Matria

Informations sur le livre

  • Auteur: Mona Messine
  • Genre: Roman
  • Nombre de pages: 224
  • ISBN: 001-224-M
  • Année: 2024
  • Nombre de chunks: 138

Contenu

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398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 1398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 1 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 2398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 2 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 Matria 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 3398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 3 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 © Éditions Livres Agités, 2022 Éditions Livres Agités 12 rue Alibert 75010 Paris www.livresagites.fr 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 4398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 4 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 Juliette Garrigue Matria 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 5398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 5 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 6398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 6 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 À Jeannette et Milo, les extrémités de ma vie Aux femmes, sœurs et amies Aux hommes aussi 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 7398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 7 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 8398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 8 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 PROLOGUE Pour venir sur Matria , il faut remplir quelques conditions : avoir une bonne raison, la mettre en poésie et l’écrire, convaincre.

Sauf à y être né ou à avoir été choisi arbitrairement, on ne peut pas vivre indéfiniment sur l’île.

Pour ne pas perturber l’équilibre écologique, le nombre de résidents ne peut excéder simultanément la cinquantaine.


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Ainsi peut se résumer l’essentiel du pacte établi avec le gouvernement du continent. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 9398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 9 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 10398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 10 08/12/2022 12:01:5408/12/2022 12:01:54 première partie « Belle, que diront vos parents Quand vous verront sans votre amant ? – Leur dirai que j’ai fait de toi Ce que voulais faire de moi ! » Renaud , le tueur de femmes1 Anonyme , xviie siècle (France d’oïl) 1.

De Joachim du Bellay à Cyrano de Bergerac , Paul Éluard, t. 2, Paris, Seghers, 1978. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 11398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 11 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 12398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 12 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 CHARLOTTE Six heures que je suis enfermée là-dedans.

Ma concentration est à son maximum quand je suis au cœur de la machine, coupée du monde vivant.

Je fais abstraction de la lumière du jour, du bruit du dehors, du vent qui détournerait mon attention, du soleil qui me ferait mollir.

Mes articulations font le bruit d’écrous qui s’imbriquent, mon souffle est chaud comme la flamme du chalumeau, mes mouvements sont précis, ma transpiration est grasse, lourde.

J’ai bossé comme une damnée toute la journée pour boucler le chantier.

Mon bleu est détrempé, mon masque me colle à la peau, mon dos est en miettes, mes mains me brûlent.


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Encore une soudure, et la turbine hydroélectrique sera réparée. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 13398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 13 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Fini !

C’est du bon boulot, Charlotte ! Ça fait quand même quelque chose une fin de chantier.

Un truc qui pique, pareil à de la rouille au creux des côtes.

Je me revois il y a trois semaines dans le bureau du patron qui m’accueille avec son grand sourire, un peu faux-cul : « J’ai une mission pour toi… Du sur-mesure ! » La demande était spéciale ; il fallait que ce soit une femme.

On n’était pas nombreuses sur le continent à avoir les compétences requises.

Difficile de percer ce que cachait vraiment ce sourire satisfait.

Ou alors feignait-il un trop grand enthousiasme, histoire que je n’hésite pas trop ?

Si ça se trouve, il était juste content de se débarrasser de moi quelque temps.

Ou tout cela à la fois. Ça tombait bien… Je venais de me faire larguer et dans la foulée de perdre mon grandpère.

J’en avais assez de traîner mes savates et ma tristesse.

Et puis j’ai toujours adoré faire de nouvelles expériences, et celle-ci me plaisait.

Poser les pieds sur Matria, l’île des femmes, proche et lointaine à la fois, à une distance d’à peine cinquante, peut-être soixante milles du continent. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 14398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 14 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Des jours que je n’avais pas ressenti un quelconque enthousiasme… Quand est-ce que je pars ?


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Je suis arrivée le lendemain au petit matin, à bord d’une navette spécialement affrétée, attendue comme le messie par un petit groupe de femmes tant les réparations étaient urgentes.

Elles m’ont assaillie de questions tout en me délestant de mes bagages : « Tu as fait un bon voyage ? » « Donne-moi ça, je m’en occupe, tu le retrouveras ce soir dans ta chambre. » « Viens, nous te conduisons jusqu’à la centrale. » « Moi, je prends tes outils. » « Par quoi vas-tu commencer ? » « Tiens, un encas. » « Quitte ta veste, tu vas avoir chaud. » « T’as soif ? » « C’est par là ! » Je n’ai eu ni le temps de répondre, ni même l’occasion d’observer mon nouvel environnement.

Quand elles m’ont enfin laissée seule dans le local technique, j’étais soulagée.

Mais une tête a soudainement surgi dans l’entrebâillement de la porte. – J’ai failli oublier !

Un dessin sur un vieux papier kraft, aux coups de crayon si enfantins qu’ils en étaient attendrissants.

L’île était représentée comme un haricot sans relief, couvert de 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 15398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 15 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 pictogrammes archaïques surmontés de croix indiquant les différents lieux – maisonnée, bergerie, centrale, atelier, petite maison grise, fabrique, épicerie, paysannerie, village des enfants – et, crayonné en bleu tout autour, l’océan.

En un coup d’œil, j’en avais appris un peu plus. – Toi, tu es ici !


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Et ce soir, Marianne t’attendra là, m’a indiqué la femme, reliant de son doigt un chemin invisible entre la centrale et la maisonnée.

Allez, bon courage ! – Mais c’est qui, Marianne ? – Tu verras bien, c’est la patronne !

En guise d’encouragement, elle a serré très naturellement mes mains entre les siennes.

Ce geste affectueux m’a donné un élan supplémentaire pour commencer sans plus tarder mon travail.

Vu l’étendue des dégâts, trois semaines ne seraient pas de trop pour venir à bout des réparations… J’étais prête, déjà, à passer la nuit dans le local technique, mais la carte posée sur mon sac me rappelait que Marianne, la « patronne » de l’île, m’attendait.

En route, j’ai rencontré une jeune femme qui s’est présentée comme « la bergère ».

Quelques 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 16398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 16 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 mots échangés sur la douceur du soir, et elle n’a pas tardé à me demander : – J’ai une bête à soigner.

Tu voudrais bien amener ça à la maisonnée ? Ça me fera gagner un temps précieux.

J’ai donc poursuivi mon chemin les bras chargés d’une cagette exhalant l’odeur de petits fromages de chèvre recouverts de branches de thym.

La maisonnée apparut en surplomb d’un escalier sinueux taillé dans la roche. Était-ce là que j’allais séjourner ?

De prime abord, la bâtisse ressemblait à un ancien bâtiment administratif plutôt austère.

Gravissant l’escalier, je ressentis une force étrange.


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Combien de pas avant moi avaient participé à polir la roche ?

Je m’imaginais grimper l’échelle du temps, quand… – Bienvenue, Charlotte !

La voix dévala jusqu’à moi dans un roulis mélodieux et enjoué. – Marianne ?

Elle était allongée sur la dernière marche, lascive, ses cheveux empêtrés dans un petit buisson.

Je l’ai rejointe prestement pour l’aider à se redresser.

D’apparence charpentée, Marianne était pourtant légère. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 17398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 17 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 – Je suis vidée.

C’est le jour des soins aujourd’hui, me dit-elle en se frottant les mains.

Beaucoup de femmes vont bientôt partir, alors elles ont défilé les unes après les autres !

Le contact physique faisait apparemment partie des conventions sociales.

Mais son corps exhalait une forte odeur de sauge, de cannelle, ou quelque chose comme ça.

Puis, dans une grande respiration, elle a redressé la tête, me gratifiant cette fois-ci d’un lumineux sourire.

Quelques marches en dessous de Marianne, avec en arrière-plan l’imposant bâtiment, je me sentais devenir une toute petite chose qui attendait qu’on lui donne la permission d’avancer.

J’ai d’abord été prise d’un rire nerveux face à son silence imperturbable et ses yeux qui n’hésitaient pas à parcourir mon visage.

Plus elle me fixait, plus son sourire s’élargissait, m’invitant, je l’appris plus tard, à ce temps d’observation mutuelle nécessaire à une vraie rencontre.


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D’abord déroutée, j’ai fini par avoir envie de défier son regard et je me suis mise à la détailler à mon tour.

Sa longue chevelure vaporeuse électrisée par l’air marin dessinait une aura argentée autour de son visage.

Sans cela, elle aurait 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 18398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 18 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 pu être la plus commune des femmes.

Pas de maquillage, pas de bijoux, pas de montre, pas de coiffure élaborée, rien pour soutenir ni rehausser quoi que ce soit.

Seule une large manchette de bronze enserrait son bras et un tissu blanc lui barrait le buste, une épaule prise, l’autre libre.

