Biche

Informations sur le livre

  • Auteur: Mona Messine
  • Genre: Roman
  • Nombre de pages: 208
  • ISBN: 001-208
  • Année: 2022
  • Nombre de chunks: 146

Contenu

Chunk 1/146

Biche © Éditions Livres Agités, 2022 Couverture © Petra Eriksson Éditions Livres Agités 12 rue Alibert 75010 Paris www.livresagites.fr Mona Messine Biche « Les signes de changement collectifs ne sont pas perceptibles dans la particularité des vies, sauf peut-être dans le dégoût et la fatigue qui font penser secrètement “rien ne changera donc jamais” à des milliers d’individus en même temps. » Annie E rnaux , Les Années1 1.

CHAPITRE PREMIER Le chant des arbres balayait tous les bruits alentour, inutiles.

La biche racla du museau le sol pour remuer la terre et dénicher des glands.

Sous un tapis de feuilles, elle en trouva quatre, ratatinés sur eux-mêmes, amassant en même temps des brins d’herbe séchée et des aiguilles de pin qui, sans qu’elle s’en aperçoive, resteraient collés sous son menton.

Derrière elle, les feuillages prenaient la lumière d’un commencement de soleil, des liserés d’or sur leur pourtour.

C’était l’aurore, plus aucune de ses compagnes ne dormait.

Sous ses pas filaient les mulots à l’approche du jour.

Lorsqu’elle arriva dans la clairière, les faons qui s’éloignaient pour explorer les abords du terrain revinrent sur leurs traces.

Ils aimaient à la suivre car elle devinait toujours le meilleur sentier, celui qui les empêcherait de trébucher.

Elle leur montra du museau la bonne route, et la ribambelle d’animaux la suivit.

Elle était plus petite que les autres, mais aussi plus agile.


Chunk 2/146

Du fond de son ventre, elle connaissait la forêt, même les endroits où elle n’était jamais allée.

La biche et la forêt : deux pieds de ronces imbriqués l’un dans l’autre, qu’on ne voudrait pas démêler.

C’était par instinct qu’elle débusquait sa nourriture, en harmonie avec les saisons.

Elle apprenait aux petits la gastronomie des baies, à trier les fruits tombés au sol, tandis qu’autour croissaient ou mouraient les arbustes.

Le dernier-né du groupe, qui avait vu le jour en retard sans que personne sût pourquoi, se jeta sur elle et tenta de la téter.

Elle ne possédait rien pour le nourrir et le repoussa d’un mouvement rapide et sec.

La biche était une jeune femelle à la robe cendrée, venue au monde au printemps de l’année d’avant, cible récente de ses premières chaleurs.

Un mâle subtil lui aurait vu une démarche altière, mais elle ne pouvait le savoir ; elle bougeait avec la grâce des enfants qui ont confiance et vivent sans réfléchir, sans avoir peur.

Lorsqu’elle avança dans la forêt, aucun lézard ne frémit au son de ses pas, mélodieux et rythmés.

S’ils se montraient hésitants, ce n’était que par délicatesse à l’endroit des feuilles mortes.

Il y en avait une couche importante ; nous étions aux premières lueurs de l’automne.

Elles formaient un manteau qui protégeait le sol comme dans toutes les forêts, édredon dégradé d’orange et nuances de marron, se putréfiant lentement dans la boue et le noir au fur et à mesure de la saison qui se hâtait.


Chunk 3/146

La forêt aux essences européennes produisait principalement des chênes, des châtaigniers et, à sa lisière, de rares épicéas.

Fin septembre, des branches se dénudaient et les couleurs se fondaient entre elles.

Seul l’œil affûté de la biche en percevait les chatoiements.

Elle croqua dans l’akène, balaya d’un revers de pied ceux parasités de vers.

Elle mâcha, profita de l’instant pour étirer ses membres les uns après les autres et avala son repas.

Elle mordilla l’une de ses camarades par affection et par jeu, se fit cajoler en retour.

Le soleil se levait et avec lui une lumière crue, voilée à sa naissance par un dernier semblant de brume qui n’allait pas plus haut que quelques pouces au-dessus de l’horizon.

Les rayons transperçaient le tronc des arbres les plus larges, indiquaient la violence de la couleur du ciel ce matin.

Les faons s’étaient rassemblés autour de la biche : elle guiderait la file. * * * À l’opposé du massif, le chasseur ferma sa thermos de café à peine entamée, promise à son retour.

Il la rangea à l’arrière du coffre de sa voiture sur laquelle s’appuyaient d’autres chasseurs, vêtus de vestes et treillis.

Aucun n’avait de raison de penser que ce jour-ci serait différent.

Ils cherchaient du gibier, et avec un peu de chance tueraient une belle pièce dont ils pourraient s’enorgueillir.

Il n’y avait pas de sujet de morale ou de sensibilité.


Chunk 4/146

Ils houspillèrent leur ami : Gérald devait se dépêcher pour qu’ils profitent du lever du jour, de la brume qui déjà s’estompait, de la rosée scintillante qui bientôt s’évaporerait.

Gérald jongla avec l’impatience des hommes et des chiens et sa lenteur légendaire.

Les années précédentes, il était rentré parfois bredouille, manquant de belles occasions.

Il n’était pas aisé de chasser à ses côtés ; on se mettait souvent en colère contre lui.

Mais lorsqu’il armait son fusil, il ne ratait rien.

Les autres chasseurs se levèrent et ajoutèrent à leur équipement les derniers soins.

C’étaient une gourde à remplir, un lacet à renouer, un harnais à réajuster.

Leurs mains astucieuses réalisaient des gestes ordonnés.

Gérald referma le coffre d’un bruit qu’il souhaita le plus faible possible.

Le chien, vif et hargneux, prenait parfois le dessus sur les ordres de son maître.

Rien n’était plus dangereux que ces moments pour le groupe, quand l’un d’entre eux, fût-ce un chien, désobéissait.

Le chasseur, muni de son arme et de ses munitions, rejoignit en quelques pas le sentier pour entrer dans la forêt.

Les arbres, trois fois hauts comme lui pourtant déjà grand, ombrageaient tout son corps.

La température de l’air dans le sous-bois assouplit ses membres. À sa démarche, quelqu’un s’esclaffa : « Moins leste !

Tu vas faire fuir les plus belles biches. » La moquerie revenait souvent.

Il n’y prêta pas attention, à peine eut-il une respiration plus longue.


Chunk 5/146

Il effrayait certaines proies, mais les plus grandioses des animaux capturés étaient toujours pour lui.

C’était l’une de ses fiertés, les têtes empaillées accrochées aux murs de sa salle à manger l’attestaient.

Les plus belles prises lui appartenaient, invariablement.

L’année s’avérait chanceuse, mais il n’avait pas encore emporté un gibier vraiment spectaculaire.

Ensemble, ils attendraient le signal des traqueurs, en place pour rabattre les animaux. À l’abri des arbres, à l’abri des regards.

Ils n’avaient qu’une heure ou deux pour se mettre en position pour tirer.

Quand le vent n’était pas levé, comme ce matin, le chasseur pouvait percevoir que la battue serait fructueuse.

Il flairait l’odeur de l’humidité, imaginait les faons le museau sur les mousses.

Ceux-ci ne seraient pas à l’affût avant de croiser sa route.

Il avait plus de chances si les proies ne se doutaient de rien, c’était juste une histoire de choc.

Il craignait le craquement des feuilles mortes sous son poids.

Avancer sans bruit serait le premier exploit à accomplir.

Il comptait sur l’étrange communion des arbres de la forêt pour couvrir sa présence.

Il marchait et mâchait dans le vide de ses grosses molaires usées, langue pâteuse, visage gonflé.

Il semblait engoncé dans ses couches de vêtements mais chacune était nécessaire et parfaitement étudiée.

Les quatre pattes tendues de son compagnon, sèches, dépouillées, complétaient ce tableau.


Chunk 6/146

Le chien et son maître représentaient l’un et l’autre un versant de la chasse.

Ils avançaient en regardant droit devant eux, concentrés.

Ici, il n’y avait pas encore d’animaux sauvages mais ils démontraient à chaque seconde qu’ils étaient le meilleur équipage.

Alors que tout son corps se gargarisait à l’approche des animaux, seul enjeu du jour, Gérald n’avait aucun doute sur sa place parmi les chasseurs. À lui la chair et la gloire, tandis que les autres s’amusaient encore à écraser des champignons avec des bâtons pour en voir sortir la fumée.

Ces nigauds manquaient grandement de sérieux, jusqu’à ce que l’un d’eux identifiât sous leurs pas des traces de sabots.

Le chasseur portait un fusil qu’il affectionnait particulièrement.

Il l’avait choisi ce matin parmi la collection qu’il gardait dans sa remise, pour qu’il soit adapté aux conditions météorologiques qui s’annonçaient capricieuses.

Au fond, c’était celui qu’il préférait, mais il s’interdisait d’emporter la même arme à chaque fois, préférant s’entraîner avec d’autres modèles pour affiner sa pratique, pour la beauté du sport.

Les cartouches étaient suspendues à son gilet de chasse.

Elles se déployaient contre lui de son torse à sa hanche.

Gérald était fils de chasseur, petit-fils de chasseur et, il pouvait parier dessus, père de chasseur, à la façon dont deux de ses fils le dévisageaient, remplis d’admiration, lorsqu’il rentrait en tenant par les oreilles un bon gros lièvre mort.


