


Chunk 44/146

L’une des biches était malade, ou blessée, c’était l’alternative.

Ces sales animaux marquaient souvent leur territoire d’excréments, de végétaux ligneux rongés sur leurs extrémités.

C’était maintenant par des fragments de peau qu’ils s’y mettaient.

Elle se souvint des gélinottes et des chevreuils du Québec.

Majestés que l’on avait le droit d’abattre même en hiver.

C’était quelque chose de faire griller un cerf de Virginie dans la cheminée, sur les bûches abattues par son père à la hache, ou le poisson-argent pêché sur un lac presque gelé.

Pour elle, c’était ça la définition d’une famille : braver le danger pour nourrir les siens.

C’est ce qui l’avait fait choisir cet endroit lorsqu’elle s’était expatriée en France après la mort de ses parents, la volonté d’aller au plus près de la forêt pour recréer ici la légende.

Elle chaussa ses lunettes de soleil et remonta le col de son pull pour masquer au mieux son visage.

Entourée de ses rabatteurs de pacotille, Linda faisait comme elle pouvait pour ne pas montrer sa déception.

Les bosquets défilaient de chaque côté des sentiers.

Pas un seul espace ne résistait à son regard de lynx.

Elle trouva sur le sol une plume de geai rayée de noir et de bleu et la glissa dans sa poche, consolation du jour.

Elle pensait encore au temps de son enfance, lorsqu’un brame assourdissant résonna au loin. À quelques encablures, un cerf se dirigeait vers les biches.


Chunk 45/146

Il rejoignait sa parcelle nuptiale, avait choisi le harem qui composerait son automne. Était-il le roi des cerfs ?

Oui, et c’était en douce qu’il frôlerait ses femmes, dans la crainte qu’un cerf plus jeune ne le défie.

Il prenait un risque d’apparaître ainsi, et sûrement n’avait-il pas eu le temps de manger entre la chasse et l’amour.

Mais là, devant lui, elles étaient charmantes, musicales.

Linda, soucieuse de ne pas altérer la qualité de la chasse, ne s’arrêta pas au son du brame, ni ne se signala auprès des chasseurs malgré le risque de croiser des tireurs tout près.

Elle continua de marcher sans dériver de sa route, balaya son angoisse, certaine de ne pas figurer parmi celles qui seraient tuées d’une balle perdue. Ça, c’était le sort réservé aux imprudents.

Elle savait que son mari et, elle l’espérait, Gérald, ne voyaient qu’elle depuis leur position ; ils la protégeraient.

Linda se retourna vers son groupe et essaya de deviner – faux sourire aux lèvres car elle devait garder la face – qui, parmi ces voisines insupportables, pourrait être la meilleure chair à canon si une balle se perdait.

Jamais elle n’avouerait avoir eu une telle pensée, même à son mari, mais cela lui rendait plus douce l’humiliation de ne pas avoir la chance de rapporter une proie.

Elle releva son menton de meneuse et jaugea maintenant les autres, examina leurs tenues, daignant enfin les considérer.


Chunk 46/146

Dans leurs poches s’agglutinaient déjà les premiers butins : des feuilles au dégradé de couleurs pour compléter des herbiers inoffensifs, de jeunes pousses à faire raciner dans les jardins, tout ce qui pourrait donner à chacun l’impression qu’eux aussi avaient chassé, qu’ils possédaient la forêt, qu’ils étaient venus là.

Sur le sentier, les indices de la présence des biches s’accumulaient.

CHAPITRE IV Sonnée par le premier faux signal du fusil, la biche patientait, exsangue, en essayant de récupérer le fil du jour.

Les chasseurs restaient sur ses traces, elle ne pouvait l’oublier.

Décapiter des pâquerettes avait une saveur pauvre, et pourtant, elle n’avait plus que ça ce matin.

Les faons étaient en sécurité pour le moment, ses pensées s’envolèrent librement.

Comment s’endormir dans les herbes de la prairie en sachant que sa cervelle pouvait exploser à tout moment dans le viseur d’un sanguinaire ?

Elle s’aliénerait ainsi toute la journée, marchant et s’agitant pour éviter les balles, faisant aller et venir son corps au creux des ombres de la forêt, de clairière en clairière.

Naïve, elle cherchait le calme auprès d’un ruisseau.

Tout ce qu’elle voulait, c’était une journée sans bruit, une journée de sieste et de soleil finissant.

L’humidité de l’air asticota son museau, elle sentit l’incertitude, ballottée entre la peur et le désir d’un moment normal.

Mais en inspectant ses pairs, elle regagna espoir.


Chunk 47/146

La biche crut qu’elle pouvait esquiver le chasseur et elle lutterait jusqu’à demain pour cela.

Les autres biches avaient bien survécu plusieurs années, elles savaient s’y prendre.

Elle allait tenir, tenir et protéger les petits faons.

Elle y croyait pour eux, faisait semblant de ne rien flairer, d’oublier les murmures autour d’elle, le son des balles et des pas dans la forêt qu’elle connaissait par cœur parce qu’ils étaient gravés dans chacune de ses cellules par la mémoire transmise par sa mère biche, par toute l’animalité qui la transperçait, par l’histoire de son espèce et les réflexes qui mettaient ses sens en alerte, ô pile quand il le fallait.