On aurait dit Artémis, cette déesse qui me fascinait tant !

Elle se fondait dans la nature et nul artifice ne venait altérer sa beauté pure.

Pourtant sur son visage aux joues tannées, les rides écrivaient les maux de sa vie.

Suivant le chemin broussailleux de ses sourcils, je me laissai prendre dans le tunnel de ses yeux noirs.

Son regard était hypnotique. À l’inverse, son cou replet de petite fille me rappelait celui de ma grand-mère dans lequel je me nichais enfant.

Comme si elle m’avait sentie glisser dans la mélasse de mes souvenirs, elle a soudain retiré la cagette de mes bras – « Allez ! » – et m’a conduite jusqu’à la terrasse qui se cachait derrière un rideau d’ifs, m’indiquant de prendre place à une table qui, les jours suivants, serait notre point de retrouvailles quotidien.


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Pour l’heure, un peu sonnée, je découvrais ce coin où la glycine était la plus odorante et où l’océan apparaissait par touches comme des milliers d’yeux bleus clignotant dans les branches vertes et frissonnantes des grands 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 19398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 19 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 arbres.

Impossible d’oublier qu’ici, partout, tout le temps, l’océan vous cerne. – C’est là que je vais dormir ? lui ai-je demandé. – À l’arrière de la maison, à deux pas du four à pain et de la cuisine.

Il y a une petite chapelle, elle te servira de chambre le temps que tu passeras sur Matria.

Le soir même, le petit groupe de femmes qui m’avait accueillie m’a retrouvée avec un enthousiasme intact.

Elles ont eu vite fait de m’enivrer de leurs paroles et de leur liqueur de prune aussi forte que réconfortante.

Nous avons dégusté les fromages que j’avais ramenés et un plat de légumes du jardin mijotés à l’ail et au thym.

Marianne, restée en retrait toute la soirée, se reposant sur un mur de pierres sèches, le regard planté dans le ciel, s’est soudain levée pour me sauver en envoyant tout le monde au lit.

Le lendemain matin, toutes s’étaient volatilisées.


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Marianne m’avait expliqué la veille qu’à cette période, la plupart des habitantes parcouraient l’archipel ou se rendaient sur le continent pour échanger des produits artisanaux, ramener des vivres, des livres, rencontrer d’autres gens… Après une dure journée et une spectaculaire 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 20398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 20 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 rencontre, j’avais donc passé ma première nuit sur Matria.

Depuis, chaque matin quand je me glisse hors du lit, je me prends pour une sainte moderne qui ferait son apparition en tee-shirt blanc XXL et j’imagine que l’aurore n’appartient qu’à moi.

Approchant du four à pain, mon ventre me rappelle à ma condition d’humaine ; je file alors à la cuisine me faire un café et croquer dans la brioche dorée et encore gonflée par la chaleur qui m’accueille avec constance.

Je n’ai jamais trouvé qu’un petit bout de papier, avec toujours le même message : « Bonne journée, Charlotte. » Au début, je voulais payer mon petit déjeuner, mais l’argent est resté sur la table, s’entassant jour après jour sur un coin du comptoir sans que jamais personne ne mette la main dessus.

Après tout, je suis peut-être sur une île all inclusive !

Pour l’heure, le corps las mais satisfait du travail accompli, je saisis un tournevis et l’utilise comme levier pour décapsuler une bière que j’ai dérobée pour l’occasion à la cuisine.

L’île m’aura été bénéfique, mais l’idée de retrouver le continent et mes deuils intacts m’effraie.


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Je crains qu’ils ne m’assaillent avec une force 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 21398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 21 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 redoublée.

Les cartons entassés dans le couloir de mon appartement, toutes les affaires de mon grand-père à trier, les réponses aux condoléances, et puis les courses à faire, les ordres à recevoir suivis d’acquiescements, les factures à payer.

Et ma vie prochaine de célibataire… Cette grève de mecs m’a fait du bien.

Vu d’ici, le continent m’apparaît quand même comme un dédale d’emmerdes.

Allez, il me faut maintenant ranger tous mes outils.

J’y annote toujours toutes mes interventions, les questions techniques auxquelles je suis confrontée, là où je bute, ce que j’arrive à résoudre, les erreurs à ne pas reproduire, mes impressions aussi, l’ambiance qui règne au sein de l’installation dans laquelle j’interviens, les bruits et les gens que je croise.

Ce peut n’être rien, un souffle, un sifflement, un regard.

Au fil de mes soirées avec Marianne, j’ai caché dans mon carnet de chantier l’histoire de Matria.

Une des premières choses que j’ai relevée, c’est que Marianne semble dénuée de peur.

Comme si c’était la forme innée de sa bouche. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 22398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 22 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 « Une vraie porte d’entrée.


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Il faut oser s’y aventurer, au cours d’un repas, d’un échange, d’un baiser, passer le vestibule et réveiller la danse du serpent de cette langue ! » Je rêve, ou c’était un coup de foudre ?

Plus loin : « La bouche de Marianne, je m’y accroche et m’y balance comme un grimpeur à sa falaise, les yeux rivés à la prise incertaine d’un grain de beauté qui semble vouloir s’ébouler, petit rocher mal calé au-dessus d’une grève enchantée… » Mais j’avais bu ! Ça serait bien la première fois qu’une femme me ferait de l’effet. À croire que j’étais amoureuse… Envoûtée plutôt.

Je saute les dix pages suivantes qui ne parlent que de pistons et de bruits d’alternateur, et j’en viens à l’essentiel : « Chaque soir, elle me raconte les centaines de femmes extraordinaires qui l’ont précédée.

Des sorcières, des guerrières, des nourricières, des prolifiques, des poétesses, des qui crachent du feu et rendent le ciel rouge, des qui nagent en banc avec les poissons.

Elle-même est née entre de fortes cuisses, sortie d’un sexe chantant jusqu’au cri.

Fantastique enfance, elle s’était sentie accueillie par un corps qui se démultipliait à l’envi, passant 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 23398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 23 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 de bras vigoureux en bras frêles, de seins mous en seins fermes, ceux des autres femmes de Matria.

Et partout cette même merveille, le chant mélodieux et envoûtant du possible. » Je souris en me relisant.


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Où est-elle vraiment quand elle me raconte son île ?

Je la sens présente mais aussi diffuse, diluée dans un espace-temps que le commun des mortels ne semble pas pouvoir embrasser… Elle le sait.

Le son de sa voix vous maintient en apesanteur et, parfois, j’entre en collision avec un personnage, j’y pénètre, je suis cette femme-ci, puis cette autre-là.

Bien sûr, enfant, on me racontait des histoires avec des héros flamboyants et inspirants.

Avec elle, je prends conscience de tout ce dont on m’a spoliée.

Là d’où je viens, l’historien est un notaire véreux et le conteur un bonimenteur.

Qui serais-je devenue si j’avais été bercée aux contes des mille et une vies de l’île ?

Ici, avec Marianne, tout mon corps est ébranlé, heurté par les femmes météorites qui traversent son récit.

Femmes aspirantes , l’idée m’avait plu, je l’ai notée.

J’entends le vent dehors qui a dû se lever et 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 24398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 24 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 le grondement puissant des vagues.

La porte a comme des spasmes et semble vouloir crier.

Je ne vais pas tarder à sortir, mais je ne résiste pas à continuer encore un peu ma lecture. « Marianne déclame parfois, pour mon plus grand plaisir : “Matria est une planète vivante.

Son pouls bat là, sous tes pieds, à chaque pas ; on soulève les croûtes et la poussière qu’il faut savoir fouler sans la blesser.


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Elle est dans la pierre, dans les cailloux, dans le sable, dans les branches, dans les herbes, dans l’eau, le sel, mais aussi, en une pleine réciprocité, dans les pores de ma peau, dans les racines de mes cheveux ; elle est dans mon ventre, elle prend les chemins de mes veines, campe mon cœur, résonne dans mon sexe.” » Jamais je ne me serais crue capable de retranscrire mot à mot ce genre de délire.

L’air de l’île, ou la prune, a dû m’euphoriser parfois.

Cette Marianne ne fait qu’ingurgiter et digérer Matria en la racontant.

Elle respire l’île comme dans un baiser, la partage dans un même souffle.

Je suis envieuse de ce lien autant charnel que magique, dont je n’ai jamais fait l’expérience nulle part ailleurs.

Si j’ai bien compris, dans cette histoire il n’est question que de femmes, de femmes partout.

Ainsi, Marianne tient ce territoire et son histoire 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 25398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 25 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 de sa mère Maria, elle-même les tenant de sa mère Sylvia.

Il n’existe que de rares écrits ici, et guère plus d’images du passé.

Vu du continent, l’île est une réserve naturelle et sur certaines cartes elle n’est même pas représentée.