Chunk 7/146

Le troisième détournait souvent les yeux des viandes qu’il rapportait, refusant parfois de les déguster avec le reste de la famille malgré la délicate sauce au vin réalisée par la voisine de palier et les heures de cuisson.

Les chasseurs préféraient le métal des cartouches à la douceur d’une fourrure, le froid de trente-six grammes de plomb qui les rendaient vivants.

Un dimanche de chasse, c’était enfin leur mise à l’épreuve.

Personne n’avait jamais manqué de munitions, mais Gérald en avait emporté ce matin plus que de mesure.

C’était une sécurité, une libération de son esprit pendant l’exercice.

Il pouvait alors parer à tous les possibles, toutes les éventualités. « Robinson », le surnommaient les autres pour signifier qu’il se débrouillait partout.

Robinson Crusoé était frugal et ne possédait rien.

Lui, au contraire, pouvait subvenir à tout grâce à son matériel de pointe : porte-gibier, appeaux, couteau à dépecer.

Chacun de ces éléments choisis avec soin le remplissait de fierté.

La technique et les objets au service de son œuvre.

Ce matin lui sembla pareil aux autres : fraîcheur, éveil de la forêt, mise en jambes.

Ses pas s’imprimaient pour l’instant sur le chemin de poussière. À l’orée de la forêt, il restait quelques sentiers sans terre mouillée, régulièrement ratissés par les gardes forestiers, sauvegardés des pourritures qui allaient survenir dans l’hiver, protégeant les chevilles des promeneurs même si l’on espérait qu’il n’en viendrait pas tant.


Chunk 8/146

Autrefois, Gérald portait des chaussures davantage adaptées à la randonnée.

Un jour, il avait dû attendre trois heures sous la pluie qu’un chevreuil qu’il aurait pu tirer, occulté de son champ de vision par le tronc d’un arbre, ne se décide à avancer ou reculer pour qu’il puisse l’atteindre.

L’animal avait cessé de trembler en quelques secondes et s’était révélé incroyablement immobile.

Le chasseur était rentré chez lui les pieds amollis et fripés.

Il avait conservé un rhume plusieurs jours après l’épisode.

Dépecer la carcasse du chevreuil, qu’il avait évidemment fini par abattre, n’avait pas suffi à le consoler et il pesta de longues soirées sur ses poumons imbibés.

Il avait senti encore longtemps après le froid dans ses orteils.

Il n’avait pas aimé qu’on le prenne au dépourvu et en avait parlé durant des semaines, porté par une étrange dépression.

Comme si le chevreuil et la pluie l’avaient défié tout entier.

Alors, il avait adopté les bottes et changé plusieurs fois de paires, au rythme de rencontres malencontreuses avec des sardines de campeur ou d’usure insurmontable.

L’été, Gérald craignait leur rupture, avec les cuirs et les caoutchoucs malmenés par la sécheresse après des temps plus humides.

Lorsque la chasse n’était pas encore ouverte, il effectuait des rondes de repérage pour voir si quelque chose avait modifié l’organisation de la forêt ou le comportement des animaux.

Il avait besoin de savoir à quoi s’attendre quand la saison débuterait.


Chunk 9/146

De maîtriser l’espace, le connaître par cœur, s’y mouvoir sans penser.

Les bottes laissèrent cette empreinte qu’il se plairait à reconnaître en rentrant ce soir.

Il marcha sur le rebord d’un fossé, le chien sur ses talons, et s’arrêta soudain sur une crête, pensif et troublé.

Il délaça sa ceinture d’une seule main, en un geste furtif.

C’était maintenant qu’il fallait s’y coller ; plus tard, les animaux le sentiraient.

Le liquide se parsema en rigoles de part et d’autre du trou, sur la surface d’impact.

Une fougère se rétracta, importunée par la présence humaine.

Le chasseur surplombait de quelques centimètres le reste de son équipage.

Il rit, débordé par le sentiment de puissance de se soulager debout.

D’habitude, à cette heure, régnait une odeur d’humus.

Les effluves d’urine acidifièrent l’air et lui tordirent la bouche.

Il se rhabilla prestement, racla ses chaussures dans la terre comme sur un paillasson et poursuivit sa route.

Le groupe de chasseurs s’arrêta devant le poste forestier.

Leurs visages illuminés de plaisir s’alignaient, rosés, étirés, devant la parcelle.

Tous saluèrent le garde débarqué là par hasard, la personne « en charge ».

Ils n’avaient pas d’affect pour ce jeune type dégingandé qui, selon eux, ne connaissait pas vraiment leur forêt.

Le gamin, en âge d’être leur fils, leur souhaita la bienvenue puis énuméra les quotas de chasse.


Chunk 10/146

Naïveté ou tolérance, il ne faisait que rappeler les règles mais n’allait jamais plus loin dans l’inspection des besaces.

Les chiens, incapables de rester immobiles, paradaient autour de leurs maîtres, pressés d’entrer en scène.

Le garde les dénombra, inquiet pour ses propres mollets.

Ils glapissaient, le poil brillant, les yeux attentifs.

Leurs maîtres voyaient en eux les symboles de leur identité de chasseur.

Le groupe indiqua au garde forestier qu’ils allaient pénétrer la forêt, comme si cela n’était pas évident.

Ce n’était pas une démarche obligatoire mais ils y tenaient, à cette façon de montrer patte blanche.

Le jeune homme, flanqué de deux oreilles décollées et d’un regard gentil, apprécia l’attention et les remercia d’un mouvement timide de la tête après avoir proféré quelques lieux communs sur le climat de la journée, les températures et le risque de pluie, précisions dont ils n’avaient pas besoin, forts de smartphones et de leurs méthodes.

Ils partagèrent leur hâte de retourner sur le terrain, tout en discipline.

Le garde établit avec le dernier chasseur de la troupe les bracelets de chasse qui donnaient à chacun le permis de tuer tant et tel gibier.

C’était une discussion de politesse, comme on commente une marée au port ou le goût du café au bureau.

Le garde joua avec les lanières de sa bandoulière de cuir pendant toute la conversation.

Il avait revêtu des couleurs camouflage tandis que jeans et baskets avaient été observés sur ses prédécesseurs.


Chunk 11/146

Comme un jeune stagiaire portant la cravate en talisman, terrifié de paraître négligé, il voulait à tout prix se fondre dans un élément qui n’était pas encore sien.

Le dernier chasseur, après avoir flatté son chien, lui demanda de faire moins de bruit lors de sa prochaine ronde.

La semaine passée, sa conduite avait fait fuir un jeune cerf sur le point d’être abattu au bord de la forêt, ralentissant la chasse.

L’homme s’avoua soucieux du plaisir de chacun des chasseurs et désigna du doigt les membres du groupe un par un pour les lui présenter.

L’impatience de déambuler sur le grand terrain de jeu les animait tous.

Ils écoutèrent leur porte-parole, chargés de l’espoir de ceux qui partent découvrir un trésor, puis reprirent leur conversation sur la beauté d’une espèce par rapport à une autre.

Pendant un instant, Alan se dit qu’on trouvait de mauvaises excuses quand on ratait sa cible.

Mais il acquiesça et serra la main du chasseur plaintif.

Après cette rencontre, les épaules des hommes se déployèrent.

Le jeune homme les vit pénétrer la forêt, libres de s’être imposés face à lui, les deux pieds plantés dans le sol, les mains dans les poches.

Les chasseurs se rangèrent instantanément par deux ou trois, chacun reconnaissant son partenaire préféré.

Devant les premiers arbres, les chiens agitèrent leurs queues en pendule.


Chunk 12/146

Alan se dirigea vers son pick-up garé à quelques mètres, dans lequel il s’installa en prenant garde à ne pas se cogner la tête, ce qui lui arrivait souvent.

Ce matin, il commencerait sa patrouille dans le sens inverse de son rituel.

Simplement pour changer, par plaisir, ce qui l’empêchait, déclarait-il, de tomber dans la routine.

Le véhicule projeta quelques cailloux sur les rebords des fossés au démarrage, mais le groupe de chasseurs s’était déjà éloigné et ne fut pas gêné.

La voiture secoua des branchages, des buissons, et Alan se sentit coupable de les abîmer.

Il lança sa main vers la radio, la suspendit un temps en l’air.

Puis il la laissa retomber sur le levier de vitesse.

Sa mission à venir était trop sérieuse pour se distraire avec de la musique.

Il réécouta seulement les prévisions d’une météo qui s’annonçait pitoyable.

Il roula si lentement qu’il aurait pu toucher du bout des doigts chaque branche depuis la fenêtre du véhicule.

Il était désolé, mais il ne pouvait pas faire autrement que d’avancer.

Dans le ciel, Mercure, haute parmi les constellations, sans qu’on ne pût la voir puisqu’il faisait maintenant à demi-jour, préparait avec délectation d’importants changements.

CHAPITRE II Le garde forestier essaya de ne pas faire crisser les roues de son véhicule lorsqu’il opéra un demitour à la fin de sa ronde.

Habituellement, le passage du pick-up alertait les animaux qui partaient se cacher plus profond dans la forêt, comme un signal.


Chunk 13/146

Faire moins de bruit à l’aube signifiait gâcher une chance de survie pour le gibier.

Alan savait que le chasseur lui avait précisément reproché le vacarme de sa voiture.