Le son du vent entre les feuillages guidait ses inspirations, c’était le rythme à adopter, celui de la forêt, qui calmait instantanément toutes ses angoisses.

Les rainures sur les écorces des arbres avaient parfois l’air de lui sourire.

Les troncs, les buissons défilaient contre ses cuisses fines.

Son corps et ses décisions restaient tributaires de cette nature autour d’elle.

Elle la suivait à la ligne, certaine que la forêt reine les couvait de ses bras verdoyants.

Ce matin, sa lubie de profiter de la prairie, des faons et des autres biches lui fit oublier la peur, comme pour donner au silence une nouvelle possibilité d’exister, qu’aucune arme ne l’interrompe.

Ce matin, elle y croyait. À 9 heures, elle déchanta.

Elle entendit se rapprocher d’elle des craquements de branches sous des pas enthousiastes.


Chunk 48/146

Elle surprit les chasseurs à proximité, les chiens encouragés à s’élancer sur la harde, croyant leurs pas étouffés.

Mais les cigales ajoutaient à leur chant de discrets signaux d’alarme, des notes disparates ; elles ne chantaient pas que pour le soleil ou pour se reproduire, elles chantaient pour les animaux.

Des hommes armés, des femmes sifflantes et leurs marmots bruyants.

La biche reconnut la méthode de la chasse en battue et arrêta de mâcher la dernière fleur qu’elle avait portée à sa bouche.

Les faons ne devinèrent pas son inquiétude et continuèrent de jouer dans les flaques.

Elle devait partir, emmener tout le monde à la recherche de nouveaux champs.

En bélier devant la harde comme butoir d’espérance, elle enfoncerait la porte de tous leurs appétits à l’orée de la forêt, appel acharné aux asters et aux héléniums orangés, arbouses sucrées qui tombaient sur le sol à la frontière des arbres.

Ici la nourriture et la boisson, là-bas le calme, et entre les deux l’inconnu durant lequel elle pouvait à tout moment finir sous les balles des chasseurs.

Elle resta sans bouger quelques instants de plus, la respiration feutrée entre les herbes, pour prendre des forces puis emmener son petit monde dans un endroit sûr.

Non loin, les chasseurs entrevoyaient bel et bien les traces des biches, les imaginant au fond de cette clairière qu’ils connaissaient par cœur, étonnés à chaque fois de leur innocence, de leur bêtise peut-être.


Chunk 49/146

L’un d’eux siffla, goguenard : « Oh ! les biches ! » Gérald lui demanda de bien vouloir fermer sa gueule. Ça créait la cassure du silence et risquait de faire fuir les animaux.

Il était du genre à penser qu’on n’attire pas les mouches avec du vinaigre, que le respect de ces êtres en face d’eux, bientôt amenés au bûcher, se manifestait par une attitude exemplaire.

Son maître le précédait, comblé par le travail de rabattage, imaginant les autres prêts à fondre sur les animaux.

L’un des chasseurs appela sa femme pour connaître les positions et l’état de progression de la mise en place des rabatteurs.

Il voulait savoir à quel moment lâcher les chiens.

Gérald reconnut la voix de Linda au travers du téléphone.

Une femme qui avait du cran et un esprit très pratique.

Il l’avait proposée pour figurer en tête de file des rabatteurs.

Elle démontrait du sang-froid, obéissait aux ordres.

Il ne l’avait jamais entendue se plaindre, et ça, c’était quelque chose !

Avec elle, les résultats étaient toujours exemplaires.

L’année dernière, Linda avait réussi un repli monumental de gibier, provoquant à l’arrivée des animaux un feu d’artifice dont tout le monde se souvenait encore.

Elle dénichait les biches les plus discrètes, habile à créer le guet-apens qui se refermerait sur ces êtres qu’ils avaient l’autorisation d’abattre.

D’une notoriété évidente, elle ne bougerait pas de sa place.


Chunk 50/146

Douée, elle influait aussi sur les règles de gestion de la forêt, un atout indispensable auprès de la mairie et du garde forestier.

Gérald avait grandi dans cette région qui pratiquait la chasse écologique, heureux que sous ce nom se cache son loisir préféré : la chasse tout court.

Prélever un certain nombre de bêtes chaque saison permettait de rappeler aux espèces qui avait le dessus, d’éviter qu’elles se répandent et se cannibalisent, qu’elles prennent toute la place.

Un peu comme avec son ancienne compagne, se disait Gérald.

La différence, c’est qu’on ne pouvait plus dire une chose pareille quand il s’agissait d’une femme.

Olaf se tenait aux aguets, prêt pour la pétarade à venir, tandis que le groupe avançait, tous séparés de quelques mètres.

Convaincus de réaliser un nettoyage en bonne et due forme de l’environnement forestier, les chasseurs avaient le front fier et le pas glorieux.

C’était la façon la plus humaine de tuer un animal.

Tous rêvaient en même temps de l’instant fatidique où se déclencherait le vrombissement furieux du sang.

Le Graal : une seule cartouche pour abattre un cerf.

Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux avaient acheté le droit d’en rapporter un.

Les rabatteurs trottaient entre les buissons pour drainer les animaux à l’intérieur d’un périmètre qui rendrait plus facile l’abattage.

Les pulls noués autour des tailles, chaussés de baskets, les plus jeunes suivaient les indications de Linda.


… et 96 chunks supplémentaires.