En relisant mes notes, je me sens honorée que Marianne m’ait fait cadeau de toute son histoire.

Des coups violents à la porte me ramènent à la réalité.

Alors que je plisse les yeux par précaution, m’attendant à voir jaillir la lumière, c’est un ciel noir et épais qui m’accueille.


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Deux femmes, jamais rencontrées auparavant, me tirent déjà par la manche tandis que je maintiens tant bien que mal la porte. – Vite, la tempête va éclater, il faut se regrouper et se mettre à l’abri. – Venez, entrez alors.

Tandis que je leur réponds, tout s’assombrit à vue d’œil.

Au loin, nuages et vagues se querellent le ciel. – Non !

Marianne veut que tu nous rejoignes à la maisonnée.

L’écume pleine de rage voile l’horizon d’habitude si bien tracé. – Attends !

Je prends mes outils. – Non, plus tard. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 26398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 26 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 – Mais je pars demain à la première heure ! – Ça, ça m’étonnerait, dit la plus petite, visiblement agacée. – Comment ça ?

Et mon patron ? – Toutes les liaisons sont coupées.

Un tel désordre, je ne peux pas tout laisser en plan !

Je fourre mon carnet dans mon bleu de travail, rechausse mon masque sur mon nez. Ça pourra toujours me protéger.

Vous ne venez pas ? – On doit aller mettre les bêtes à l’abri.

Sur ces mots, elles détalent, poussées par le vent qu’elles ont la chance d’avoir dans le dos.

Pour moi qui prends la direction opposée, c’est une autre affaire.

Des mains de sable semblent sortir du sol pour me griffer les chevilles.

Luttant de tout mon poids pour avancer, je me dis que la tempête est aussi une aubaine.

Encore faut-il que j’arrive vivante à la maisonnée… La voilà.


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Les ifs qui 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 27398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 27 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 bordent la terrasse se balancent, fous et dangereux.

Les tables et les chaises sont entraînées au sol comme des objets de rien du tout.

Je prends un sale coup dans les mollets et manque de me faire faucher.

En entrant, je saisis mon image dans le miroir posé sur le buffet : une silhouette en bleu de travail, un masque de protection au travers du visage, les cheveux en bataille.

Une fille en treillis souffle : – Et Rosie qui ne sera pas là avant demain… – Qui c’est ?

Débordée, la fille en treillis dispense ordres et initiatives sans maîtrise. – Ne montez plus dans les chambres, les fenêtres ont toutes explosé et les volets ne tiennent qu’à un fil.

C’est la première fois que je vois autant de monde à la maisonnée.

Les femmes s’activent dans tous les sens et ne semblent pas s’étonner de ma présence. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 28398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 28 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Les éléments en furie à l’extérieur, cette agitation à l’intérieur, tout ça me donne le tournis.

Marianne se tient face à l’œil-de-bœuf qui perce le mur du fond, épiant ce qui se passe dehors.

Elle se retourne et m’adresse son imperturbable sourire.

Il me semble lire dans ses yeux et jusqu’aux recoins de ses lèvres un étrange ravissement, quand une des chaises du dehors vient valdinguer contre une fenêtre pour la faire exploser en éclats.


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Elle sursaute à peine alors qu’une bronca mêlée de peur et de surprise se soulève dans la pièce. Ça suffit, il faut que je m’en mêle !

Je rabats tant bien que mal un à un les volets qui me résistent.

La fille me retient à l’intérieur en serrant ma taille avec ses bras.

Je sens mes muscles du dos s’étirer, se crisper, se froisser sous la force du vent et ses bourrades. Ça va être quelque chose demain… Mais j’arrive à fermer les volets. – Le vent continue de s’infiltrer.

On va pousser cette armoire devant la fenêtre, je lui ordonne.

Et aux autres, je crie : – Des tissus pour calfeutrer les portes ! 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 29398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 29 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Une fois l’opération réalisée, nous fonçons à l’étage. – Conduis-moi là où les fenêtres sont brisées.

Les femmes sont assises çà et là, en petits cercles.

Elles m’accueillent chaleureusement, comme si je faisais partie de leur groupe, les regards reconnaissants et les sourires satisfaits.

Une ombre à côté de moi se dresse. – Je m’en occupe !

D’un seul coup, la pièce crépite des petites flammes des bougies.

Au-dehors, la pluie crache puis se déverse telle une rivière tout droit venue du ciel.

Ainsi, ensemble dans cette pièce abritée, la tempête va-t-elle nous oublier ?

Au centre de la pièce, Marianne tient contre elle une jeune personne.

Elle a peut-être douze ans, les cheveux lisses et blonds et la peau diaphane.


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Elle demande : – Marianne, raconte-nous l’histoire de Matria. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 30398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 30 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Le brouhaha s’éteint.

Comme cet astre pâle et laiteux blotti contre son flanc, je veux entendre l’histoire de Matria une fois encore.

Avant de me rendre pour la première fois sur l’île, j’avais entendu dire qu’elle avait fait office de camp d’internement pour les dissidents et les prisonniers politiques pendant les deux dernières guerres mondiales.

Mais cette fois, je découvre qu’elle avait été autrefois une prison réservée aux femmes. – Les indésirables, les mauvaises, les perturbatrices d’une histoire écrite à l’encre masculine, indélébile, raconte Marianne.

S’il naquit alors des enfants, on imagine bien de quels types d’unions ils furent le fruit.

Personne n’ose interrompre celle dont je devine bien qu’elle est leur guide naturel.

J’apprends que quelques gardiens plus humains que les autres s’occupaient bien des prisonnières.

Loin du regard du continent, les cellules restaient parfois ouvertes.

Avec eux, ces femmes avaient pu commencer une nouvelle vie.

Quand avait éclaté la Grande Guerre, les geôles creusées dans la roche existaient déjà.


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Les gardiens partirent combattre et les prisonnières devinrent les gardiennes de pire qu’ellesmêmes, ces prisonniers, ces dissidents, ces 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 31398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 31 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 quelques blessés aussi, dont on ne savait pas grand-chose sinon qu’il en arrivait toutes les semaines. – Est-ce toujours ainsi ? demande la lune à Marianne avec déférence.

Est-ce comme cela que l’on recouvre sa liberté, en enfermant d’autres à sa place ?

Marianne se penche vers elle dans un sourire énigmatique que j’interprète comme une invitation à se taire.

Elle reprend : – Il est un sujet sur lequel les pays n’entreront jamais en guerre, c’est le port du bâillon pour les femmes.

Son récit est ponctué par la fermeture des duvets, quelques bâillements, puis par le froissement de femmes qui se blottissent les unes contre les autres, plombées de fatigue.

J’entends bien que ça tempête encore comme il faut, dehors.

Marianne reprend ce qu’elle a déjà raconté sûrement maintes fois à toutes ces femmes.

Après chacune des deux guerres, les hommes étaient revenus.

Pas tous, et un peu moins à chaque fois, les corps délabrés et les esprits désorientés.

Le champ de bataille semblait encore résonner en chacun d’eux.

L’océan leur permettait de ne pas s’ancrer, de ne pas s’alourdir, d’avoir la possibilité d’aller et de ne jamais revenir.


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De 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 32398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 32 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 leur côté, les femmes construisaient la vie sur l’île, une main sur le ventre et l’autre dans la terre.

Elles n’étaient même pas certaines que ce fussent les hommes qui les fécondaient. À force de gratter cette terre, de la labourer à genoux et d’en inhaler la poussière, leurs corps se faisaient terre, la terre devenait corps.

Elles apercevaient ces hommes fantômes voguer toujours plus loin, étrangement attirés par le continent pourtant lieu de tant de ravages.

Et certains s’en allaient, emportant des morceaux de Matria, des pierres multicolores et précieuses, et ne revenaient jamais.

La voix de Marianne se fait maintenant métallique. – Ils en étaient là, à arracher une à une les mille pupilles de Matria.

Après avoir été l’île geôlière , Matria s’était transformée en île aux trésors .

J’apprends ainsi l’existence d’un trafic organisé où il était question de brader la terre, de l’épuiser, de la dépecer et, morceau après morceau, de la fractionner en réserves, en colonies mortifères du continent.

Les femmes se seraient alors définitivement fondues à la terre. – Elles se dépouillèrent de leurs habits, poursuit Marianne, burent la sève des arbres, mâchèrent 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 33398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 33 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 toutes sortes de feuilles hallucinogènes et frottèrent leurs visages avec la terre et le sable.


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Et c’est ainsi que surgit une armée de femmes animales !