Entre la vie des animaux et la demande du groupe, il avait officiellement choisi la loi.

Après tout, ces chasseurs avaient obtenu le droit d’exercer leur loisir.

Mais Alan restait sûr que sa maigre alerte pouvait changer le cours des choses pour quelques biches et faons.

Il lorgna de sa vitre les vastes étendues de campagne le long de la route qu’il connaissait par cœur.

Alan pensa aux drones que finançait l’Allemagne afin de réveiller les faons qui dormaient dans les champs et de les empêcher de se faire broyer par les moissonneuses-batteuses.

Ici, lui seul pouvait veiller sur eux ; il soupira, entravé par le devoir humain.

Par précaution, il réalisa sa manœuvre en passant sur une semi-pente recouverte d’herbe séchée par le soleil, altérant l’adhérence des pneus, absorbant le son.

Au moment de redresser son volant, il sentit le départ d’un dérapage incontrôlé.

Un instant, son cœur bondit et il s’imagina retourné sur le sol.

Soulagé, il abaissa sa vitre de trois centimètres d’une seule pression sur la commande d’ouverture pour faire passer l’air frais.

Il rejoignit le sentier qui le conduisit à la route encerclant la forêt pour terminer sa boucle.

Au croisement, il vit au loin un froissement parmi les branchages.


Chunk 14/146

Une ombre fugace, suivie d’autres ombres souples et rapides à s’enfuir, danseuses de ballet sur lit de terre bourbon, détala devant la voiture.

Des biches, devina le garde, tout un troupeau et leurs faons.

Il les avait aperçues presque tous les jours de l’été, mais elles se faisaient plus discrètes depuis la fin du mois d’août, date d’ouverture de la chasse.

Les cerfs, éloignés du groupe sauf pendant la période des chaleurs, portaient à présent leurs bois.

Alan aimait les croiser, fantômes de bronze entre les arbres, mais cela ne durait jamais que quelques secondes.

Certains de ses collègues se levaient dans la nuit pour les observer de près, jumelles, couches et surcouches de vêtements en renfort, mais pas lui.

Ce qui le fascinait dans la forêt, c’était son mystère, tranquille et intouchable.

Il avait conclu il y a longtemps qu’on ne pourrait jamais entièrement la connaître et cette idée lui plaisait car elle lui permettait d’être surpris tous les jours.

Il ne ramassait pas les bois de cerf trouvés entre les troncs au printemps.

Il imaginait des écosystèmes s’implanter à l’intérieur, des œuvres sculptées émerger du sol, un heureux collectionneur en randonnée s’en émerveiller.

Il laissait vivre la nature et renonçait à son pouvoir d’homme.

Il gara la voiture et sortit, roula une cigarette de tabac biologique et la fuma.

L’air qu’il expira se mélangea aux derniers filets de brume.

Il huma l’odeur d’herbe humide puis écrasa le mégot dans la terre.


Chunk 15/146

Il identifia sur le bord du fossé des empreintes de cerf bien enfoncées.

Cela signifiait que l’animal était parti d’un bond, apeuré peutêtre par une présence humaine.

Il en doutait, se sentait trop sur le qui-vive pour ne pas avoir vu de cerf autour de lui, même les jours précédents.

Il ramassa son mégot et le déposa joyeusement dans le cendrier vide-poche.

Il s’approcha des bords d’une futaie irrégulière et constata des entailles sur le tronc des arbres, à hauteur d’animal.

Les cerfs avaient frotté leurs cors des mois auparavant pour perdre leurs velours.

Alan trouva précieuse la fluidité entre l’animal et la nature et se dit comme chaque jour que chaque chose avait sa place, les écureuils dans les arbres et les fleurs dans les clairières.

La bruyère qui composait la première ligne de la forêt, inclinée vers l’extérieur pour accueillir les promeneurs, ne le contredit pas.

Alan, comme tous les matins passés dans cette forêt et dans toutes celles qu’il avait arpentées, ne pensait qu’aux biches.

Il guettait leur passage et celui des faons entre les arbres.

Il était obnubilé par elles depuis qu’il avait vu, petit, le dessin animé Bambi .

Il se sentait auprès d’elles l’illustre représentant de toute une génération d’enfants en deuil.


Chunk 16/146

Il trouvait fascinantes les espèces dont l’apparence physique des femelles diffère de celle des mâles, souvent plus discrète, moins tapageuse : le canard mandarin au ridicule bonnet de couleur, le paon et son besoin de briller, le dimorphisme du lucane cerf-volant qui l’empêche d’avancer en souplesse.

Pour Alan, les femelles étaient plus intelligentes.

Très tôt, il avait su qu’il exercerait un métier au plus près de la nature.

Il venait pourtant d’une petite ville de notables où l’on adorait les routes bien goudronnées, les pelouses taillées au cordeau.

Son père, policier, avait accepté sa vocation parce qu’il ferait partie de la noble famille des gardiens de la loi.

Alan l’avait toujours trouvé brutal, son père, à l’image de la police, brutale.

Alan était un romantique, un lecteur de poésie sur coin d’oreiller, un écorché, passion Robin des Bois, de ceux qui œuvrent dans l’ombre.

Il besognait pour libérer des pièges d’innocents bébés renards, pour l’amour des écureuils ; il sauvait comme il le pouvait, en cachette, les faibles et les opprimés.

Il soulevait un par un, chaque jour après chaque saison venteuse ou chaque attaque de sanglier, les barbelés ou les piquets qui s’affaissaient sur le sol pour qu’elles ne trébuchent pas.

Il nota l’emplacement où étaient passés les derniers animaux, prêt à rédiger son rapport à destination de l’administration de l’intercommunalité.


Chunk 17/146

Vie forestière, spécimens à surveiller, aménagements physiques à prévoir pour garantir la préservation des lieux, il était ici au cœur de son engagement : cisailler la forêt de ses sombres menaces, éviter à ses animaux préférés de se blesser.

Vaillant, il faisait face à tous les agriculteurs pour sauver ses trésors à quatre pattes.

Mais contre les chasseurs, il ne pouvait pas agir.

Et revenait sans cesse au fond de ses cauchemars, dès que retentissait le bruit d’une balle tirée tout au long de l’automne, sa peur profonde d’enfant, la plus pure des tristesses incarnée par la disparition précoce de la mère de Bambi.

Alan ramassa un caillou sur le sol pour sa collection ; il n’en avait jamais vu de cette couleur.

La pierre était d’un gris presque noir, légèrement irisé, comme par l’intervention de magie.

Alan aimait les cailloux, les chenilles et les papillons.

Son grand plaisir, en vacances, c’était d’arpenter le Colorado provençal, arc-en-ciel naturel, et, bonheur absolu, d’observer les nuits de neige.

Il en devinait l’arrivée proche en scrutant le ciel déjà brillant.

Mais la lumière était traîtresse, il le savait : ce soir, loin du fantasme poétique, du conte de fées, il pleuvrait avec force.

Lorsqu’il se réveillait chaque jour dans son appartement de fonction aux grandes vitres donnant sur les arbres, il était seul, absolument seul dans l’immensité, le bouillonnement de la forêt.

Il observait de sa cachette les biches avancer vers lui, curieuses.


Chunk 18/146

Puis, dehors, dans la neige ou dans le sable, il traçait souvent la lettre « A », l’initiale de son prénom et de celui de sa mère, en veillant à ne rien abîmer du manteau protecteur des animaux en pleine hibernation.

C’était le rythme de la nature qui l’animait, sa beauté.

Il avait trouvé une autre manière que celle des chasseurs pour illustrer cette affection.

Au lieu d’en épingler les symboles sur les murs, d’empailler des têtes, de collectionner des fourrures, il tentait de sauvegarder le souvenir de l’instant.

La joie pouvait venir d’une queue leu leu de marcassins au printemps, du son du brame qui retentissait souvent, ou des restes de nids tombés des branches, qu’il replaçait comme il le pouvait.

Contempler la singularité de chaque flocon de neige constituait sa rengaine.

Alan, vaine brindille au milieu des grands arbres, sauveur de faisans fous, garde forestier ivre de son métier, rempart des biches contre le monde humain.

Il glissa le caillou dans sa poche et leva les yeux sur le bois qui s’étendait.

Depuis la forêt en éveil, il entendit le début d’une ritournelle.

Les ramures des arbres se balançaient au gré des courants d’air, les premières feuilles jaunies tombaient.

Alan savait que sous ses pieds, des millions de vies s’activaient pour bâtir la forêt.


Chunk 19/146

Le sol était perclus de fourmilières et de souterrains, refuge des vers de terre qui ratissaient sous les plantations. À chaque pas, le garde se savait épié par ses amis de la faune et de la flore, milliards d’êtres vivants, Mikados, architectes, passagers, charpente de la forêt.

Il détailla les nombreuses souches d’arbustes arrachés récemment, la forêt brute transformée en futaie.

Les faons se mouvraient avec plus de facilité entre les troncs et lui lanceraient des clins d’œil une fois les dangers évités.

Pourtant, cela lui avait déchiré le cœur lorsque les machines étaient venues déterrer des racines d’arbrisseaux, promesses d’avenir.

Et dire que ce matin, des belettes auraient pu s’y blottir !

Les fourmis, sorties des galeries dès l’aube, alignées comme des mineurs en plein travail, n’étaient déjà plus incommodées par la perte des jeunes arbres.

