Je suis arrivée le lendemain au petit matin, à bord d’une navette spécialement affrétée, attendue comme le messie par un petit groupe de femmes tant les réparations étaient urgentes.
Elles m’ont assaillie de questions tout en me délestant de mes bagages : « Tu as fait un bon voyage ? » « Donne-moi ça, je m’en occupe, tu le retrouveras ce soir dans ta chambre. » « Viens, nous te conduisons jusqu’à la centrale. » « Moi, je prends tes outils. » « Par quoi vas-tu commencer ? » « Tiens, un encas. » « Quitte ta veste, tu vas avoir chaud. » « T’as soif ? » « C’est par là ! » Je n’ai eu ni le temps de répondre, ni même l’occasion d’observer mon nouvel environnement.
Quand elles m’ont enfin laissée seule dans le local technique, j’étais soulagée.
Mais une tête a soudainement surgi dans l’entrebâillement de la porte. – J’ai failli oublier !
Un dessin sur un vieux papier kraft, aux coups de crayon si enfantins qu’ils en étaient attendrissants.
L’île était représentée comme un haricot sans relief, couvert de pictogrammes archaïques surmontés de croix indiquant les différents lieux – maisonnée, bergerie, centrale, atelier, petite maison grise, fabrique, épicerie, paysannerie, village des enfants – et, crayonné en bleu tout autour, l’océan.
En un coup d’œil, j’en avais appris un peu plus. – Toi, tu es ici !
Et ce soir, Marianne t’attendra là, m’a indiqué la femme, reliant de son doigt un chemin invisible entre la centrale et la maisonnée.
Allez, bon courage ! – Mais c’est qui, Marianne ? – Tu verras bien, c’est la patronne !
En guise d’encouragement, elle a serré très naturellement mes mains entre les siennes.
Ce geste affectueux m’a donné un élan supplémentaire pour commencer sans plus tarder mon travail.
Vu l’étendue des dégâts, trois semaines ne seraient pas de trop pour venir à bout des réparations… J’étais prête, déjà, à passer la nuit dans le local technique, mais la carte posée sur mon sac me rappelait que Marianne, la « patronne » de l’île, m’attendait.
En route, j’ai rencontré une jeune femme qui s’est présentée comme « la bergère ».
Quelques mots échangés sur la douceur du soir, et elle n’a pas tardé à me demander : – J’ai une bête à soigner.
Tu voudrais bien amener ça à la maisonnée ? Ça me fera gagner un temps précieux.
J’ai donc poursuivi mon chemin les bras chargés d’une cagette exhalant l’odeur de petits fromages de chèvre recouverts de branches de thym.
La maisonnée apparut en surplomb d’un escalier sinueux taillé dans la roche. Était-ce là que j’allais séjourner ?
De prime abord, la bâtisse ressemblait à un ancien bâtiment administratif plutôt austère.
Gravissant l’escalier, je ressentis une force étrange.
Combien de pas avant moi avaient participé à polir la roche ?
Je m’imaginais grimper l’échelle du temps, quand… – Bienvenue, Charlotte !
La voix dévala jusqu’à moi dans un roulis mélodieux et enjoué. – Marianne ?
Elle était allongée sur la dernière marche, lascive, ses cheveux empêtrés dans un petit buisson.
Je l’ai rejointe prestement pour l’aider à se redresser.
D’apparence charpentée, Marianne était pourtant légère. – Je suis vidée.
C’est le jour des soins aujourd’hui, me dit-elle en se frottant les mains.
Beaucoup de femmes vont bientôt partir, alors elles ont défilé les unes après les autres !
Le contact physique faisait apparemment partie des conventions sociales.
Mais son corps exhalait une forte odeur de sauge, de cannelle, ou quelque chose comme ça.
Puis, dans une grande respiration, elle a redressé la tête, me gratifiant cette fois-ci d’un lumineux sourire.
Quelques marches en dessous de Marianne, avec en arrière-plan l’imposant bâtiment, je me sentais devenir une toute petite chose qui attendait qu’on lui donne la permission d’avancer.
J’ai d’abord été prise d’un rire nerveux face à son silence imperturbable et ses yeux qui n’hésitaient pas à parcourir mon visage.
Plus elle me fixait, plus son sourire s’élargissait, m’invitant, je l’appris plus tard, à ce temps d’observation mutuelle nécessaire à une vraie rencontre.