Tandis qu’elle parle, je les dessine dans mon carnet telles que je les imagine, parées de plumes, de poils, d’écailles, poussant des cris d’aigle et de louve ou rugissant dans un océan, grondant à l’unisson une protestation pleine de rage. – Ta grand-mère voulait sauver Matria des voleurs et préserver la terre…, ajoute une ombre dans un long bâillement. – Elles ont fini par rejeter les hommes mauvais à la mer, renchérit Marianne.

J’ose poser une question. – Mais comment ? – En les broyant sous leurs dents carnassières, s’exclame-t-elle, en déchiquetant leurs corps de leurs mains devenues serres, en les emportant vers les fonds car leur souffle était le plus fort.

Quelqu’un tambourine à la porte, faisant sursauter l’assistance à moitié endormie.

Je me dégage de mes couvertures et vais déplacer l’armoire pour libérer l’entrée.

Dans une synchronicité troublante, un homme apparaît, recouvert d’une grande cape qui dégouline de pluie.

D’où sort-il, celui-là ? 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 34398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 34 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Dans un souffle tendre et affectueux, Marianne chuchote : – Léonard ! – Nos réserves ont pris l’eau, dit-il sans plus de détour. À ces mots, une ombre se lève pour aller quérir, je présume, quelques vivres.

Marianne, elle, reste à terre, posant une main sur la tête qui repose sur ses genoux, invitant à la patience. – Viens te réchauffer un peu.


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Que veux-tu boire ? demande-t-elle à l’homme. – Je ne fais que passer.

Je venais chercher de quoi manger pour les enfants.

J’ai plaqué tout mon corps contre la porte pour la retenir tant le vent frappe fort et je ne me sens pas autorisée à m’en décoller. – Comment vont-ils ? s’enquiert Marianne. – Chilam est avec eux, ils sont à l’abri, pas d’inquiétude.

Si ce n’est qu’ils commencent à avoir sacrément faim !

Tu connais ces jeunes pousses, si je n’arrive pas à temps, c’est Chilam qui pourrait bien y passer !

Je me surprends à penser que ça fait trois semaines que je n’ai pas vu ou entendu d’homme, et le seul qui se pointe là me tourne le dos !

Je ne vois pas Marianne mais rien qu’au son de sa voix, je sens bien qu’elle rayonne.

Amoureuse ? 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 35398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 35 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 La fille partie chercher les provisions revient les bras chargés.

Le fameux Léonard s’en empare. – Je file…, adresse-t-il à la cantonade. À son passage, je n’arrive pas à discerner le visage planqué sous sa cape. À peine est-il parti que Marianne reprend le fil de son interminable histoire.

Moi je dois aller vérifier si tout est en sécurité là-haut.

Je me lève, tant pis. – Fille de Matria, prisonnière puis gardienne des camps de guerre, Maria, ma mère, portait en elle une lourde histoire… C’est elle qui est montée à la tribune, devant une assemblée d’hommes.


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Et c’est grâce à elle que le pacte entre l’île et le continent fut scellé.

Je m’arrête dans ma course et ne peux m’empêcher de faire remarquer : – Comment ça, aussi facilement ? – Certains des hommes avaient accompli quelques exploits pendant la guerre et se sont portés garants, jusqu’à renoncer à leur pension.

Et puis le continent devait se racheter de son passé, finit par s’agacer Marianne. – Il avait sûrement d’autres plaies à panser… – Ça a dû y contribuer, me dit-elle sèchement.

C’est la première fois que Marianne me parle sur ce ton.

Elle préfère sûrement croire à la version qui glorifie sa mère et donne raison à la poésie. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 36398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 36 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Ou alors serait-ce le départ précipité de Léonard ?

Marianne se met tout à coup à vibrer curieusement.

Elle soulève sa couverture et dégage les jambes enlacées aux siennes de la jeune personne qui a fini par s’endormir à ses côtés.

Elle se lève, s’approche de moi, presque menaçante. – N’oublie jamais, Charlotte, tu es une terre vivante qu’il faut nourrir et rendre plus riche.

Je ne sais pas trop quoi penser de cette grandiloquence.

D’un côté, ça paraît ridicule, de l’autre, je suis quand même ébahie par la mécanique de son langage.

Je me laisserais bien entraîner dans ses rouages… Perçoit-elle le malaise qu’ont éveillé en moi ses déclamations et ses arrangements poétiques avec une histoire que je voudrais plus réaliste ?


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Toujours est-il que son regard, soudainement, change.

Elle le plante dans le mien et m’assène un discours tout en contraste avec le précédent, beaucoup plus concret, presque technique.

Sa visée est claire : me convaincre. – Je t’explique une des facettes de mon projet.

Je voudrais établir un système d’intersubsistance. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 37398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 37 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Quand je ferme les yeux et que je pense au continent, l’image d’un bulldozer me traverse.

Diviser, cloisonner, segmenter, déléguer, spécialiser, anonymiser .

Je vois l’humain réduit à son genre et coupé en morceaux par les tâches qu’on lui donne à accomplir.

Et sous le rouleau compresseur, je vois une terre inerte à exploiter.

On terrasse, on creuse, on défriche, on arrache, on dévitalise.

J’en profite pour souffler une à une toutes les bougies.

Elle me charme, mais elle m’épuise et j’ai sacrément besoin de me reposer.

La porte entrouverte laisse passer un rayon réconfortant de soleil.

Le ciel offre une lumière crue sur l’étendue des dégâts.

La terrasse est une immense mare d’où émergent des amas de branchages, de tables et de chaises.

Un if dépenaillé et à moitié déraciné est tombé sur la façade, dans une posture de lamentation.

J’entends quelqu’un… Leïmar, la vieille femme 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 38398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 38 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 aveugle.


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Elle est toujours là le soir, quand je prends ma bière sur la terrasse en compagnie de Marianne.

Elle avance à petits pas, le regard vide, s’agrippe aux quelques objets qui tiennent encore debout après la tempête.

Toujours vêtue de sa soutane de toile rêche qui semble peser bien lourd sur ses épaules.

Une fois de plus, elle provoque chez moi une crise de démangeaisons !

De son habit râpeux ne sortent qu’un cou frêle, de minuscules pieds pleins de corne jaunâtre et des bras fripés recouverts d’une myriade de tatouages ratatinés et pris dans les replis de sa peau.

La vieille a l’air hagard. – Leïmar, où étais-tu pendant la tempête ? je lui demande, honteuse de ne pas m’être inquiétée plus tôt de sa situation. – Là-bas ! dit-elle dans un mouvement désordonné qui ne montre aucune direction.

De sa voix usée mais douce – sûrement l’at-elle utilisée avec parcimonie tout au long de sa vie –, elle marmonne à la troisième personne : – Leïmar, la petite.

Excisée. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 39398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 39 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Exorcisée, la petite.

Marianne, que je n’ai pas vue s’approcher, m’explique que cette troisième personne s’impose pour que Leïmar reste à bonne distance avec elle-même. – C’est sa mère qui lui a dit, à Leïmar. « Pars.

Profite, pars ! » Tout ça, c’est la faute des dix hommes les plus importants du village.


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Marianne pose une main sur mon bras en me soufflant à l’oreille de me taire, de laisser la vieille déblatérer.

Elle m’explique que la tempête a ravivé de mauvais souvenirs et qu’elle utilise le passé comme on applique un anesthésiant sur les plaies. – Les yeux encore tenus par la colle du sommeil, elle enfilait ses godillots.

Nue sous sa chemise de nuit blanche, elle faisait ce qu’on lui disait.

Comment les hommes de son village étaient venus la chercher une nuit alors qu’elle était à peine sortie de l’enfance.

Une à une, les ombres sortent de la maisonnée. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 40398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 40 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Je sens un cercle se former.

L’une d’entre elles me prend la main et la serre dans la sienne.

Au centre, Leïmar cogne frénétiquement ses poings sur son front et tape du pied dans une flaque, comme si les hommes l’arrachaient en ce moment même à sa maison.

La vieille femme se frappe et se pince le corps, continue son monologue.

Elle rejoue la scène, dit qu’ils entrent en elle, qu’ils la fouillent pour la remplir de leur aigre envie, qu’ils font glisser un serpent d’acier pour la couper en petits morceaux.

Je m’accroche plus fort encore à la main étrangère qui me tient.

Leïmar brandit ses petits poings fripés et osseux, et les appose sur ses paupières.

Nous nous resserrons autour d’elle, étouffant, absorbant ses lamentations.


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D’une voix douce et profonde, une femme ramène Leïmar parmi les vivantes avec un chant réconfortant.

Elle lui caresse la joue puis l’enveloppe de ses bras au fur et à mesure que nous nous détachons, maillon après maillon.

Je m’appuie contre le muret tandis que Leïmar s’en va à petits pas, soutenue par le chœur.