Sous le regard d’Alan, plus ébloui encore que la veille, elles trimaient, graines sur le dos et antennes dressées, pour ériger non pas un empire, mais l’armature de la forêt, contournant les racines et creusant pour les autres.

Solides, elles ne dérivaient pas de leur tracé : une ligne droite depuis la nourriture jusqu’à l’entrée de leur souterrain, dans une arête à l’organisation militaire.

Alan siffla, admiratif, devant le spectacle qu’il feignait de découvrir à chaque fois.

Seule une tempête rageuse pourrait les détourner de ce chemin, les emporter.


Chunk 20/146

Alan avait conservé sa loupe d’enfant dans le videpoche de sa voiture et mourait d’envie de les ausculter en détail – fourmis noires ou fourmis rouges ? –, mais il n’en fit rien.

Sa forêt constituait un mythe, avec sa part immuable de secret, un édifice heureux, exact contraire d’une tour de Babel aux langages dispersés.

Il resta figé par les tressaillements de la nature sanctuaire.

Un minuscule animal remua la terre et surprit Alan qui sortit aussitôt de son ravissement. À sa patte avant tordue et sa bague bleue, le garde reconnut Hakim, le petit hérisson qu’il avait sauvé il y a plusieurs mois d’un accident de la route et qu’il avait prénommé comme on le ferait pour un animal de compagnie.

Affamé et attiré par la caravane des fourmis, il se détourna pourtant d’elles et manqua le festin.

Les fourmis, après l’aube, avaient un travail à accomplir pour toute la forêt.

Alan sourit devant la diligence du hérisson nocturne qui, au lieu de dévorer les fourmis, puiserait dans ses réserves de graisse parce qu’il ne supportait pas le jour et dormait dix-huit heures par nuit.

Alan s’en alla, humble. À quelques mètres de lui, la jeune biche cendrée avait reculé, entraînant avec elle femelles et petits.

Accablée par un début de saison de chasse efficace et mortelle, elle avait reconnu dans l’arrivée du garde une volonté de secours.


Chunk 21/146

Il réparait les clôtures pour qu’elle s’échappe plus vite le long des champs et se cache loin des plaines qu’elle préférait mais dans lesquelles on ne voyait qu’elle.

La biche guida les animaux pour rebrousser chemin.

Ils s’étaient aventurés de telle façon qu’ils risquaient à présent de sortir de la forêt circulaire.

Le jeu était de s’y faire discrets, de s’enfoncer entre les arbres, s’enfouir au fond des cachettes où ils ne seraient pas débusqués.

Les biches vivaient toute l’année séparément des mâles et ne les rejoignaient qu’en période de rut, c’est-à-dire maintenant.

Chaque cerf, fidèle à son espèce, possédait un harem qu’il protégeait lors de la saison de l’accouplement ; il gravitait autour, la nuit principalement.

Le jour, il répondait aux velléités guerrières de ses rivaux, se battait, se camouflait des chasseurs.

Les biches s’éloignaient de lui lorsqu’elles entendaient les bataillons d’hommes en parka et fusils.

Une fois sur deux, les hardes se laissaient prendre au jeu précis des rabatteurs et des chasseurs, et mouraient.

Ce matin, la biche, pour se soustraire aux regards, se fondait avec les autres dans les feuillages caramel.

Elle faufila son corps, le coula entre les troncs d’arbustes, poursuivit sa récolte.

De ses dents limées elle arracha la tête d’un jeune chêne d’environ quatre-vingts centimètres sur lequel restaient encore des feuilles.


Chunk 22/146

Elle la mangea avant que le risque de se mettre à trembler aux premiers coups de feu et de devoir battre en retraite sur plusieurs hectares ne devienne trop important.

Les autres, agitées, ne cessaient d’aller et venir au plus près de la route.

La meilleure nourriture se trouvait après la traversée.

Mais les montées et les redescentes fatiguaient la biche.

Les muscles de son flanc et de ses cuisses battaient au rythme du flux de son sang.

L’une de ses comparses, la plus vieille biche du groupe, était déjà en train de flancher.

Elle ne retrouvait plus la harde, perdue dans la forêt.

Elle était à peine assez vaillante pour survivre seule, mais combien de temps encore ?

La biche observa Alan remonter dans sa voiture, puis la voiture s’éloigner. À la faveur de cet au revoir, d’un coup d’œil, elle permit aux faons de s’approcher du chemin.

Elle se laissa devancer par la grappe de femelles pour les suivre et refermer la marche.

Les robes tachetées ou lisses, ornées de feuilles mortes accrochées dans les poils ou d’amas de terre sèche, ondoyaient sur les corps osseux, soumis à la frugalité, parfois à la pluie, à la nuit qui venait de s’achever.

Elle s’immobilisa et savoura quelques secondes le calme revenu et les premiers rayons du soleil.

Les oiseaux avaient cessé de chanter après avoir réveillé la forêt et se consacraient maintenant à leurs tâches quotidiennes, la nourriture des oisillons et la construction des nids.


Chunk 23/146

Le ventre presque rempli. À cette heure du jour, elle éprouva un sentiment de sécurité qu’elle savait impossible à faire durer.

Tandis que les autres biches arrivaient à l’opposé de la route, elle s’arrêta face à une paroi de grillage barbelé.

Elle et les faons la contournèrent finalement et, à leur soulagement, aucun fil de métal ne dépassait.

Un faon, docile bambin d’hiver, observa la clôture et remua la petite queue plantée au bas de son dos, taffetas d’argent au milieu des dernières ténèbres forestières.

Il ne se prit pas au piège, ne ferait pas partie du butin.

Ses yeux si ronds se perdirent dans ceux de la biche.

Alors que le temps semblait s’arrêter pour eux, qu’un sourire s’esquissait au creux de leurs bouches, laissant un répit à leur course du matin, le ciel s’ouvrit en deux dans une explosion assourdissante.

De l’autre côté de la forêt, la cartouche atteignit sa cible.

Les arbres se redressèrent, sévères, en piquet comme des soldats. * * * Le jeune Basile releva l’arme fumante, assourdi par le recul.

Son père, la main en visière sur son front, poussa un sifflement sonore et vérifia que l’enfant ne risquait pas de le tenir en joue.

Certain d’avoir entendu un animal tomber, il courut vers ce qui avait été une caille grasse, abattue au réveil, et applaudit son fils.


Chunk 24/146

Dans la buée, il l’invita à le rejoindre, toujours attentif à la direction de l’arme, et lui désigna, les larmes aux yeux, ce qui resterait dans les mémoires comme le premier butin de chasse de son héritier.

Les arbres, mécontents, firent frémir leurs branches.

Au son du feu, une onde de choc avait traversé la forêt.

Plus tard, il en parlerait comme si cela avait été facile.

En attendant, son tympan bourdonnait encore et ses doigts gardaient la forme d’un crochet, comme appuyés sur la détente.

Son père mesura les dimensions du cadavre, pour conclure qu’il s’agissait d’une belle pièce : épaisseur, lustrage, santé apparente, taille des attributs principaux.

Après le débriefing de la technique de visée de Basile et de ses premières sensations de chasseur – un vrai, maintenant qu’il avait abattu l’oiseau –, il tapa un grand coup dans l’omoplate de son fils, le faisant presque trébucher sur sa prise.

Il lui tendit de quoi ranger l’animal ; les hommes portent leurs proies, avec dignité si possible, et l’affichent.

Il s’affaira à lui montrer comment prendre soin de la caille morte et protéger sa carcasse.

Un groupe de chasseurs s’approcha d’eux, mains en l’air, flanqués de vifs brassards. – C’est ta première prise, fils ? l’apostropha l’un d’entre eux.

Basile acquiesça, les mains déjà dans les poches, bombant le torse. – Tu vois, Gérald, même son gosse rapporte plus de viande que toi, gloussa-t-on alors.


Chunk 25/146

Le chasseur, le chien Olaf à ses pieds, toisa le couple père-fils et jeta : – Apprends-lui à ranger son fusil correctement.

L’arme pendait en bandoulière le long du corps de Basile qui gardait une attitude faussement décontractée.

Son père lui colla immédiatement une mandale pour sa négligence, devant tous les autres pour ne pas perdre la face.

L’enfant, soufflé, ajusta le fusil sans rien dire.

Nous, on va chercher des médailles et on ne te veut pas dans nos pattes.

C’est qu’il préférait éviter que son fils ne se retrouve au milieu de la mêlée.

Rares étaient les domaines qui autorisaient les chasses croisées.

Il se demanda un instant s’il n’était pas risqué pour lui et Basile de traîner dans les parages, se rassura en imaginant que les rabatteurs de gibier amèneraient les tirs franchement plus loin et qu’eux resteraient en bordure.

Il les trouvait injustes : les cailles se révélaient un animal complexe à abattre, malgré tout ce qu’ils pouvaient dire.

Leur chasse nécessitait une connaissance précise des fourrés, des sous-bois, des lumières, de la température.

C’était un art à part entière, mésestimé, qu’ils négligeaient pour ne s’occuper que de ce qui s’affichait en records, en gigantisme.

La chasse à la caille proposait un vrai partage avec la nature, une harmonie qu’il aimait transmettre à Basile, dans des moments père-fils émouvants.

Le soleil poursuivait son réveil et la forêt commençait à bruisser.