Effondrée, je regarde Marianne pour avoir des éclaircissements. – On a retrouvé Leïmar sur les rivages de 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 41398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 41 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 Matria.

Marianne m’explique ensuite que c’est sa grand-mère Sylvia qui l’a recueillie, lavée, qui a fait rouler des mots doux dans ses oreilles et de la peau de tilapia sur ses plaies.

Elle l’a enduite de ses onguents, l’a abreuvée de ses décoctions.

Sa mère Maria avait dix ans et elle a assisté à la renaissance de Leïmar.

Elle s’asseyait au pied de son lit et dessinait des batailles d’animaux et d’humains.

Marianne, émue, me raconte d’une voix à peine audible que c’est pour cette raison que sa mère avait voulu transformer Matria en terre d’accueil, où les femmes pourraient se reconstruire des violences subies.

Marianne est aujourd’hui dépositaire du double héritage de sa mère et de sa grand-mère.

Semblant lire dans mes pensées, elle poursuit : – Les hommes, les femmes, laissons cela aux guerres du passé.


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J’aimerais en savoir plus, mais comme elle sait si bien le faire, Marianne change brusquement de ton et de sujet. – Ta mission à toi est finie, Charlotte.

Avant 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 42398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 42 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 de partir, je te remettrai ce que m’a demandé ton patron. – Comment ça ? – Tu sais, ici, l’argent est rare.

Nous privilégions l’échange. – Et c’est quoi le prix de mon patron pour vingt et un jours de mon travail ? – Il est cher, ton patron, mais il n’a aucune idée de ta valeur !

Regardant le carnage de la tempête autour de moi, je repense à mes outils éparpillés dans le local technique de la centrale, à mes affaires à rassembler, à l’état de ma voiture qui m’attend sur le continent, à l’état de ma vie là-bas.

Je la coupe. – Et moi, je pars quand ? – La navette devrait arriver demain, mais tu n’es pas obligée de la prendre.

Comme s’il était aussi aisé de changer de vie ! 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 43398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 43 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 44398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 44 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 FABRIZIO Officier marinier, skipper, sauveteur, marinpêcheur, tout ce que j’ai fait dans ma vie, c’est en mer… Ces dernières années à errer sur les flots, j’ai vu autant de monstres et de guerres qu’Ulysse.

Chaque mortel rejoue tragiquement la même histoire.

Je scrute l’île comme un corps éblouissant et interdit.


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Mon cœur se serre, inquiet, mes mains se crispent sur la barre.

Au moment d’aborder le royaume de mon enfance, je réduis ma vitesse.

Je ne veux pas entrer en collision avec mon passé.

Je prends pourtant de plein fouet la blancheur de ces falaises.

J’en ai approché, des côtes, mais celle-là porte la marque de mes souvenirs.

Je 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 45398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 45 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 suis ancré en toi.

Nous ne pouvons échapper l’un à l’autre. À bord de la navette, ça se bouscule.

J’aimerais qu’elles se taisent, qu’elles cessent de s’activer, qu’elles me laissent approcher avec le silence qui sied à la cérémonie de nos retrouvailles.

L’une d’elles pousse un cri réprobateur. – Hé, ça va pas !

Je longe ton rivage, je frôle tes criques, lèvres béantes qui semblent vouloir m’envoyer un message.

De nos courses sur la plage quand nous escaladions vaillamment, Marianne et moi, tes rochers.

Où est le promontoire duquel nous faisions des plongeons d’anthologie ?

C’était bien là, pourtant… Je m’adresse à la première venue ; je crois bien que c’est celle qui a beuglé quand j’ai fait tanguer le bateau. – Il n’y avait pas un rocher qui faisait une sorte de plongeoir, par là ?

Elle hausse les épaules sans même me regarder. – Alors ? insisté-je.


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Qu’elle réponde au moins à ma question ! 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 46398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 46 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 – Ben, je ne sais pas, moi, il a dû se décrocher.

Voilà ce que fait le temps, des éboulements. – On peut rassembler nos affaires maintenant, sans que tu nous fasses valdinguer par-dessus bord ? crache-t-elle. – Vous êtes si pressées ?

Je la laisse faire et je continue mon dialogue intérieur avec l’île.

Je n’ai jamais retrouvé autant de splendeurs dans un autre paysage, ni capté à nouveau ton parfum vert et salé, aucun n’équivaut au tien.

Il y a longtemps, une vie dans la vie, j’ai choisi la nuit pour te quitter.

Si je t’avais vue distinctement, je n’aurais pas pu et je me serais laissé ramener par les vagues.

Les seules choses que j’ai emmenées sur le continent , c’était un petit couteau et une immense tristesse. À mesure que j’ai grandi, le couteau m’a semblé toujours plus petit et la tristesse sans fin.

L’enfant illégitime de cette terre… Reconnaîtra-t-on le roi qui sommeille en moi ?

J’ai pensé faire comme Ulysse, changer d’apparence, mais je suis marqué du sceau de notre mère.

Même si le temps a fait son œuvre, Marianne et moi restons jumeaux.

Je suis curieux de savoir 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 47398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 47 08/12/2022 12:01:5508/12/2022 12:01:55 si nous avons vieilli de la même façon.

Je crains de ne pouvoir tromper grand monde bien longtemps.


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Nous passons entre la crête hérissée des rochers qui surgissent de l’eau comme si une bête énorme y sommeillait.

Quel nom, déjà, lui avions-nous donné tous les deux ? – Le dragonneau ! hurle la fille.

C’était notre bête imaginaire à Marianne et moi, ce bébé dragon qui faisait la sieste trop près de la côte et ne pouvait dissimuler son dos bosselé.

Nous zigzaguions à la nage dans le chapelet que formaient les rochers, nous nous amusions à nous faire peur en nous attrapant les pieds pour tirer l’autre vers le fond.

Et, la bouche pleine d’eau, de rires étouffés et craintifs tant nous nous prenions au jeu, nous gloussions : « Chut !

Il ne faut pas réveiller le dragon. » – Oh ! là, là ! s’exclame l’une de mes passagères.

Il y a l’aplat blanc des falaises et le bleu éblouissant du ciel qui absorbent tout.

Puis, des touches de couleurs apparaissent, points jaunes, rouges, verts, qui grossissent à mesure que nous nous approchons.

De plus près encore, les détails s’animent et la 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 48398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 48 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 toile prend vie. Ça semblerait presque beau s’il ne s’agissait pas des dégâts causés par la tempête et qui se dévoilent petit à petit à nous.

Combien de fois ai-je accosté sur des côtes paradisiaques où la nature en colère avait rapporté leur merde aux humains… Mais là, c’est Matria, c’est chez moi.


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Le sable est jonché de détritus en plastique, de petites barques multicolores échouées, les coques retournées.

La passerelle en bois normalement reliée au ponton vogue tristement.

Dans ce décor désolant, des silhouettes errent, faisant un drôle de ménage.

Elles ramassent, trient, font des tas, s’affairent à remettre à l’endroit les barques et tentent de réparer le ponton.

Un chien se met à aboyer depuis la plage. – Les voilà !

Elles s’organisent en chaîne humaine, font passer au-dessus de l’eau et à bout de bras leur cargaison, prenant soin de ne rien tremper tout en luttant pour avancer dans les filets à la dérive.

Maintenant qu’elles ont tout déchargé, je fais mine de repartir.

Je vais aller accoster un peu plus loin et plus discrètement.

Mais comme Ulysse, je veux d’abord aller à la rencontre du plus loyal 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 49398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 49 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 de mes amis, à qui je n’ai pas fait signe depuis bien trop longtemps.

Heureusement que personne ne peut m’entendre penser.

Faut quand même reconnaître qu’il appelle à la bonté… Qui est-elle, celle qui se tient accoudée à la fenêtre de la petite maison grise de Léonard, lançant des appels à l’intérieur ?

Je l’observe sans qu’elle puisse me voir. – Hé ho !

Je ne peux m’empêcher de me dire : J’arrive, Pénélope ! – Léo, c’est moi, Chilam !


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Je m’apprête à sortir de derrière l’arbre qui me tient à couvert pour aller à sa rencontre, mais quand elle se retourne, je me ravise.

L’être indéterminé a de longs cheveux blancs qui dégoulinent sur sa tête d’enfant.

Il… (Elle ?) les repousse derrière ses épaules avec une délicatesse vraiment embarrassante.

Mes yeux me piquent et j’ai un haut-le-cœur d’avoir fantasmé sur ce cul qui n’avait pas encore de visage et que je regarde maintenant repartir avec nonchalance. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 50398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 50 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je ne verrai donc pas Léonard tout de suite.

Je pose la main sur la porte en bois pour prendre le pouls de la maison.

Je saisis une pierre blanche à mes pieds et y inscris : « De retour !

Quand je vais me retourner, je sais que je vais prendre mon passé en pleine face.

L’onde de choc des Pixies me plaque contre la porte.

C’est comme si j’avais encore le casque de mon walkman rouge sur les oreilles et cette question récurrente posée à l’infini de l’océan : Where is My Mind?

Si je n’ai pas sombré à l’époque, c’est que Léonard m’a tendu sa main et une gratte.

J’apprenais à jouer laborieusement, mais la difficulté, j’en avais l’habitude !

Je m’attaquais à chacune des fausses notes et aux grincements de cordes comme s’il se fut agi de ma tristesse.

J’y frottais les doigts consciencieusement, me forgeant corne et résistance.

L’épaule crispée, les doigts patients, les yeux rivés sur l’instrument.


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Et un jour, je n’ai plus regardé ce que je faisais.

Je pouvais jouer Knocking on Heaven’s Door les yeux fermés.

Assis au bord de la falaise, mon esprit partait toujours plus loin.

Je ne pensais 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 51398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 51 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 qu’à une chose : aller arracher l’impossible horizon.

J’espère trouver Léonard à la crique où il avait l’habitude de plonger pour pêcher.

Tout ce que je m’étais obligé à oublier déferle… J’avais quoi ?

Je les revois au petit matin tomber à genoux sur le sable pour sitôt se relever et, dans un dernier effort, blêmes et essoufflés, aller se cacher dans le creux d’un rocher.

Ils étaient trois et ressemblaient un peu à Leïmar. Ça m’avait tout de suite frappé.

Des yeux effilés, en amande, mais d’une teinte marron, presque rouge, celle d’une terre mouillée.

De petits membres, des cous raides comme des allumettes et, empalées au-dessus, des têtes fines arborant de larges nez.

J’avais d’abord voulu partir en courant avec l’idée d’aller rapporter la situation à ma mère.

Au lieu de cela, je m’étais ravisé, j’avais chargé mes poches de noisettes et volé une bouteille d’alcool.

Après tout, chacun ses histoires, chacun ses secrets.

Les trois hommes me regardèrent et, moi, penaud, je leur tendis la bouteille et versai les noisettes par terre.


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Ils ne parlaient 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 52398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 52 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 pas notre langue mais laissaient s’échapper de petits mots râpeux identiques à ceux que Leïmar nous apprenait à ma sœur et moi, pas toujours de bonne grâce, d’ailleurs.

Je balançai quelques mots approximatifs dans leur langue.

Ils se mirent à boire à tour de rôle, m’encouragèrent à faire de même.

Que croit-on comprendre de ceux qui n’ont pas les mêmes intentions que l’autre, ni le même âge, ni la même langue ? À force de dessins, de mimes, de regards et de bribes de phrases, j’ai cru comprendre qu’ils ne comptaient pas rester mais qu’ils cherchaient une femme. – Nom, nom, nom, disaient-ils en cassant les noisettes entre deux cailloux. Étaient-ce les traits de leurs visages qui me semblaient si familiers ?

Une gorgée d’alcool avait suffi à me rendre confiant, euphorique et comme redevable.

J’égrenai quand même quelques autres prénoms, mais les hommes hochaient la tête, satisfaits et rigolards, répétant dans le flot de leurs voix : – Leïmar !

Pas dire. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 53398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 53 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je répondis dans leur langue : « namé », qui veut dire « oui » dans la mienne.

Un des trois hommes, celui dont les yeux brillaient le plus, m’a tendu un petit couteau à la lame étincelante.

Pour une fois, c’était à moi qu’on donnait quelque chose !


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Je ne comptais rien dire à personne, ni à ma mère, ni à ma sœur, ni même à Leïmar.

Comme il me fut facile, minot, de grimper le long de la falaise crayeuse !

J’y avais souvent scruté l’horizon pour déceler dans sa ligne plate quelque promesse.

Et avec mon tout nouveau couteau, consciencieusement, j’ai gratté la pierre sans autre plaisir que celui-ci.

C’était comme si je me grattais la tête et que mes idées s’en détachaient.

Je me suis donc arrangé pour aller avec ma sœur et Leïmar me baigner à la plage la plus proche de la cachette des hommes.

Lélé flottait, soutenue de part et d’autre par ses petits chéris, jouant avec son corps d’étoile géante.

On s’y accrochait, on lui mordillait les pieds et les oreilles, on mêlait nos doigts à ses cheveux.

Je me souviens 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 54398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 54 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 encore du rire de Leïmar et de ses glouglous quand elle avalait et recrachait la mousse enivrante de l’océan.

Petites bouées vivantes, nous battions des pieds au-dessus des profondeurs.

Nous allions et venions selon l’humeur des vagues nonchalantes, molles et rondes.

Un peu comme ma navette sur ces vagues aujourd’hui.

Il y avait toujours cette force pour nous soulever et cette douceur à nous faire redescendre. – Sommes-nous loin, les enfants ? questionnait Leïmar.


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Je goûtais tout autant le plaisir de la sentir ainsi gentiment chahutée et celui de garder bien en moi un secret qui allait bientôt produire ses effets.

Je lançais constamment des coups d’œil vers la plage, je m’en souviens.

Je commençai à boire la tasse, à avoir la vue brouillée, et je ne voyais pas les hommes.

Un jeu de plus de perdu… Quand, enfin, sûrement un peu nauséeuse, sans autre repère que nos petits yeux à nous, Leïmar nous dit « c’en est assez ! », je vis ma sœur retenir fermement son corps.

Bien évidemment, celle-ci ne pouvait pas distinguer les hommes qui avançaient dans l’eau. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 55398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 55 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je ne les avais pas vus non plus mais j’entendais son prénom soufflé au loin.

La rage ne donnant pas du courage en tout, les hommes s’arrêtèrent quand les vagues léchèrent leurs aisselles.

Ils me regardèrent avec insistance, moi, Fabrizio, entre sourire et crispation, et attendirent.

Le petit couteau se faisait plus lourd dans ma poche. – Je ne sais pas qui sont ces ho… Je n’eus même pas le temps de finir ma phrase que Marianne m’envoya une rasade d’eau dans la tronche.

Je sentis Leïmar se raidir. – Ils sont revenus me chercher.

Comment aurais-je pu savoir qu’ils étaient venus ici pour l’achever ? – Lâchez-moi, les enfants !

C’est ce que je fis, mais Marianne, elle, restait arrimée et entreprenait déjà de nager vers le large, entraînant Leïmar comme elle pouvait.


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Je ne comprenais pas ce qui se passait et je ne savais donc pas comment agir.

Je restai là à faire du surplace, usant mes forces dans un pédalage grotesque et vain.

Je voyais les hommes s’impatienter et grogner, changeant de regard envers moi quand les femmes de l’île, ma mère en tête, surgirent depuis la côte en une horde hurlante, tenant 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 56398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 56 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 entre leurs mains de gros bâtons avec, au bout, l’éclat des lames affûtées.

Je connaissais l’histoire originelle de Matria, l’armée de femmes animales qui s’était soulevée pour défendre cette terre.

Surpris, alourdis par l’eau qui infiltrait leurs vêtements, ils n’eurent pas le temps de rejoindre leur embarcation.

Ils avaient beau être déterminés, ils étaient moins nombreux, un peu gras, et n’avaient assurément pas prévu de plan B.

Tandis que certaines s’employaient à porter les coups sur leurs têtes aux yeux hagards, les autres les saisirent par les pieds en les entraînant vers le fond, y restant de longues secondes, pour remonter seules.

Au milieu des éclaboussures de sang, je me souviens avoir eu la trouille que l’une d’elles ne m’attrapât moi aussi par les chevilles et me noyât.

Je fermai les yeux, serrant mon couteau, et quand je les rouvris sous la force des larmes, plus aucune tête d’homme ne dépassait des flots.


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Les femmes étaient réunies sur la plage, couvertes de griffures, dégoulinantes, gratifiant 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 57398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 57 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Marianne de baisers et de caresses.

Je n’avais que dix ans mais on ne me pardonnerait pas pour autant.

Je scrutai au loin cet amas de femelles dont les corps amalgamés me dégoûtaient maintenant.

Je préférais me laisser couler sans qu’on m’y oblige, ne plus rien voir.

J’ai nagé longtemps sous l’eau, ne remontant que pour capter un souffle qui me semblait de plus en plus brûlant.

Je voulais aller là-bas, où l’on m’avait interdit d’aller, dans ce petit coin détaché de l’île où on laissait croupir les âmes des hommes.

Des histoires de Maria, ma mère, je n’avais voulu retenir que celle-là. À chaque marin perdu revenait une grotte.

Abramo, un ancêtre homme, avait la sienne, ses initiales gravées dans les replis de la roche.