Chunk 26/146

L’air, légèrement froid, humide à s’en abîmer les tendons des genoux, l’incita à ne pas perdre de temps sur la journée car l’enfant fatiguerait bien vite.

Quand Basile rentrerait ce soir à la maison avec son paternel, il raconterait à sa mère et à sa sœur, dans un discours qui serait plus long que les faits rapportés, comment il avait, pendant une course folle, fait face à de nombreux dangers et triomphé du mal.

Il mentionnerait l’hésitation qu’il avait eue avant de tirer, qui venait non pas d’un doute sur ses compétences, mais d’une pitié pour la caille surgie de nulle part.

Il parlerait du sentiment grisant qu’il avait vécu, sans nommer sa cause chimique : l’adrénaline.

Sa mère l’embrasserait sur les cheveux, sa sœur ne dirait pas grand-chose.

Son père assènerait à Basile une vérité définitive : aujourd’hui, il était devenu un homme.

L’enfant, fier, rêverait dans sa chambre des armes les plus efficaces, gadgets et autres objets rares, pour gagner en performance.

Avant même d’avoir pu tâter de l’épreuve, la chasse au grand gibier, il savait qu’on ne représentait rien sans un fidèle compagnon.

Parmi eux : Olaf, le beagle, et Gérald, qui partageaient au fond de leur ventre ce mélange d’envie et d’aversion à prouver qu’ils étaient les meilleurs.


Chunk 27/146

Se faire estimer par les autres n’était pas plus important que vivre l’instant de plaisir à suspendre par les pattes le corps d’un cerf imposant et immortaliser la photo de famille avec l’animal mort, un trou sanguinolent dans la poitrine ou la tête.

Gérald était rendu furieux par la présence de l’enfant dont le coup de fusil avait sans aucun doute prévenu le gibier.

Le petit traînait dans ses pattes depuis plusieurs années.

Gérald lui avait appris il y a bien longtemps les cris des appeaux et celui des oiseaux.

Il ne distinguait pas l’art de la chasse de celui de la performance.

Son père l’emmenait ici trop tôt, en contradiction avec les règles de prudence élémentaires.

L’enfant, fasciné, insistait depuis toujours et brûlait les étapes sans jamais s’être frotté aux choses sérieuses.

Gérald renifla l’air que l’on soupçonnait encore chargé de poudre.

L’odeur des conifères masquait maintenant celle de la mort, fervent effort de la forêt pour continuer à vivre.

Gérald eut un rire légèrement gras ; finalement, grâce au coup de feu, les animaux seraient en alerte.

Cela ajouta une sorte d’excitation, l’augmentation sensible de la difficulté du jeu.

Comme par hasard, plus cela s’annonçait intense et à risque, plus le chasseur s’impliquerait, question d’honneur.

Il attendait le moment où les yeux se rencontreraient.

Noirs, ceux des animaux, de peur dès le premier contact.

Luisants, les siens, sadiques, dévoués à la puissance.


Chunk 28/146

Le chasseur ajusta le pantalon qui avait glissé sous son ventre et resserra les sangles de son sac.

C’était bien une saison pauvre, on attendait encore une prise intéressante.

Peut-être faudrait-il se jouer des règles et prendre un peu de démesure.

Ce n’était qu’ainsi que l’on obtenait les véritables récompenses : quand on sortait du lot, qu’on s’approchait de la ligne rouge, qu’on poussait son corps à davantage, son regard à la précision.

Olaf le suivait toujours, grondant à petit bruit, la queue dressée battant dans l’air comme un métronome.

Mais l’hubris, si tôt le matin, c’était dangereux.

Après avoir dépassé l’enfant qui gardait la tête baissée depuis la gifle assénée, il se ressaisit et rejoignit les autres.

Gérald, le plus puissant des chasseurs, était pourvu d’une petite réputation dans la ville depuis qu’il avait collé un pain au professeur de français de son propre fils, un camarade de classe de Basile, parce qu’il aurait malmené le collégien.

On l’avait envoyé au commissariat ; il en était ressorti deux heures plus tard la tête haute.

Ce n’était pas son père à lui qui aurait pu commettre une action pareille.

Pour le fusil, il se retrouva puni dans sa chambre pendant plusieurs semaines.

Basile passait des week-ends entiers à découper les encarts publicitaires présentant des armes nouvelle génération.

Et la nuit, il dénichait sur Internet les petites annonces pour du matériel de pointe à prix coûtant, ou des astuces d’entretien de fusils.


Chunk 29/146

Il se construisait une expertise sanglante, sûr de lui, tandis que dehors tournoyaient les saisons, rythmées par les bourgeons, les feuilles, les fruits et la mousse, bien loin des technologies qui subjuguaient l’adolescent.

Quand il se couchait, après ces soirées passées sur l’ordinateur à comparer dans son panier virtuel les caractéristiques de puissance des fusils de chasse, après avoir cliqué une première fois sur la fenêtre validant qu’il était majeur et filtré les armes par calibre, se réveillaient tout juste les biches et les faons dans la forêt.

Tant que Basile n’apprendrait rien sur elles, tant qu’il ne se trouverait pas de passion pour le vrai gibier, elles seraient, de justesse, en sécurité.

CHAPITRE III Le chien en chaperon, les autres devant lui, Gérald avançait dans la forêt, fusil attaché à l’épaule, tête en l’air, regard franc.

Il marchait en laissant des traces profondes dans la mousse, faisant attention à la régularité du poids de ses pas.

Il retrouverait au fond de sa voiture des marques de terre, des végétaux arrachés à la sylve semés sur les pédales et du sable marron – pas celui des Maldives.

Il avança comme en pleine lutte, expira fort, tout rouge, les oreilles coincées dans sa capuche.

Quadriller une zone délimitée de la forêt, éloignée des promeneurs, s’espacer dans une grande ligne mouvante et encercler les bêtes.

Olaf, le chien, s’immobilisa. Était-ce le vent ou autre chose ?


Chunk 30/146

Le bruit était lointain mais il lui était impossible de continuer à déambuler sans savoir.

La frousse au ventre de dégommer un enfant, d’éclater un petit corps avec sa cartouche, de faire voir à de vrais êtres humains leurs dernières étoiles, ou, avant de mourir, des couleurs improbables et des angles aigus comme dans un Mondrian : du sang, du soleil, de la neige et du charbon.

Tuer de son propre fusil une mignonne gamine à chouchous, qui sentirait bon la pomme ou le coquelicot.

Gérald était nerveux quand il faisait trop beau, comme ce matin, qu’avant 10 heures, déjà, des promeneurs arrivaient près des abords de la forêt, loin d’ici mais pas assez.

Des familles, des sportifs, ces paresseux qui venaient là pour les loisirs alors que sa discipline à lui, la chasse, c’était du sérieux.

Des crétins qui auraient mieux fait de rester chez eux à bouffer leur confiture d’églantine ou faire des crêpes aux flocons d’avoine pour le petit déjeuner.

Laissez passer ceux qui savent faire, se disait Gérald, invariablement.

Il se sentait, près d’elle, investi d’une mission.

Il aurait aimé la garder silencieuse et vide plus longtemps, rien qu’à lui, mais ce n’était pas possible.

Aussi, il avait intégré le groupe des chasseurs, sa nouvelle raison d’être.

Il participait à la bonne vie de la forêt, Gérald.


Chunk 31/146

Il préservait l’écosystème et l’économie en prélevant du gibier pour que les arbres croissent et que ces cueilleurs sans personnalité puissent venir ramasser leur petit romarin, leurs petits champignons dans les sous-bois, et même leurs herbes aromatiques pour faire des infusions.

Ils n’avaient pas eu assez de descendre de Paris ou de Lyon en emmenant avec eux la connerie et le stress, de coloniser les plus belles maisons du département, de s’octroyer le droit d’administrer petit à petit les restaurants et les commerces du coin.

Le pire, c’est quand ils s’extasiaient sur tout ce qu’ils voyaient dans les épiceries mais n’avaient pas bien compris d’où venait leur pâté.

Ils se réjouissaient d’apprendre à manier la scie pour construire des tabourets et des bureaux comme s’ils venaient d’inventer la pratique.

Ils venaient avec leurs histoires de véganisme, de bien-être animal, de yoga, de fusion avec la nature, de bienveillance, de consentement.

La vérité, c’est que ces foutus animaux bousillaient des enclos et pullulaient trop vite. À peine la période des naissances passée, ils seraient déjà trop nombreux et abîmeraient les cultures.

Ils s’entretueraient d’eux-mêmes, meute contre meute, combats de mâles et luttes de territoire, si les chasseurs n’intervenaient pas.

Soit on fermait la forêt et on y mettait le feu à coups d’essence.

C’était cela qu’il faisait, Gérald : il sélectionnait qui resterait vivant parmi les biches et les cerfs.


Chunk 32/146

Ce n’est pas qu’il avait souvent des états d’âme, mais il préférait le temps où l’on ne recouvrait pas les tenues de camouflage par un gilet fluo.

Et, parfois, un accident ou deux valaient bien le plaisir pour tous les autres.

C’était une question de statistiques, vite résolue si l’on est des intouchables.

Figée entre les buissons, la biche n’avait pas osé repartir depuis le coup de feu de Basile.

La première minute, tremblante, elle avait laissé passer dans son sang les sécrétions chimiques.

Son rythme cardiaque, fou, avait mis longtemps à diminuer.