Ainsi, son souvenir baignait dans cet antre frais bercé par les vagues dont l’écho appelait son âme à y résider en paix.

Il fallait laisser l’abri tranquille, l’âme somnoler.

Je m’en foutais désormais ; je ne voulais qu’une chose, échouer dans ce ventre offert.

La honte déposée, il ne me restait plus que ma colère, mon couteau et cette grotte, mon seul 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 58398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 58 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 refuge pendant dix jours, jusqu’à ce que Léonard me récupère et m’accueille dans sa petite maison.


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Huit ans plus tard, je quittai l’île comme un paria, sans que ma mère ou sa garde rapprochée m’ait adressé à nouveau la parole.

Je veux redevenir l’ami de Léonard, le fils de Matria, le frère de Marianne, et qu’elle accepte mon projet.

La terrasse, je l’ai arpentée mille fois, louvoyant entre les tables comme cette petite fille rousse à vélo.

Elle est marrante avec son torse nu et son jupon rose.

On dirait un petit ange gras chevauchant vaillamment sa minuscule monture métallique, rubans noués aux poignets, ses genoux au niveau des oreilles. Ça me rassure.

C’est vrai que ça a toujours été plus facile pour les gonzesses, ici.

Je reconnais immédiatement la punk qui 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 59398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 59 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 s’excitait à bord de la navette.

Elle arbore une tresse au sommet de son crâne, entre deux sillons rasés, qui se perd dans le creux de ses reins.

Elle gesticule, éructe, crache avec hargne un discours à propos de la natalité sur le continent, « bien trop croissante pour que l’humanité ne coure pas à sa perte ».

Une bande de filles vêtues comme elle, treillis militaires et débardeurs blancs, l’écoutent, rigolardes, en trinquant.


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Le coude sur le guidon, la petite fille grassouillette gratte avec un ongle une trace de crasse et les observe, le sourcil froissé. – Si les utérus explosent, c’est la terre qui explose ! s’exclame la mutante en se frottant les abdos. À ces mots, la petite se déplie dans un grand coup de pédale et repart faire son manège en hurlant : – Utérus !

Son zigzag autour des tables la conduit directement dans un buisson et sa chevelure explose en une fleur rousse et crépue à mes pieds. – T’es qui, toi ? me demande-t-elle.

Elle a l’air de vouloir m’écouter et repart l’air de rien, puis, d’un coup inattendu de guidon, change de direction 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 60398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 60 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 et freine devant une vieille dame qui soliloque sur une chaise.

Elle semble se tenir à deux pas de la mort, toujours en vie. – Leïlé, Leïlé, j’ai vu quelqu’un de nouveau.

La petite fille se hisse sur la pointe des pieds et colle sa bouche sur la peau fripée.

Pas encore prêt à me jeter dans la gueule du loup.

Si les plans de la maison n’ont pas changé, je peux accéder aux chambres depuis l’arrière-cuisine.

Ah, la petite chapelle… Si seulement… Pas le moment de s’attarder.


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Dans la brume moite que dégagent les fourneaux de la cuisine, je plonge soudain dans les odeurs de mon enfance : celles des compotées de fraises dans les casseroles de cuivre, de l’eau saumurée dans laquelle nous plongions les poissons avant de les faire sécher, des légumes encore chargés du soleil, que je rechignais à émincer pour les marinades, du lait de chèvre dans les jarres où je trempais mon doigt… Tout me revient, et c’est presque trop d’un coup.

Le vin pétillant me rince le gosier et me donne du courage. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 61398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 61 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je suis en train de me retrouver et maintenant j’arpente les couloirs à la recherche de Marianne, ma sœur.

Je ne saurais préciser la durée de nos retrouvailles.

Les larmes brouillant ma vue, je bouscule quelques tables sur mon passage.

Un magma confus de mots parvient jusqu’à moi. – Oh !

Attention ! – Qu’est-ce qu’il fait là ? – Mais c’est qui, lui ?

Puis, du balcon qui surplombe la terrasse s’élève une voix d’outre-tombe, chevrotante mais ferme. – Ne reviens plus jamais, Fabrizio.

Un cercle de guerrières se forme autour de moi, arrêté net par l’ordre sec de Marianne. – Rosie, stop !

Toutes me regardent comme un étranger alors que je suis chez moi.

Merde ! 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 62398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 62 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je lève la tête.


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Elles sont toutes les deux sur le balcon, l’ancien promontoire de ma mère.

Marianne tient Leïmar par le bras et me lance un regard m’implorant de quitter les lieux.

Je m’enfuis en dévalant le grand escalier de pierres.

Je dois reprendre le contrôle de ma machine intérieure.

Mon corps m’envoie des injonctions contradictoires.

Je tâte le petit couteau au fond de ma poche, toujours fidèle.

Les muscles de ma gorge se dénouent, la boule d’angoisse roule et se perd.

Je rejoins à nouveau le décor de mon adolescence, les vagues et leur rire inquiétant.

J’ai envie de m’expliquer, de parler encore à Marianne. Ça ne peut pas se passer comme ça.

Ce vide en dessous, c’est celui de mon existence, mais je ne sauterai pas.

Ou juste mentalement, 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 63398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 63 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 entre les masses compactes d’air et d’eau, dans un amalgame gazeux.

J’ai soudainement envie de m’en prendre à Marianne, comme avant à ma mère.

Sur l’océan, je discerne la lune nette et blanche au-dessus de son reflet trouble.

J’avais fait le plein de coke avant de partir, ma meilleure compagne pour la joie, comme pour la tristesse.

La lune, encore elle, se pose sur la lame de mon couteau.

On dirait bien que je vais me fourrer de la poudre d’étoile dans les naseaux.

Mon corps s’apaise quasi instantanément, le brouillard dans mes yeux se résorbe, le noir est stable et épais.


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Je suis comme dans une boule à neige qu’on aurait secouée.

Prisonnier volontaire d’un petit décor féérique et feutré.

Je deviens cette personne factice aux émotions neutralisées.

Pas comme les champis 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 64398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 64 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 de Matria qui te font perdre pied, te refilent la gerbe et te tendent un miroir déformant. À vingt ans, j’étais déjà fatigué de tout et je débarquais en terre inconnue.

On m’a dit : « Tape-toi ça. » C’est ce que j’ai fait.

Madame C. est accrocheuse, elle te file la niaque et l’espoir.

Tu es un beau gosse doublé d’un génie et tu le sais.

Combien de fois elle m’a fait tenir sur un bateau à enchaîner les quarts, à veiller et être en alerte plus que les autres… Elle m’a mis sur les rails !

En contrepartie, elle est tout le temps là et fait battre mon cœur, ma vie tourne autour d’elle.

Et en attendant d’être ravitaillé, négocier la redescente, prévoir autre chose, moins bien, un peu d’herbe, de l’alcool.

Je tâte ma poche pour me rassurer. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 65398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 65 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Un craquement d’allumette.

Même quand on se confie à l’océan, même en pleine nuit, même au bord d’une falaise, même sur une île.

Un homme s’approche, faisant rouler la flamme de son briquet sur son visage.


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Ce sourire, le seul vrai sourire qu’on ne m’ait jamais adressé sur l’île, je le reconnais tout de suite. – Alors, Fabrizio, de retour ? plaisante Léonard.

Je suis étrangement confus, heureux de ces retrouvailles, honteux du spectacle offert par ma débauche désolante, un peu déçu aussi de ne pas arriver à rester seul, même au bord du gouffre.

L’étonnement prend le pas sur tout, comme toujours.

Il attrape une bouteille dans son sac, me la tend.

Alors que rien ne me semblait aussi âpre que mes vieilles larmes et mes reniflements tombés au fond de la gorge quelques minutes auparavant, l’alcool, lui, me paraît sirupeux, doux et réconfortant.

Il me serre à nouveau dans ses bras. – J’aurais dû te donner plus de nouvelles, je balance en guise d’excuse. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 66398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 66 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 – Au moins une explication… « Parti en mer » sur la porte, franchement, c’était un peu léger ! – Et avec Vagabond , en plus, ton bateau.

Désolé… – Je me suis inquiété ! me dit-il en me donnant un coup d’épaule. – J’étais parti faire une balade pour calmer ma colère… – Ah, cette colère ! – Elle ne s’estompait que quand je m’éloignais… Et puis j’ai fini par toucher le continent ! – Il y a si longtemps… Allez, raconte-moi !

Je retrouve en deux phrases toute la bienveillance de Léonard .


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L’attrait pour la fugue, l’aventure, les autres possibles, puis les rencontres, les squats, les petits jobs, les vrais métiers, les jours qui se transforment en mois, en années, les espaces infinis du grand large, tout ce qu’a charrié mon périple en vingt ans… – Une vraie purge de l’âme, je conclus.