Elle entendait encore son cœur résonner dans chaque espace creux de ses organes, comme étourdie par les basses d’un festival outrancier.

Ses jambes tétanisées équilibraient sa réaction, entre protection et alerte.

Les deux forces opposées la maintenaient aux abois.

Elle était prête à déguerpir en une fraction de seconde, mais pour l’instant, elle devait rester cachée.

La majorité de la harde avait détalé en bondissant.

Elle était restée là avec deux autres biches qui ne la voyaient pas.

Parfois, on n’a pas le temps de courir, la violence est trop proche.

On reste tranquille, et sans bouger, sans révolte, pour se dérober au coup prochain, apaiser l’atmosphère.

Finir de manger ses brindilles dans la forêt, passer à demain.

C’est l’une des variantes de l’instinct de survie.

Ne pas aller au-devant de la menace, ne pas la prendre de plein fouet.


Chunk 33/146

Imbriquée à chaque être vivant de la contrée, la biche avait entendu les arbres murmurer qu’elle pourrait être abattue.

Et depuis ce matin croissait la rumeur des meurtres et du sang qui s’écoule.

Chaque année, la forêt payait son tribut à l’homme comme s’il était seigneur, un sacrifice d’âmes qui martelaient la survie d’habitude, face au froid ou à l’attente.

La mort s’avère certaine et personne ne se rebelle puisqu’elle soustend l’existence.

Mais l’homme, parfois, oublie que la forêt s’impose au-dessus de lui.

Les chiens qui couraient ce matin entre les troncs et les racines, rêvant leurs crocs enfoncés dans des jarrets tendres, voulaient voir leurs congénères sauvages disparaître, faisant semblant de gambader sans peine dans les prairies pour oublier que la Faucheuse les surveillait.

Quand les chiens sentirent les biches en éveil au fond de la forêt, ils surent que le moment était venu de redoubler d’ardeur.

Mais, sabots balancés dans les hautes herbes, pattes, hampes, museaux pétrifiés par l’angoisse ou détendus, alternativement, cerfs et chiens se rejoignaient en un seul point : ils demeuraient viande.

La biche n’avait jamais entendu parler de festin de Noël.

Truffe coincée entre les branches de houx, elle ne s’imaginait pas dégustée en famille, arrosée d’une heureuse sauce grand veneur, des airelles s’échappant de ses oreilles confites.

Elle ne pensait pas aux ramures tombées de ses frères perdus dans le massacre ; elle était trop jeune pour se souvenir.


Chunk 34/146

Trop jeune aussi pour se satisfaire du piège qui pouvait s’abattre sur elle.

Elle serait vigilante aujourd’hui, écouterait pour la première fois les conseils des biches plus âgées qui chuchoteraient entre elles les traumatismes des boucheries passées, les scènes de saccage.

Pour s’en remettre, oublier l’hécatombe, elles juraient maintenant par les fleurs des champs et les levers de soleil.

La biche sentit que quelque chose allait se produire et laissa son corps prendre le dessus.

Encerclée, elle n’avait d’autre choix que de se laisser prendre si cela devait arriver.

Espèce animale dont la génétique s’était pourtant adaptée à la pression de la chasse, dont le corps s’était allongé au fil des siècles pour échapper à la menace et la mort.

Heureusement, les agencements planétaires en avaient décidé autrement.

Un rayon de soleil traversa l’œil de la biche et la rappela au réel.

Les agapes des braconniers auraient lieu tout à l’heure.

Les chasseurs étaient partis de l’autre côté, bêchant le sol de leurs godillots, allant droit devant sans se retourner, impatients de jouer.

En attendant, elle et ses consœurs étaient libres.

Dans la clameur de la forêt, elles comprirent qu’elles étaient seules.

Sous les branches des châtaigniers, elles se sentaient protégées.

Elles iraient chercher leur plaisir à elles dans la prochaine clairière, là où les coccinelles volaient encore sur les colchiques, témoins de la fin de l’été.


Chunk 35/146

Là, elles broutèrent les herbes sèches sans même avoir à se pencher, les joues chatouillées par des chatons montés sur des tiges jaunies.

Elles étaient installées, paisibles comme des citadines en terrasse autour d’un pinot gris.

Les derniers grains de pollen d’ambroisie volèrent au-dessus d’elles et firent larmoyer leurs yeux fauves.

Elles sentirent la vibration de l’été indien, une fois la touffeur du mois d’août terminée, et avec elle la langueur, la sécheresse.

Elles récoltèrent au milieu des brins tout ce qui pouvait être mangé, sélectionnèrent, sans trop s’en faire tant cela était facile, ce qui venait sous leurs dents et sous celles, fragiles encore, de leurs petits.

Les biches sentaient déjà le regain de l’humidité sous les mousses et au creux des feuilles d’arbres, mais aussi le réveil des angoisses qui précédait l’hiver, l’alerte des corps qui se revigoraient avec la baisse de la chaleur.

Leurs muscles se forgeaient des journées entières à force de fuite.

Les biches communiaient entre elles, organisaient la harde et leur petite société, préférant les instants calmes de la prairie pour éduquer les faons ou déguster des fleurs à celui de l’échappée du petit matin, quand les chasseurs surviennent, armés et maléfiques.

Dans la clairière, elles surent qu’elles avaient fait le bon choix.

Sur le terrain accidenté crépitaient quelques flaques parmi les pousses hautes bordées de terre.

L’eau… Boire de l’eau dès l’aube, fulgurance de vie dans leurs courts œsophages.


Chunk 36/146

Maintenant, les faons trempaient très vite leurs langues étroites dans les mares, lapant comme des chiots.

Perchés sur leurs sabots, ils vacillaient et luttaient pour ne pas tomber.

Il était si petit qu’il dut plier les jambes pour atteindre la flaque.

Ses flancs tremblèrent de plaisir sous l’hydratation nouvelle.

Les cigales entonnèrent leur chant pour l’ultime jour d’été.

La biche chaperonnait les petits et se souvint de ces premières joies.

Elle devenait, au fil des courts mois d’existence vitale, l’énergie nécessaire.

La biche détestait avoir la gorge sèche, c’était pour elle une indication effrayante.

Bientôt, les mères apprendraient aux faons à trouver de l’eau dans les fruits tombés au sol, avant que ne gèle le prochain ruisseau.

Les petits jouaient encore car ils ne connaissaient pas la rudesse de l’existence.

Ce sont la forêt et ses saisons qui décident de leur destin.

La biche les observa en train de boire, tranquillisée.

Elle profita d’un instant qu’elle savait éphémère, permis par le bouclier protecteur de la forêt, biche au milieu d’une battue de cerfs en formation, jolie fleur rouge sur la banquise.

Même les moucherons qui venaient d’arriver sur son pelage ne la dérangèrent pas.

Les oiseaux ne chantaient plus, l’heure du réveil avait passé.

Mais pour surveiller l’avancée des hommes, elle conserva une oreille tendue.

De l’autre côté de la forêt, les femmes des chasseurs et leurs amis se mirent en place au fur et à mesure pour rabattre le gibier.


Chunk 37/146

Ils étaient munis de lampes et de jumelles, se croisaient au gré de leurs conversations.

Certains sautillaient sur leurs pieds pour s’échauffer avant la course.

Un ou deux autres les suivirent sans prendre d’initiative, les bras ballants.

Tous devraient s’organiser pour créer une ligne physique qui pousserait le gibier apeuré à la rencontre des chasseurs, épaulés par les chiens lancés sur les animaux.

Revenir aux fondamentaux : le trouble, la fuite, et l’abattage.

La technique de la chasse en battue était solide, l’exécution rarement sommaire.

L’une des rabatteuses menait le groupe, grande et visible de tous.

Une autre vérifia que personne ne craignait pour sa sécurité et rappela les mesures, alpaguant chacun d’un reproche toutes les trois minutes.

La mission donnée par les chasseurs en faisait des pièces mineures, néanmoins essentielles, du plateau d’échecs.

Ce travail subalterne n’avait pas l’air de les chambouler.

On les avait bien informés que sans eux, rien ne pourrait advenir.

Tous étaient vêtus de couleurs disparates, moins gênés que les chasseurs par des détails techniques.

Ils attendirent les premiers ordres, incapables de s’organiser par eux-mêmes en ligne pour offrir aux chasseurs le front, le risque, tandis qu’eux resteraient en arrière, fascinés par la promenade en forêt, la sortie du dimanche, l’esprit de conte et de nature qui les enveloppait.


Chunk 38/146

Nommer les champignons ou les baies par des noms qu’ils venaient d’apprendre dans des guides plastifiés les remplissait d’orgueil.

Les visages empaillés sur les murs, les guirlandes de houx ornant les tables au repas qui suivrait la chasse, les fraises des bois ramassées sur les chemins leur suffisaient plutôt que de tuer eux-mêmes un animal.

Ils allaient sur les feuilles mortes et ne se rendaient pas compte du bruit qu’ils causaient, excités par leur rôle.

Un enfant glissa, se rattrapa aux branches d’un buisson ardent, le lâcha et tomba.

Sous leurs pas, les hérissons se réveillaient au fond de leurs nids.

Hakim, le petit protégé du garde forestier, remua dans son lit et sentit le froid qui le tenaillait.

Engourdi sous ses poils et ses pics, il se rendormit aussitôt, blotti contre la mousse.

Ce troupeau d’humains ne le trouverait jamais, hypnotisés qu’ils étaient par la fureur de la chasse et la puissance des cerfs qu’ils traquaient, oubliant bien vite les petits animaux.

Hakim perçut dans leur tintamarre qu’il ne valait pas grand-chose et se recroquevilla.

L’une des femmes désigna du doigt à sa fille la souche sous laquelle il se terrait, puis les arbres un par un, lui expliquant, réjouie, lesquels étaient toxiques.

Les autres n’écoutaient pas et marchaient d’un pas vif, obsédés par l’idée de respirer le bon air de la forêt en cet horaire matinal et par l’envie de réussir l’exercice.


Chunk 39/146

La cheffe de battue passa tout près d’Hakim et, en effet, ne sut jamais qu’il se trouvait là.

Elle poursuivit sa route sans fléchir de sa trajectoire, vadrouillait hardiment en tête, guidée par une colère contenue, celle de ne figurer que parmi les rabatteurs.

Elle était affectée par cet étalage de gens bigarrés.

Pas assez fine la stratégie de groupe, pas assez assurés les gestes joyeux !

Linda ne parlait à personne et se contentait de faire des signes de la main ou du menton pour indiquer la route.

Elle désirait savoir ce qui se produisait dans l’autre équipe, chez les vrais chasseurs.

Elle jeta un nouveau regard dans leur direction, tenta d’évaluer la distance entre eux.

Les chasseurs ne se mélangeaient jamais aux autres, c’était une histoire de fonction.

Linda était mieux placée au poste de chef des rabatteurs, son corps filiforme lui permettant d’être identifiée de loin et par tous.

Tout le monde la suivait sans réfléchir, famille soudée en randonnée.

Elle voulut s’approcher, jeter un œil sur ce que faisaient les autres.

Lorsqu’on avait refusé sa participation à la chasse, elle n’avait pas protesté, mais elle avait admis devant eux qu’elle n’avait pas les compétences nécessaires pour tirer au fusil.

D’ailleurs, elle avait arrêté d’en faire la demande depuis longtemps et épiait avec une envie contenue les fils de ses amis lorsqu’ils rejoignaient le clan des tireurs dans lequel se trouvaient son mari, ainsi que son ami d’enfance Gérald.


Chunk 40/146

Cet homme brisé par le départ de sa femme il y a quelques années et qui s’était relevé avec brio, armé d’un fusil, gagnant de meilleurs trophées chaque saison pour démontrer à ses fils que rien ne l’arrêterait.

Cet homme vaillant et droit que Linda, au fond d’elle, admirait plus que tout.

Elle voulait le voir à l’œuvre, lui, et son mari aussi.

C’étaient le courage masculin et la force de leurs bras qui l’affolaient, comme eux admiraient les jambes élancées des biches, leur charme, leur délicatesse.

Sans hésiter, elle jongla entre l’organisation de la ligne de rabattage et le groupe des chasseurs. À chaque coin d’arbre ou à chaque croisement, elle tenta de les apercevoir, préoccupée par leur proximité plutôt que celle des cerfs.

Elle constata qu’ils marchaient en meute, les chiens comme les hommes, Gérald un peu en arrière, avec une grande prestance.

Elle regretta de ne pas l’accompagner, d’être éloignée de lui, et se jura de tout accomplir pour qu’il vive une belle journée de chasse.

Grâce à elle, un mur humain se dresserait pour lui permettre de saisir sa proie, de gagner.

Mais Linda, au service des chasseurs, surveillait mal le groupe qu’elle articulait, tournée vers la forêt, épiant désespérément les chasseurs pour se sentir malgré tout avec eux.


Chunk 41/146

Ils évoluaient en escadrille, chacun en position, couvrant comme dans une guerre une surface définie, n’hésitant pas à marquer la forêt de leur passage en déchirant ici une feuille, en ramassant là un bâton pour le donner à l’un des chiens en manque de concentration.

Elle reconnut les armoiries, les fusils, les colliers des chiens qui conféraient au groupe une véritable aura.

Chacun participait en marchant d’un pas vigoureux, crachant sur le sol, après s’être entraîné l’année durant aux traditions d’une communauté unie que la chasse scellait par la fraternité de l’uniforme et de l’odyssée commune.

Seules quelques branches vinrent à griffer ce tableau, mais ils s’en écartèrent vite, aguerris qu’ils étaient.

En route pour la forêt, Linda s’était galvanisée, les yeux fixés dans le rétroviseur, répétant un discours sans ambiguïté : elle était capable d’intégrer le groupe des chasseurs et ferait entendre sa voix, question de respect.

Elle avait évité de se mettre du rouge sur les lèvres avant de sortir du véhicule.

Se rallier aux hommes passait par l’idée de ne plus se montrer ni fragile ni douce.

Sa coiffure se révéla pratique : cheveux longs attachés et relevés contre son crâne.

Quand elle avait vu son époux descendre de son 4 × 4 – ils quittaient la même maison mais ne venaient jamais ensemble – et serrer la main du voisin qui l’avait rejoint, elle s’était attendrie et n’avait pas voulu gâcher la fête en lançant des négociations hostiles.


Chunk 42/146

Elle lui demanderait ce soir s’il pouvait finalement lui apprendre à tirer ; c’était la meilleure façon de démontrer ce qu’elle valait.

Elle maniait déjà les armes, et mieux que lui, ayant appris très jeune avec son père et ses frères.

Mais, toujours, elle s’en était cachée, et tant qu’elle ne montrerait pas à son mari ses compétences, elle n’était plus sûre de rien.

Elle avait frissonné au premier tir de Basile, l’enfant chasseur.

Chaque année elle se promettait de reprendre la chasse, et chaque année son mari la décourageait, par sécurité.

Et la voilà qui n’aurait souri que si Gérald l’avait remarquée, mais elle marchait loin de lui, la motivation à reculons, le visage de côté pour garder les hommes dans son champ de vision, forcée de tourner la tête et de se tordre le cou pour ceux-là mêmes qui n’attendaient d’elle qu’un service.

Elle rendit le salut et accéléra le pas, pressée de les satisfaire.

Au-dessus d’elle, les écureuils bondissaient d’arbre en arbre pour surveiller leur course.

Le brouhaha des rabatteurs rappela Linda à l’ordre.

Elle reprit son sérieux, indiqua au groupe une direction par la droite.

Linda savait que les cerfs s’y tenaient, fuyant les plaines, mais gênés par la profusion de la forêt.

La route cahotée présentait des creux sûrement remplis d’eau, là-bas.

Emplacement parfait d’un petit déjeuner sylvestre pour mammifères effrayés.


Chunk 43/146

Prendre des forces avant la débandade. « Où se cachent-elles, ces salopes ? » murmura Linda entre ses dents, enlevant un peu de terre glissée sous ses ongles.

Elle en avait subi des réveils en fanfare pour accompagner l’activité de ses hommes !

Les biches lui en avaient gâché des samedis et dimanches matin !

Au Canada, on butait des ours pour se protéger ou faire des tapis.

Si elle savait faire feu, c’est qu’elle y avait grandi.

La vraie : la chasse à l’arc, et ce n’était pas une paire de cailles qui pourrait la passionner, l’ancienne chasseresse !

Elle aurait aimé rejoindre son mari seulement pour garder la main.

En attendant, ni patience ni hommage, juste un devoir à accomplir.

Les écureuils se moquaient d’elle, à bondir puis à s’arrêter pour l’attendre.

Linda espérait secrètement qu’on tue d’abord les biches.

Lorsque les hommes revenaient avec un cerf, cela lui faisait toujours de la peine.

Elle trouvait les femelles plus utiles pour les repas, faciles à dépecer, petites insolentes.

Se demandait souvent pourquoi, quand il existe des biches, le cerf, lui, s’acharne à bouffer de l’herbe.

Au détour d’un sentier, elle vit, accrochée à des branches, une minuscule touffe de poils à hauteur d’animal.

Surprise, elle fit signe à un enfant de s’en emparer.

L’enfant s’exécuta aussitôt et lui tendit, triomphant, les poils d’une biche.

Aucun gibier n’avait encore commencé à produire son pelage d’hiver, pas même les chiens autour des chasseurs.


Chunk 44/146

L’une des biches était malade, ou blessée, c’était l’alternative.

Ces sales animaux marquaient souvent leur territoire d’excréments, de végétaux ligneux rongés sur leurs extrémités.

C’était maintenant par des fragments de peau qu’ils s’y mettaient.

Elle se souvint des gélinottes et des chevreuils du Québec.

Majestés que l’on avait le droit d’abattre même en hiver.

C’était quelque chose de faire griller un cerf de Virginie dans la cheminée, sur les bûches abattues par son père à la hache, ou le poisson-argent pêché sur un lac presque gelé.

Pour elle, c’était ça la définition d’une famille : braver le danger pour nourrir les siens.

C’est ce qui l’avait fait choisir cet endroit lorsqu’elle s’était expatriée en France après la mort de ses parents, la volonté d’aller au plus près de la forêt pour recréer ici la légende.

Elle chaussa ses lunettes de soleil et remonta le col de son pull pour masquer au mieux son visage.

Entourée de ses rabatteurs de pacotille, Linda faisait comme elle pouvait pour ne pas montrer sa déception.

Les bosquets défilaient de chaque côté des sentiers.