Après ce qui s’était passé avec Leïmar… Léonard m’écoute, ne me juge pas.

J’ai le sentiment qu’il me comprend, qu’il me pardonne aussi.

Plus âgé que moi, il a aussi de plus larges épaules.

C’est un marin, comme moi, il ne se confie qu’à l’océan. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 67398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 67 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Je lui explique tout le reste, comme j’ai essayé de le faire plus tôt avec ma sœur. – Un de mes boulots consiste à balader des touristes en bateau.

Ces dernières années, j’ai observé ces passagers à la recherche d’une escapade futile, d’une cachette confortable.

Le regard braqué sur leur nombril bordé du gras du bonheur, ils ne voient rien des tragédies du monde, de ces hommes, de ces femmes qui fuient et qu’on tente d’écraser pour que continue à se jouer le petit théâtre de leurs fictions quotidiennes.

Au cours de mes traversées, j’ai fini par ne plus pouvoir détourner les yeux devant les embarcations de fortune qui transportaient des réfugiés.

J’ai fini par me porter volontaire à bord de flottes de recherche. – Je salue ton engagement.


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Je ne pourrais pas vivre ailleurs, et surtout pas sur ce continent de malheur. À Matria, je me sens solidaire des autres et de ma terre.

Je ferais tout pour Marianne… Pour toi aussi, me confiet-il presque solennellement.

C’est comme si j’avais réuni mes deux parents légitimes.

Alors, je continue avec la sérénité retrouvée de ces moments où, adolescent, il m’apprenait à devenir un homme.

Naviguer, 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 68398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 68 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 pêcher, chasser, me soigner, meubler ma vie autarcique avec la musique.

C’est lui qui m’a aidé à façonner l’homme que je suis devenu.

Qui a donné les armes au quasi-naufragé que j’étais.

Je repars demain, j’ai besoin de lui dire l’essentiel. – Il faut que je te parle de Sao, Nidir et Adem.

Ils ont fui la guerre et la famine, assisté à l’exil de leur famille, frôlé la mort pendant les traversées… Je dois les aider.

Je n’ai jamais autant parlé, je crois. – Ta cause est noble, dit Léo.

En guise de récompense, j’étale un peu de poudre sur un rocher.

Il m’éclaire au briquet, me fait signe que lui n’en veut pas et me regarde faire.

Il est là et porte sa lumière. – Tu peux être fier de toi, ajoute-t-il un brin ironique, face à la situation. – Dis ça à ma sœur… – Tu as vu Marianne ? – Ah, ça… C’est comme si elle s’attendait à ma visite.

Elle a ouvert la porte sans que j’aie eu besoin de frapper.


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Nous nous 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 69398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 69 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 attrapions les avant-bras et, légèrement penchés en arrière, nous nous mettions à tourner de plus en plus vite, portés par la force centrifuge de notre complicité sans faille.

Comme avant, elle m’a saisi les poignets et j’ai bien cru qu’elle voulait jouer à nouveau.

Mais je me suis ravisé quand j’ai vu qu’elle ne répondait pas à mon sourire. – Ça a dû lui faire un choc, réfléchit Léo tout haut. – Le choc, c’est moi qui l’ai eu.

Ses cheveux… Cette tignasse indomptable que je détestais et qu’elle portait comme une aura ridicule et illégitime. – Dis-moi que je n’ai rien pris de ma mère, moi ! – Quand bien même je voudrais te rassurer, il fait trop sombre ce soir ! – Je voulais tellement revoir ma sœur… – Et ça s’est mal passé ? – Au début, non.

Les premiers mots qui me sont venus, c’est « j’ai croisé le dragon Eau mais je n’ai pas vu notre plongeoir ».

Le plus étonnant, c’est que ses yeux se sont baignés de larmes.

Elle avait déjà cette habitude enfant, et cela avait le don de me déstabiliser parce qu’elle pouvait 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 70398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 70 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 passer d’un état à un autre sans plus d’explication.

Et quand enfin elle m’a serré dans ses bras, j’ai retrouvé ma sœur.


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Je me retrouvais moi. – Tu te souviens quand j’ai été banni, refoulé, tenu à l’écart de la communauté et que tu m’as accueilli chez toi ?

On se retrouvait pour plonger dans la grotte d’Abramo. – C’était formellement interdit. – De nous voir comme de plonger… – C’est si dangereux là-bas. – Une minute trente d’apnée pour franchir le passage sous-marin et arriver à la grotte.

Nous étions en paix dans cette caverne, loin de notre mère, loin de Leïmar qui ne m’avait toujours pas pardonné ma bêtise d’enfant.

Enfermés dans ce noyau dur, nous perdions toute notion du temps.

Nous traînions par goût du risque car il était grisant de penser que la marée pouvait nous tenir captifs à jamais. – Puis Marianne n’est plus venue à nos rendezvous secrets.

Et j’ai fini par me risquer à la maisonnée alors que ma mère m’avait strictement interdit de revenir.

Leïmar se tenait 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 71398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 71 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 à ses côtés.

Je ne sais pas ce qu’elles étaient en train de bricoler… – Sûrement une initiation. – Toujours est-il que la vieille lui a soufflé : « Dis-lui, allez, dis-lui ! » Marianne s’est dirigée vers moi.

Elle m’a mis un grand coup, là, sur le cœur, et m’a menacé. « Pars, ne reviens pas, pars.

C’est la mort avec toi si tu reviens. » Sa menace était sèche. Ça m’a mis dans un état !

La suite, tu la connais. – Ce n’était peut-être pas une menace mais plutôt une vision, m’oppose Léonard. – Conneries !


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Regarde, je suis revenu et je suis toujours en vie !

Crois-moi, c’était une menace. – Aujourd’hui, tu as retrouvé ta sœur alors tout va bien ! s’exclame-t-il en trinquant.

Le temps de prendre une rasade, je reprends : – Pas vraiment, non… Nos retrouvailles ont tourné court lorsque je lui ai parlé des réfugiés. – Je ne comprends pas… – Mais enfin, c’est évident !

Matria serait une terre d’accueil parfaite pour eux, non ? – Que t’a répondu Marianne ? me demande Léo avec une perceptible inquiétude.

Je lui décris la scène, quand elle a détaché ses mains des miennes et est allée prendre appui sur la commode.

Pendant ce temps, j’argumentais, mais elle ne voulait pas entendre. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 72398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 72 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 – Enfin, Fabrizio !

Ta sœur est tenue par la promesse faite à votre mère, et toi tu débarques et tu lui demandes de tout chambouler !

Elle aussi a ses projets ! – La vieille est morte, moi, je suis bien vivant.

Les lois de la famille, on peut s’en affranchir. – Il n’y a pas que ça.

Tu ne connais plus rien de l’île, de son fonctionnement, de son équilibre, de ses oppositions.

Mais prenons le temps de… – C’est quoi, ça ? je lui lance en pointant du doigt le flanc de la falaise.

Tels de gros insectes noirs, ils grimpent jusqu’aux troglodytes.

Des loupiotes s’allument les unes après les autres.

La falaise est criblée de taches de lumière dans la nuit.


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Sans bruit, chacun prend possession de sa case et se déshabille en dansant.

Devant ma confusion, Léonard me précise : – Des putes hommes, Fab.

Tu vois, les choses ont bien changé en vingt ans !

Ce sont maintenant des femmes qui grimpent le long de la paroi.

Je me focalise sur l’une d’elles, agile comme un millepattes.

Elle atteint prestement l’une de ces drôles de cases, la lumière s’éteint. 398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 73398452VJG_MATRIA_CC2021_PC.indd 73 08/12/2022 12:01:5608/12/2022 12:01:56 Petit à petit, les autres femmes atteignent à leur tour leurs niches et c’est la falaise tout entière qui s’éteint.

Je suis subjugué par ce soupir collectif et puissant.

Avec toutes ces cavités, la falaise joue en polyphonie la musique du plaisir. – C’est quoi, ce bordel ? – Eh bien, un bordel justement, Fab.

Des hommes venus du continent pour livrer leurs corps et donner du plaisir. – Invraisemblable !

C’est vrai qu’on ne croise pas beaucoup d’hommes par ici.

Je pourrais peut-être proposer mes services, me semble-t-il bon de plaisanter.

Je continue pourtant de boire en silence, profitant béatement de ce spectacle sonore d’orgie en plein air.

Léonard, lui, semble sous tension, agacé mais concentré.

Il ne serait quand même pas devenu le flic de l’île ?

Je m’apprête à le lui demander quand l’obscurité est déchirée par une nouvelle apparition.

D’autres femmes déferlent, des lumières collées au front, aussi féroces qu’éblouissantes.


… et 88 chunks supplémentaires.