Pas un seul espace ne résistait à son regard de lynx.

Elle trouva sur le sol une plume de geai rayée de noir et de bleu et la glissa dans sa poche, consolation du jour.

Elle pensait encore au temps de son enfance, lorsqu’un brame assourdissant résonna au loin. À quelques encablures, un cerf se dirigeait vers les biches.


Chunk 45/146

Il rejoignait sa parcelle nuptiale, avait choisi le harem qui composerait son automne. Était-il le roi des cerfs ?

Oui, et c’était en douce qu’il frôlerait ses femmes, dans la crainte qu’un cerf plus jeune ne le défie.

Il prenait un risque d’apparaître ainsi, et sûrement n’avait-il pas eu le temps de manger entre la chasse et l’amour.

Mais là, devant lui, elles étaient charmantes, musicales.

Linda, soucieuse de ne pas altérer la qualité de la chasse, ne s’arrêta pas au son du brame, ni ne se signala auprès des chasseurs malgré le risque de croiser des tireurs tout près.

Elle continua de marcher sans dériver de sa route, balaya son angoisse, certaine de ne pas figurer parmi celles qui seraient tuées d’une balle perdue. Ça, c’était le sort réservé aux imprudents.

Elle savait que son mari et, elle l’espérait, Gérald, ne voyaient qu’elle depuis leur position ; ils la protégeraient.

Linda se retourna vers son groupe et essaya de deviner – faux sourire aux lèvres car elle devait garder la face – qui, parmi ces voisines insupportables, pourrait être la meilleure chair à canon si une balle se perdait.

Jamais elle n’avouerait avoir eu une telle pensée, même à son mari, mais cela lui rendait plus douce l’humiliation de ne pas avoir la chance de rapporter une proie.

Elle releva son menton de meneuse et jaugea maintenant les autres, examina leurs tenues, daignant enfin les considérer.


Chunk 46/146

Dans leurs poches s’agglutinaient déjà les premiers butins : des feuilles au dégradé de couleurs pour compléter des herbiers inoffensifs, de jeunes pousses à faire raciner dans les jardins, tout ce qui pourrait donner à chacun l’impression qu’eux aussi avaient chassé, qu’ils possédaient la forêt, qu’ils étaient venus là.

Sur le sentier, les indices de la présence des biches s’accumulaient.

CHAPITRE IV Sonnée par le premier faux signal du fusil, la biche patientait, exsangue, en essayant de récupérer le fil du jour.

Les chasseurs restaient sur ses traces, elle ne pouvait l’oublier.

Décapiter des pâquerettes avait une saveur pauvre, et pourtant, elle n’avait plus que ça ce matin.

Les faons étaient en sécurité pour le moment, ses pensées s’envolèrent librement.

Comment s’endormir dans les herbes de la prairie en sachant que sa cervelle pouvait exploser à tout moment dans le viseur d’un sanguinaire ?

Elle s’aliénerait ainsi toute la journée, marchant et s’agitant pour éviter les balles, faisant aller et venir son corps au creux des ombres de la forêt, de clairière en clairière.

Naïve, elle cherchait le calme auprès d’un ruisseau.

Tout ce qu’elle voulait, c’était une journée sans bruit, une journée de sieste et de soleil finissant.

L’humidité de l’air asticota son museau, elle sentit l’incertitude, ballottée entre la peur et le désir d’un moment normal.

Mais en inspectant ses pairs, elle regagna espoir.


Chunk 47/146

La biche crut qu’elle pouvait esquiver le chasseur et elle lutterait jusqu’à demain pour cela.

Les autres biches avaient bien survécu plusieurs années, elles savaient s’y prendre.

Elle allait tenir, tenir et protéger les petits faons.

Elle y croyait pour eux, faisait semblant de ne rien flairer, d’oublier les murmures autour d’elle, le son des balles et des pas dans la forêt qu’elle connaissait par cœur parce qu’ils étaient gravés dans chacune de ses cellules par la mémoire transmise par sa mère biche, par toute l’animalité qui la transperçait, par l’histoire de son espèce et les réflexes qui mettaient ses sens en alerte, ô pile quand il le fallait.

Le son du vent entre les feuillages guidait ses inspirations, c’était le rythme à adopter, celui de la forêt, qui calmait instantanément toutes ses angoisses.

Les rainures sur les écorces des arbres avaient parfois l’air de lui sourire.

Les troncs, les buissons défilaient contre ses cuisses fines.

Son corps et ses décisions restaient tributaires de cette nature autour d’elle.

Elle la suivait à la ligne, certaine que la forêt reine les couvait de ses bras verdoyants.

Ce matin, sa lubie de profiter de la prairie, des faons et des autres biches lui fit oublier la peur, comme pour donner au silence une nouvelle possibilité d’exister, qu’aucune arme ne l’interrompe.

Ce matin, elle y croyait. À 9 heures, elle déchanta.

Elle entendit se rapprocher d’elle des craquements de branches sous des pas enthousiastes.


Chunk 48/146

Elle surprit les chasseurs à proximité, les chiens encouragés à s’élancer sur la harde, croyant leurs pas étouffés.

Mais les cigales ajoutaient à leur chant de discrets signaux d’alarme, des notes disparates ; elles ne chantaient pas que pour le soleil ou pour se reproduire, elles chantaient pour les animaux.

Des hommes armés, des femmes sifflantes et leurs marmots bruyants.

La biche reconnut la méthode de la chasse en battue et arrêta de mâcher la dernière fleur qu’elle avait portée à sa bouche.

Les faons ne devinèrent pas son inquiétude et continuèrent de jouer dans les flaques.

Elle devait partir, emmener tout le monde à la recherche de nouveaux champs.

En bélier devant la harde comme butoir d’espérance, elle enfoncerait la porte de tous leurs appétits à l’orée de la forêt, appel acharné aux asters et aux héléniums orangés, arbouses sucrées qui tombaient sur le sol à la frontière des arbres.

Ici la nourriture et la boisson, là-bas le calme, et entre les deux l’inconnu durant lequel elle pouvait à tout moment finir sous les balles des chasseurs.

Elle resta sans bouger quelques instants de plus, la respiration feutrée entre les herbes, pour prendre des forces puis emmener son petit monde dans un endroit sûr.

Non loin, les chasseurs entrevoyaient bel et bien les traces des biches, les imaginant au fond de cette clairière qu’ils connaissaient par cœur, étonnés à chaque fois de leur innocence, de leur bêtise peut-être.


Chunk 49/146

L’un d’eux siffla, goguenard : « Oh ! les biches ! » Gérald lui demanda de bien vouloir fermer sa gueule. Ça créait la cassure du silence et risquait de faire fuir les animaux.

Il était du genre à penser qu’on n’attire pas les mouches avec du vinaigre, que le respect de ces êtres en face d’eux, bientôt amenés au bûcher, se manifestait par une attitude exemplaire.

Son maître le précédait, comblé par le travail de rabattage, imaginant les autres prêts à fondre sur les animaux.

L’un des chasseurs appela sa femme pour connaître les positions et l’état de progression de la mise en place des rabatteurs.

Il voulait savoir à quel moment lâcher les chiens.

Gérald reconnut la voix de Linda au travers du téléphone.

Une femme qui avait du cran et un esprit très pratique.

Il l’avait proposée pour figurer en tête de file des rabatteurs.

Elle démontrait du sang-froid, obéissait aux ordres.

Il ne l’avait jamais entendue se plaindre, et ça, c’était quelque chose !

Avec elle, les résultats étaient toujours exemplaires.

L’année dernière, Linda avait réussi un repli monumental de gibier, provoquant à l’arrivée des animaux un feu d’artifice dont tout le monde se souvenait encore.

Elle dénichait les biches les plus discrètes, habile à créer le guet-apens qui se refermerait sur ces êtres qu’ils avaient l’autorisation d’abattre.

D’une notoriété évidente, elle ne bougerait pas de sa place.


Chunk 50/146

Douée, elle influait aussi sur les règles de gestion de la forêt, un atout indispensable auprès de la mairie et du garde forestier.

Gérald avait grandi dans cette région qui pratiquait la chasse écologique, heureux que sous ce nom se cache son loisir préféré : la chasse tout court.

Prélever un certain nombre de bêtes chaque saison permettait de rappeler aux espèces qui avait le dessus, d’éviter qu’elles se répandent et se cannibalisent, qu’elles prennent toute la place.

Un peu comme avec son ancienne compagne, se disait Gérald.

La différence, c’est qu’on ne pouvait plus dire une chose pareille quand il s’agissait d’une femme.

Olaf se tenait aux aguets, prêt pour la pétarade à venir, tandis que le groupe avançait, tous séparés de quelques mètres.

Convaincus de réaliser un nettoyage en bonne et due forme de l’environnement forestier, les chasseurs avaient le front fier et le pas glorieux.

C’était la façon la plus humaine de tuer un animal.

Tous rêvaient en même temps de l’instant fatidique où se déclencherait le vrombissement furieux du sang.

Le Graal : une seule cartouche pour abattre un cerf.

Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux avaient acheté le droit d’en rapporter un.

Les rabatteurs trottaient entre les buissons pour drainer les animaux à l’intérieur d’un périmètre qui rendrait plus facile l’abattage.

Les pulls noués autour des tailles, chaussés de baskets, les plus jeunes suivaient les indications de Linda.


… et 96 chunks supplémentaires.